Suzy Cohen

  • "Les Chants du monde", Suzy COHEN

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    Les Chants du Monde de Suzy Cohen

    J’ai vécu comme une ombre

    Et pourtant j’ai su chanter le soleil.

    Paul Eluard

    http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/suzy-cohen

    Avec sa série consacrée aux Chants du monde, Suzy Cohen crée un grand ballet poétique, sémantique, étrange, esthétique de signes, de graphies, de lettres en état de danse, de pose hiératique, de fièvre. Elle recueille, orchestre, met en situation chorale et ballerine ce désir humain d’associer l’utilité de la communication, le geste de sa transcription, le sacré de la langue et le secours de l’art.

    Elle pose le chant dans le signe muet, elle entend le chant dans sa trace silencieuse, dans son élan graphique et manuel. C’est de l’âme du chant qu’il est ici question, de ces lettres qui, comme des conques, des coquillages pulvérisant la voix de la mer, portent en elles le chant du monde, sa culture, ses essences, ses cordes vocales et ses encres. Et dans un superbe élan métonymique, le signe entonne la chose signifiée. Il n’est pas étonnant ici, de trouver sous quelques lignes calligraphiques, comme une cédille, l’indice d’une partition musicale. Chants du monde.

    Dans ces Chants, Suzy Cohen réussit le prodige poétique de faire entendre le crissement de la plume, le frisson amoureux du papier, le frôlement du geste, la glissée mouillée du pinceau. La chorégraphie suggère les musiques qui la portent, les cultures, les accents, les vents, la lumière, les esprits, les odeurs, les dieux.

    Et ce sont, ces Chants, des déclinaisons de la poésie épique, un visage de la poésie elle-même. Poésie, écriture conviée à la plainte, au cri, au rire, à la danse, au chant.

    Cet ensemble nous dit aussi comment l’artiste, qui a sillonné le monde et pérégriné tout le long de son essieu, s’est montrée curieuse de lui et sensible à ses carats et comment, avec quelle délicatesse, avec quelle intensité, avec quelle vibration, avec quelle implication personnelle elle porte témoignage. Celle qui a frissonné s’acquitte en frissons. En systoles. Ces lettres font songer aux systoles, aux extrasystoles.

    Et ce qui chante ici, ce qui tinte, gronde et retentit, c’est certes  le monde, capté dans la singularité de ses accents, de ses gestes, dans ses représentations de la beauté, dans ses désirs de communication, de liberté, d’émancipation, mais c’est aussi Suzy Cohen elle-même, émue, charmée, impliquée, ensorcelée et qui restitue dans un langage graphique des échos et des traductions personnels  Et la voix de ses envoûtements, de ses déceptions, de ses illuminations va se lover dans les tressaillements des signes, dans leurs torsions, dans leurs assemblages étranges et fascinants, dans leurs recompositions, à l’instar d’un musicien cherchant à intégrer dans son œuvre l’âme même de son folklore natal ou d’une griffe musicale séduisante découverte en voyage. Ces chants sont alors la restitution personnelle, artistique, au terme d’une sorte de gestation alchimique, d’une traversée active parmi les caractères enflés de savoirs, de saveurs, d’histoires, de sangs et de croyances.

    Dans tous ces chants, avec des parties d’eux tous, Suzy Cohen ourdit un chant personnel  et universel, un chant qui plaide pour la pluralité, la différence, un chant qui désire les rencontres, les métissages, le respect, un chant qui dit les croisements, les emmêlements, un chant qui sert chacun et l’idée grandiose du tous.

    Ici, ce n’est pas l’espéranto, rien n’est gommé dans le but d’uniformiser un véhicule langagier, ici, c’est la rencontre, en un chœur formidable, sonore et mélodique, de tous les poumons et de toutes les voix du monde.

    Ce chant de Suzy Cohen, rencontre de voix distinctes qui forment chœur, me semble présenter une analogie avec le poème tel que René Char le définit : le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. Le chant est ici le mariage réalisé des différences demeurées différences.

    En ces temps de déchirement, de rejets, d’affrontement, d’intolérance, cette rencontre harmonique des différences et des parentés, au demeurant, me semble aussi un formidable plaidoyer humaniste.

    A ce chant, Suzy Cohen n’oublie pas d’associer, comme un acte de résistance à toute espèce de candeur, comme un intraitable coup de lucidité, la délicieuse et douloureuse esquisse de cette journaliste indienne sacrifiée. Elle évoque la reconnaissance de la langue de la minorité berbère, elle jette sur la page les pétales bariolés d’une envolée de masques africains – et c’est fulgurant de beauté !,  elle opère sur le cuir vivant, elle sème les traces de sa propre histoire, elle fixe une caravane dans la nuit rouge, lettrée, étoilée, semée d’or du désert. Le désert est un lieu qui l’inspire, qui la hante, qui la mobilise, un lieu qui, contrairement à ses acceptions, lui semble habité et envoûtant, fécond et lyrique.   

    L’angélisme n’est pas la marque de Suzy Cohen, Juive et Marocaine, c’est-à-dire deux fois appelée à la clairvoyance.

    Un coffret vitré s’intitule La Fin du voyage.  Qu’y a-t-il à la fin du voyage, selon Suzy Cohen ? Un trésor ? Des sacs d’épices ? Des liasses ?  Des pépites ? Des balles de thé ? Non, pas du tout. Il y a une paire de lunettes, deux plumes métalliques pour écrire, deux déchirures de papier écrit, un sceau. Art poétique de l’artiste. Voir, transcrire, signer. Au bout du voyag, porter témoignage.

    Il y a, pour légender une magnifique œuvre graphique ornée du collage d’un feuillet manuscrit (mise en abyme étourdissante de la lettre dans la lettre, avec un beau jeu d’acceptions) un titrage merveilleux sous la forme d’un proverbe talmudique : Ne demande jamais ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre.

    Il y a, posée parmi les vers manuscrits, sertie, enchatonnée en eux , coiffée d’une feuille d’or, la Femme Noire de Léopold Sédar Senghor, majestueuse, ample, en volupté.

    Parmi ces raffinements et ses fastes graphiques, ces livres de prières, ces drapeaux de prières, ces corans somptueux, ces pétales d’or, on voit passer, voûtée, accrochée à son bâton, belle et terrible, l’œil blanc, la Mendiante de Zanzibar que semble hâler un chien malingre. Elle est, selon Suzy Cohen, une figure de la beauté. Elle est précieusement recueillie parmi les signes, les chants.

    Autre joyau du recueil, le bouleversant portrait d’une Petite Fille Akha qui a réalisé sa magnifique coiffe et qui affiche, comme une déclaration poétique, la splendeur de ses yeux bleus et de sa bouche rouge. Voilà encore, selon Suzy Cohen, où vivent les œuvres, où se blottit la grâce. C’est ainsi que les filles fleurissent.

    Techniquement, avec son Effervescence chinoise, son Artisanat dans le chaos, sa Fibule berbère, ou ses Fulgurances de l’Inde, pour ne nommer que quelques œuvres, l’artiste porte le collage, qu’elle exploite beaucoup dans cette aventure des Chants, à un état de supérieure efficace, à un formidable qualité d’enchâssement dans les encres, les brous, les formes, les signes.

    Je voudrais enfin rendre justice à ces jeux d’ombres, de dentelles, de fantômes, d’auréoles, de bas-reliefs, de halos obtenus, après des manipulations savantes du papier mûrier,  avec un tampon à ornements acquis en Inde. Le vertige est assuré.

    Inventive, ingénieuse, poétique, singulière, magique, humaniste, frémissante, l’aventure des Chants du Monde de Suzy Cohen compose un étourdissant et vivant chant des signes, une hallucinante danse de la parole, une vision belle, clairvoyante et volontaire du monde qui s’évertue à se dire et à se raconter.

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  • Suzy Cohen, nouvelle aile

    On sait l'admiration que je voue à l'artiste Suzy Cohen. Aujourd'hui, j'ai la chance d'augmenter ma collection virtuelle de quelques pièces qui donnent naissance à une nouvelle aile dans mon espace internautique personnel. L'aile est rehaussée de deux poèmes récents de l'artiste.

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    Tu dors
    Comme dort la nuit
    Avec des ombres
    Du silence
    Et des étoiles
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    Il est des alchimies
    Qui vous transforment
    Et font sauter tous
    Vos verrous
    Et d'un coup
    On se retrouve
    Volontairement
    En prison !
    Un bracelet au pied
    Dans une espèce
    De dépendance chaude
    Comme une pluie tropicale
    À laquelle on s'offre avec ferveur

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  • Suzy Cohen (suite, 2)

    S U Z Y   C O H E N

    L a   q u ê t e

    En approfondissant mon enthousiaste approche de l'oeuvre, je m'aperçois de l'ingéniosité et de l'infatigable diversité des moyens d'expression auxquels l'artiste recourt. (Il faudra,plus tard, consacrer un espace à ses Chants du monde, à ses fascinantes porcelaines). Entre la maîtrise, l'impétuosité, la brutalité, l'élégance, le rapide, l'abrupt, l’aléatoire, le dense, l'électrique, le nerveux, Suzy Cohen cherche à dire une conception de l'art en étroit rapport avec une capture du réel et de la matière de l'existence. Elle cherche à mettre au point, - dans un spectre large où elle ne cesse d'inventer une création qui dit l'être dans ses grâces, ses fêlures, sa force, son resplendissement et ses misères, dans sa rencontre avec les événements de sa vie - un retentissement artistique de la vie. Non pas sous la forme d'un embellissement, moins encore d'une édulcoration, mais dans une fulgurance lucide, une empreinte sauvage, dans un geste habité. 

    Chaque oeuvre dit un instant, une convulsion, un bien-être, un séisme, un sentiment. Chaque oeuvre cherche une liberté où se dire entre esthétisme et vérité brute, spontanéité, poésie, technique et savoir.

    L'art, selon Suzy Cohen, consiste à chercher, à saisir et à fixer, à retenir comme unique, comme empreinte sur le chemin de vie, ce qui fuse, ce qui jaillit, ce qui blesse, ce qui charme, ce qui brûle. Chercher, chercher inlassablement, expérimenter, admettre pour sien, comme un signe de soi, le léger, l'aride, le classique, le beau, le sensuel, le torturé, le rapide et l'intense. L'art poétique de Suzy Cohen n'admet aucune mutilation, aucun rejet, il réfute tout angélisme et toute censure et n'est alors perceptible que dans un long et patient voyage dans l'oeuvre. 

    Sa vision se traduit dans la complexité multiforme, variable, instable, tellurique. Chaque oeuvre est une lettre de l'alphabet existentiel selon Suzy Cohen, artiste passionnée par les signes et les graphies du monde et de son monde. Nomade, citoyenne du monde, elle porte en elle, comme une rampe à son monde intérieur, un long périple dans le monde et une ardente panoplie de souvenirs vivants.

    Ce monde est un vertige qui danse et tombe et vacille et danse et conquiert. Ce monde est tout ouvert à une quête de l'âme panoramique, celle qui permet d'embrasser le paysage secoué de tous nos sentiments. Cette âme même qui se livre, à l'instigation de sa détentrice, à une identification de l'incomplétude douloureuse, heureuse, résignée, rebelle et terrible de l'être. Cette âme qui n'occulte ni ses ombres ni ses flamboiements, ni ses lueurs, ni la couleur de ses cris et de ses chants. 

    Voici, me semble-t-il, ce que, pour composer son anthologie, Suzy Cohen recueille au bout de ses doigts : fleurs, profils délicats, empreintes, gestes gracieux, - ecchymoses, plaies, brûlures, cicatrices, systoles d'art, appels, signes, éclaboussures. Tout cela forme le visage d'une vérité contrastée, vraisemblable, sensible, éclatée, libérée du navrement, de la consternation et de la misère intellectuelle qu'engendrent les enfilades de truismes et de certitudes géométriques.

    Il y a ici, invariablement, obstinément, une recherche de la liberté jusqu'en ses âpretés, ses inconforts, ses folies. Ici, chez Suzy Cohen, la liberté paraît aussi en majesté. En suavité. En soie vivante. Avec des couleurs qui réenchantent.

     

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  • Suzy Cohen

    S U Z Y    C O H E N

    La liberté féconde

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    Ah ! trouillards de la vie
    Quelle oreille avez-vous
    Pour la coquille rose
    Où l'on entend
    La mer sombrer
    Avec ses mouettes
    L'atoll avec ses temples

    A quoi sert de lisser ses plumes
    Pour ne pas les laisser
    Briller au soleil de la vie

    A quoi sert le feu
    Si l'on ne s'y consume

    Suzy COHEN

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    Suis-je bien la femme

    Mûre que l'érosion

    Du temps a sculptée

    Ou la gamine éberluée

    Qui renaît parce qu'un stimulus

    Est revenu ... une odeur, une peau

    Les temps se confondent

    Le passé remonte à la surface,

    Le présent s'en retourne

    Au passé

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    a suzy cohen 1.jpgPoétesse, plasticienne, dessinatrice, collagiste, peintre, écrivaine, porcelainière et enseignante, Suzy Cohen est déjà apparue dans nos chroniques.  Il fallait, pour rendre justice à son envergure, qu'elle y eût sa place parmi les invités d'honneur. 

    http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/archive/2017/03/06/les-chroniques-du-poisson-pilote-n-32-8707202.html

    Ici, sans autre désir que de louer un talent, je vais errer entre poèmes et œuvres graphiques, flâner dans les grâces d'une oeuvre à laquelle je suis particulièrement sensible. Et je vais recueillir. Je n'aurai pas aujourd'hui épuisé le sujet, loin s'en faut. Ceci me laissera, en outre, sur le réjouissant devoir d'y revenir. Tout au plus aurai-je laissé entendre pourquoi il me passionne. D'abord parce que Suzy Cohen, en tout ce qu'elle entreprend laisse transparaître, jusque dans ses pièces graves, une jubilation, un plaisir intense de la création et du partage immédiat. Elle n'a pas le souci de la représentation, elle danse dans une liberté inédite, elle est portée, elle livre dans l'élan, dans le goût du partage. Elle est artiste comme on est Gitane, dans une giration superbe seulement attentive à sa fièvre, à la grâce de son geste, à l'appel incessant vers le départ, elle est artiste à la façon du danseur de Nietzsche qui, de pas en pas, va sans cesse de l'anéantissement à l'art, de la destruction à la création.

    Dormir, je ne peux

     Bercée pas tes mots

     Par tes vibrations

    Par ta sobre aristocratie

    D’homme des bois

     Par tes rythmes

    Par ton océan d amour

    Par mon corps tendu

    Comme un arc

    Qui appelle ta peau

    Par ton prénom

    Double et unique

    Par cette lumière rayonnante

    Que tu portes pour éclairer

    Les chemins de ronces

    Et parce que tu m entoures

    Au lieu de m’encercler

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    Tricote-moi

    Des rêves

    Dans la moiteur

    des mots

     

    Dis Dodi

    Tu m'enrouleras

    Autour 

    Du jour finissant ?

     

    Dis Dodi

    Tu veux garder

    L'odeur

    De mon cri ?

     

    Dis Dodi

    Emmêlons nos doigts

    Dans le moelleux

    Du soir

     

    Dis Dodi

    Garde sur ta langue

    L'impudeur

    de ma vérité

     

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    Quand tu entreras

    Je fermerai les yeux

    Pour laisser

    La sensation couler

    Et les larmes suivre

    Ce sera

    Une union

    Prends l’énergie des arbres

    Et dis-leur que c'est pour moi

    Raconte-leur

    Ils te connaissent

    Ils t écouteront

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    Elle va du cœur au rire, insoucieuse de la pose, elle brûle tout instant comme un morceau d'encens, elle éprouve, elle est avide, gourmande, filante comme une étoile. C'est  en elle, dirait-on, une jubilation infantile toujours revenue, toujours enchantée, toujours désenchantée, toujours, devant elle, le grésillement de l'encens et la matière inerte de la cendre. Elle danse, elle dirige l'orchestre adoré de ses sensations mais jamais à l'abri des ombres, des jaillissements de sang, des entailles et des fêlures. Il y a chez elle, dans ce qu'elle donne à voir, dans les signes qu'elle adresse, la lumière et le sombre, l'épanouissement et le recroquevillement et, dans l'écart lié entre ses elles / ses ailes, quelque chose de l'Héautontimorouménos de Baudelaire. Selon moi, - pas d'art possible en dehors de cette dualité fondatrice et destructrice. Sans cette permanence du vertige périlleux. Je suis la plaie et le couteau / Je suis le soufflet et la joue / Je suis les membres et la roue,/ Et la victime et le bourreau

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    Et pourtant, pourtant oui, comme sauvegardés de la lutte tendue et, au demeurant, de l'entente, voire de la complicité des contradictions, il y a chez Suzy Cohen, en marge des tensions, les perles inattendues de la désinvolture et de la nonchalance. Parfois, elle empoigne ses œuvres sans ménagement, elle taille dedans, elle chiffonne, elle rit, elle distribue, elle s'étonne, elle passe à autre chose, à une nouvelle tentative. Plus souvent pourtant, elle procède méticuleusement, elle fait des haltes, elle revient par petites touches, par nuances, elle respire moins vite, elle attend, elle considère, reconsidère, elle commente. "J'ai trouvé quelque chose". "J'ai réussi quelque chose". Elle y retourne. Durant plusieurs jours parfois. Flux, reflux. Mais toujours, ce qui la requiert davantage que le sérieux (qu'elle ignore avec une conviction stupéfiante), c'est l'urgence de tenter une nouvelle figure. C'est une créatrice insatiable. Mais d'un genre particulier. Son carburant, c'est l'humilité. Elle a raison. Hors de l'humilité, pas de salut. Mais je voudrais tout de même clamer tout haut que tout ce qu'elle entreprend, même avec désinvolture parfois, porte le signe du talent et de l'originalité. Il y a, en art et dans sa basse-cour, ce pli détestable, dégueulasse, répugnant, plus violent que la bêtise, qui consiste généralement à ne reconnaître du talent qu'à ceux qui prétendent en avoir. C'est médiocre. On laisse, avec de telles mœurs, s'envoler sans même les apercevoir des oiseaux somptueux. Suzy Cohen, rara avis in terris, c'est pour lui rendre justice, pour la célébrer selon ses mérites  et pour sortir de la cécité un impressionnant agglomérat de clampins, c'est encore par, disons, amour de l'humanité que je la chante sans lassitude. Ayant vu son talent, je ne pouvais pas plus longtemps me taire.

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    Chez Suzy Cohen, la joie, l'effroi ont partie intimement liée entre elles et avec l'instinct et la pensée. Il y a, chez elle, la brillance majestueuse, la luminosité de vitrail de l'imagier charnel, le semis de pétales d'or qui tombe sur les corps enlacés, occupés à l'amour et à l'étreinte, des corps glorieux, des créatures rebelles (deux fois belles) à toute velléité de censure, des corps en fête et en libre quête et conquête de bonheur. Dans cet art jouissif, il y a quelqu'un, une femme, qui ne se protège pas de ses accès de fièvre, de ses prédilections, de ses élans, de sa furieuse envie de liberté. La liberté est le filigrane gravé dans la personne de Suzy Cohen. J'aime ici la poésie fastueuse, colorée, allègre, parfois délicieusement japonisante, impressionniste ou d'un élégant réalisme onirique des corps amoureux mais pas moins que cette torsion sans couleur d'un corps nu et démangé, constitué de traits nerveux et vibrants, dans une veine parente de celle de Schiele. Si l'on observe une célébration enthousiaste et réjouissante de la fête charnelle, de la beauté en action, on trouve des nus plus étranges, plus obscurs, inquiétants, des nus où la mort est venue mettre sa griffe, son poinçon et sa menace. Le nu, chez Cohen, - qu'il chante, qu'il gémisse, qu'il gronde ou qu'il fasse singulier silence -  cherche davantage à imposer un émotion et une conception de vie, un hédonisme féminin rare et réjouissant et l'affirmation d'une hétérogénéité, d'une imbrication complexe, l'affirmation qu'une approche du corps.est aussi une démarche métaphysique. On sentira qu'au cœur des poèmes de l'artiste, ici, essentiellement des affirmations amoureuses, - avec l'art de chanter, de gémir, de feuler aussi, de faire tinter le mot et le songe dans une coulée brève et sensible - les mêmes ingrédients de matière et d'immatériel, de paix et d'inquiétude, de brillance et de noir, d'appel et de fête offrent corps et âme à la douce magie évocatoire, à la revendication, à la résistance à la douleur ou à l'étoupe chaude et oppressante du désarroi. Ces poèmes d'amour embaument le parfum troublant, obsédant, impérial de la femme amoureuse, ils disent cette sorcellerie conquérante et délicate, cette majesté du désir quand la chair sait se faire verbe, ils affirment la santé du rire, ils signalent la présence de cette forge brûlante et alchimique dans laquelle les sentiments sont coulés avant d'oser se porter, traversiers et ensorcelants, à la page et de la page à l’œil.

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    Viens viens

    Vite avant la nuit

    Des amours

    Il ne reste rien

    Sinon l'armure

    Et le cocon

    L'effet de serre

    Une façon

    De se tenir à distance

    De soi

    De crever

    Dans son feu

    D'emmurer 

    Sa semence

    Viens viens

    La nuit nous guette

    Je t'aime

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    La réalité 
    Nous conduit
    A la perdition
    Donnons raison
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    Durant les nuits
    D'insomnie
    Et d'intenable
    Crucifixion
    Tu murmures
    À travers
    Le souffle
    De la tempête 
    Des mots
    De renaissance

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    Il s’endort
    Avec la spontanéité
    Malicieuse et robuste
    D’un enfant 
    Moi, j essaie de
    Descendre 
    Sans y parvenir
    Je ne veux émettre
    Aucun bruit
    Disgracieux
    Alors j’entame
    Les yeux ensablés
    Une sorte de combat
    Dans une clarté mortifiée
    Pour ne pas que le moindre
    Ronronnement me trahisse

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    Présence
    Au-delà
    Des 
    mots
    Au cœur
    Des rires

    Se défont
    Les angoisses
    Présence
    Dans
    Ce respect
    Qui porte
    Ton
    Sceau

    Le travail de Suzy Cohen, dans un spectre large et audacieux, ressasse, sans jamais cesser de la renouveler, l'aspiration vitale et féconde à la liberté. Nous savons que cette aspiration effarante, presque incongrue, tout à fait dangereuse et hautement suspecte met en fuite un nombre considérable, une majorité effarante de gens. On les entend encore courir quand on les a perdus de vue. L'oeuvre se pose ainsi à contre-courant, moins intéressée toutefois par l'insolence ou par l'arrogance que par le désir irrépressible de faire corps et esprit avec soi-même, que par la nécessité impérieuse d'être, par-dessus les entraves, à l'écoute de soi. Il y a là-dedans, dans ces dispositions, quelque chose qui me fait songer à de la pureté. Il me semble que l'oeuvre dit aussi la profondeur, le vertige, la légèreté, le mystère, la saveur, la délectation, la couleur, la musique, le péril, la gravité et la confondante absence de sérieux avec lesquels cette artiste mène ses affaires et son aventure.  Cela achève de fonder sa majesté toujours indisposée par les gens graves, graves, graves. 

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    Femmes entre Eros et ...

    Editions Traverse, Daniel Simon éditeur, Collection Ambo, octobre 2016 - 2 livrets - beaux et voluptueux poèmes manuscrits, mis en page et superbement illustrés

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