Philippe Bousseau

  • Avec Philippe Bousseau

    Philippe Bousseau : photographies - Denys-louis Colaux : poèmes

    C  R  Â  N  E  R  I  E 

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    H A V A N I T É
     
     Le havane
    de la vie
    se consume
    Doucement
    sa saveur
    glisse en cendre
    Sa fumée
    comme un bord
    de nuage
    meurt au ciel 

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    S A V A N I T É
     
    Contre la mort
    belle ange
    mets ton aile
    place ton épaule
    appuie
    la chaleur amoureuse
    de ta hanche
     
    Contre la mort 
    qui vaincra
    qui fera tomber tous les arbres
    sombrer les voiliers
    sécher les hautes herbes
    tomber les félins
    les rapaces
    le soleil
    contre la mort
    appuie
    la vague de ton flanc
    pose le globe de ton sein
    le vase de ton bel endroit
    pose
    l'aquarium de ton ventre
    où l'océan assoit
    le jour avec la nuit
     
    Contre la mort lointaine
    la mort toujours imminente 
    pose le haut lutrin volant
    du livre de ta vie
    pose l'accent aigu
    du sel bleu de ta vie
    pose
    ta part d'aube
    ton aune de soie noire
    et la lanterne de ton âme 

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    F I N S    D E R N I È R E S 
     
    Oui
    un jour
    l'étoile s'étiole
     
    Sur la chair du vitrail
    une éclipse descend
     
    Oui le déchirement
    est dans l'arbre levé
     
    Oui
    mais
    des hippocampes bleus
    naviguent dans ta voix
    tu sens bon le cuir d'ange
    tu sèmes
    un peu partout
    ta provision d'éternité
    la poudre manquera un jour
    mais le geste est écrit

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  • L'Echafaud à baldaquin (Bousseau-Colaux)

    L'É c h a f a u d   à   b a l d a q u i n

    Photographies : Philippe Bousseau - Textes : Denys-Louis Colaux - Modèle : Little Wings

    pour Alain Adam, en douloureuse affection

    BEAUTÉ PSYCHOPOMPE
     
    Me consoler, je peux pas. Ni rouler dans l'illusion d'un bercement. Ni boire jusqu'au vertige. Le vertige, je l'ai sous moi, déjà, tremblant, nu, naturel. Embellir mon cri, je peux pas. Il faut, pratiquement, que j'avale tout un cimetière, pierre après pierre, que j'admette cette défaite tombée comme un aérolithe dans mon jardin privé. Embellir, peigner, je peux pas. Consentir, je peux pas. Ni retrouver la guitare de mon rythme, l'harmonium de mon souffle. Je peux pas. Ni autour de moi faire tinter la glotte des oiseaux. Rien. Je peux pas. Opposer un chêne au souffle de la tempête. Je peux pas. Ni voir, au loin, sous les étoiles, passer la roulotte de tes vieux rêves, ni voir ployer et danser, comme un bouquet d'épis, la javelle de tes pinceaux. Ni monter un poème en neige pour foutre un peu de blanc dans ce grand foutoir noir. Ni retrouver l'écoulement clair de ton rire, ta grosse voix mouillée, tes discours de biture magistrale, le morceau de ciel avancé à la lucarne de tes lorgnons. Je peux pas. Je pends dans mon chagrin comme un linge mouillé sous son fil. Je suis un grand boyau boursouflé d'une boue de peine, d'une mélasse de roses. Me voici, établi dans mon élan brisé, danseur serti dans son trébuchement, hibou ébloui assis devant la violente lampe du soleil. Me voici avec sa voix que j'entends et qui me déchire et qui dévie mes fleuves dans Pétaouchnoque tout au fond du désert. Libre Frangin, mon hirsute Escogriffe délivré, regarde, en courrier désespéré, par l'antique et fiable aéropostale du cœur, je t'envoie un petit bouquet de violettes, quelques émus et affairés, une bouteille de trappiste et, pour orienter l'essor de ton âme, cette beauté psychopompe dont les grands yeux limpides sont des charbons d'azur. 

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    CE CHEMIN BLANC DE PERLES
     
    Pense et penche-toi ma sœur
    le vent au loin dénoue
    les cordes de la pluie
    épanche-toi ma sœur
    Le train est en retard
    sur mes souvenirs ferroviaires
    Je mets au fil de l'eau
    sécher mon rêve de désert
    Ton absence m'encercle
    comme ton cou
    ce chemin blanc de perles

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    PASSAGE DES FEMMES
     
    Ainsi passent les femmes
    sur l'eau noire
    de la vie
    Ainsi vont
    rêvées
    les femmes
    ainsi glissent
    songés
    leurs gestes leurs visages
    Ainsi
    sur l'eau lourde
    et noire de la vie
    comme un long voile
    de cendre bleue
    qu'un bain de pluie
    ranime

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    INTERVALLE 
     
    Entre la vérité
    et le gant
    je retrouve
    l'espace qui unit
    l'aile
    et l'hélice
    le poème
    et la femme

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    TRÈS SIMPLE
     
    L'être est sans doute
    un escargot métaphysique
    qui porte tout au long
    invisible et pesante
    sa tombe sur l'épaule
    et à son pied
    volatile et bleutée
    un peu de poussière de ciel

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    LES INVALIDES
     
    Les misogynes
    sont des taupes
    claustrophobes
    de gros chiens
    canivores
    des oiseaux
    amarrés
    à des îles 
    submersibles
    Ce
    sont des loups
    de chenil
    des baleines
    d'aquarium
    des hermines
    engluées
    dans la lie
    de l'histoire

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    MERVEILLE 
     
    C'est en regardant
    rêver la femme
    que je songeais
    au sort du monde
    que je songeais
    aux grands chevaux de la passion
    et aux longs hippodromes
    où ils meurent
    La terre est belle
    pensais-je
    caillou tourné sur le métier
    du ciel aveugle
    et longtemps piétiné
    par des hommes savants
    et demeurés
    sanguinaires entre eux
    La terre est belle
    nous la fertilisons
    d'un fumier d'illusions 

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    FEMMES ET FUNÉRAILLES D'OISEAUX 
     
    Les oiseaux nous survivront
    qui se foutent d'Icare
    des mythes et des conquêtes
    de la scène embusquée 
    sous les rideaux de l'horizon
    Les oiseaux meurent
    de faim de soif
    ils sont décidément
    conçus pour nous survivre
    Et les femmes assistent
    vêtues de plumes
    et de satin
    à leurs funérailles terrestres

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     MOUVEMENTS AMOURHEUREUX
     
    I.
     
    Il faut aimer
    comme l’épave appelle
    le temps sacré de la croisière
    comme une église rêve
    au caillou de sa fondation
    il faut
    comme une main conçoit
    les mouvements de la sonate
    ainsi qu’un gant fait corps
    avec l’espérance d’un geste
     
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    II.
     
    Fais descendre la fête
    au milieu de ton lit
    la mort n’est pas si loin
    qu’elle descende aussi
    et le monde gonflé d’agonies et de joies
    qu’il vienne aussi se réjouir
    que les clowns s’asseyent
    aux gradins de la chambre
    Fais siéger ton armure
    attache ton cheval dépose ton vélo
    pas trop loin de ta couche
    reçois dans le public
    tes spectres favoris
    tes amours précédentes
    des touristes nippons
    et quelques gens d’esprit
    Installe
    sous la scène les musiciens
    les trombones les bugles
    et les cuivres de Jéricho
    et invite une harpe
    c’est beau la harpe
    Mets au chevet
    ici le livre et là l’instinct
    ici le friselis des fées
    là le crissement des cordages
    ici l’étoffe du désir
    là le tissu cru de l’envie   
    puis comme on fait d’un dieu
    quand l’église est bâtie
    fais descendre la femme
    et cède lui les oreillers
    À présent que
    quelque chose peut advenir
    tu peux éteindre la lumière
    et rendre le jour à sa cécité
     
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    III.
     
    Dans mon recueil
    je chanterai
     l’œuvre que c’est une peau féminine
    et comment c’est cousu
    au tout nu fil de l’eau
    et comment c’est ourlé
    d’aigrette et de duvet
    et comment lorsque c’est chéri
    ça sent le benjoin de Siam
    et ça luit tel que poli à la cire
    d’abeille
    et comment c’est moelleux
    végétal aérien
    à la langue et au doigt
    et comment c’est un baume
    pour le derme de l’âme
    et comment en regard
    de son éclat énamouré
    tout et les sept merveilles
    n’ont plus à voir
    qu’avec les bibelots
    des magasins de souvenirs
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    IV.
     
    Elle me laisse un mot
    "Je suis au cœur
    d’un grand deuil personnel
    et une main froide me tient"
    Et moi
    en raison de ce deuil
    et de cette main froide
    je suis au beau milieu d’un lac
    assis sur une barque
    une brume très dense
    s’est déposée
    et je n’aperçois plus les berges
     
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    VII.
     
    Après
    le corbillard et les pingouins
    la toux dans le tuyau
    du silence crispé
    après le noir
    et la désespérance 
    j'aime encor tellement
    la joueuse de clavecin
    et le sursaut pincé
    et dansant de ses seins
    pendant  que songeuse elle joue
    dans l'oratoire fermé de son âme
    "Le Rappel des oiseaux"
    d’Euclide Orphée Rameau

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  • Le verre d'eau d'un déluge

    Le verre d’eau d’un déluge

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    Photo : Philippe Bousseau - Poème : Denys-Louis Colaux

    https://www.facebook.com/philippe.bousseau.75/photos_albums

    Avant l’avènement du déluge, avant, disons, d’être convenablement ratatiné sous le gourdin des ans, avant que, départi de tous mes anges, je sache au large le naufrage de toutes mes bibliothèques, avant que tous mes singes, dépités, s’en soient retournés mourir avec la canopée, avant que mon tomahawk ait renoncé à fendre des crânes, avant que toutes les blondes photogéniques aient cessé de taper mes manuscrits à la Remington

    Avant le patient flétrissement de mes mains et de mes claviers, avant que fléchisse et s’étiole l’hypnose sur moi de la feuille blanche, avant, disons, le lent engourdissement des chevaux du désir,  avant que me vainque et me gagne le goût de l’argile, avant que dépérisse en moi le chiendent de l’espoir, avant que tout jazz mette la clé de sol sous le paillasson  

    Avant que s’accumulent entre mon bateau et moi les chapelets d’encablures, avant, disons, que ne s’essoufflent mes chemins de chandelles, avant que le bâton de pluie de ma paternité s’approche du désert, avant que mes aimés ne jugent intempestifs mes horizons de poche et l’air à quoi s’abreuvent mes orgues barbares 

    Avant d’envisager le masque de la mort, le livre refermé, le trou humide du néant, avant, disons, de mettre un point final, un nez rouge à ma destinée, avant de concevoir comme une idée limpide le trait de mon insignifiance, avant d’avec mes dés verser sous la table de jeu, avant d’être rôti et semé sur la pelouse 

    Je veux hisser, pour en orner le ciel, le pavillon léger du visage de Rose.

  • L'Essor de Rose - Bousseau & Colaux

    L’essor de Rose

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    Photos : Philippe Bousseau - Poèmes : Denys-Louis Colaux

    https://www.facebook.com/philippe.bousseau.75/photos_albums

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    Chant I

     

    La nuit la pluie
    sème des yeux d’oiseaux
    des yeux penchés que borde
    le haïku tracé
    des trois traits de ta bouche
     
    Le silence est assis
    au cœur étal de ton étang
    il règne sur la grâce
    liquide de tes lignes
    comme un nénuphar rose
    sur un champ de nuages
     
    Tu songes sur le seuil
    d’une pensée qui sent
    le jasmin et la mer
     
    Ton long cou d’okapi
    semble attendre ou héler
    pour s’en poudrer un peu
    bleutés et blancs
    les embruns d’un bain d’aube
     
    Et tu prétends entendre
    aux doigts du sakura
    le cliquetis léger
    des fleurs de cerisier
    qui s’écoutent éclore

      

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    Chant II

     

    Elle attendait ainsi
    selon les desseins désinvoltes
    de sa grâce éployée
    et sans plus d’impatience
    qu’une déesse sous la pluie
    peignant un arc-en-ciel
    ou des moustaches au soleil
     
    Elle n’avait sur elle
    outre le voile de ses ailes
    et tout l’élan de la forêt
    qu’un bijou exotique
    fermé par une larme d’ambre
    et ravi je songeais
    comme enivré d’opium
    et de poison
    au lent frisson
    de quelques vers
    de Baudelaire
     
    Elle n’avait sur elle
    que le loup noir de ses yeux
    que l’âme de la nacre
    que cette seule eau mêlée de nuit et de mer
    que l’invention
    la découverte du velours
    que
    sur ses épaules d’agnelle
    la grâce d’une leçon de ténèbres
    et pour lui faire aura
    le mystère d’un livre
    qui sous sa couverture
    ne sommeille
    que d’un œil

      

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    Chant III 

    Puis elle eut ce genre inédit
    d’une marquise de la Jamaïque
    d’une Sista à quoi
    son doux zeste d’Asie
    épingle un clair rehaut d’épice
     
    Assis au clavecin
    pour célébrer l’encens bleu de l’instant
    j’improvisais
    soucieux du skank
    l’Ave profane
    d’une sonatine reaggae

      

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    Chant IV

     

    Oh Rose fleur de Jésus Rose
    Etançon du ciel Rose
    Cliquetis de roses entrechoquées à elles-mêmes Rose
    Petite déesse des oiseaux et des toits de Paris Rose
    Chapelle des anges Rose
    Lilas allongé de rose Rose
    Cousine des airelles et du lointain Rose
    Papillon de dentelle et de nuit suturées Rose
    Princesse sévère qui court après son métro
    Son moulin le vol de ses pétales
    Rose boussole ballerine
    Refuge des coquelicots et des coccinelles Rose
    Fleur des chemins sans foi
    Rose des roses et des vents et des harpes
    Et du vent dans les harpes
    Et du vent dans le linge parfumé des lessives Rose
    Rose du hautbois et du cri
    Des guitares et des édifices considérables Rose
    Rose aiglonne de pollen Rose d’organdi
    Rose des cèdres et des murs
    Des éventails du geste altier Rose de l’aristocratie des filles
    Rose au ciel par grand vent
    Dites Rose lent fauve savant
    Rose à la peau de papier bible et de riz
    Rose à sa joue délicatement appuyée
    Rose des joncs des hermines et des poèmes
    Rose des villes et des palombes assoupies
    Rose vin et parfum de roses Rose
    Rose des stances qu’un seul souffle relance Rose

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  • "La Langoureuse" & "La Délicate"

    Photographies : Philippe Bousseau - Poèmes : Denys-Louis Colaux

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    LA LANGOUREUSE

    Paisible
    chandelle alanguie
    dans le lait épais de sa cire
    elle vaquait
    à ses langueurs
    immergeant sa main blanche
    au lent alizé tiède
    qui doublait le cap de sa nuque

     

     LA DÉLICATE

    D'un doigt de buveuse de thé
    elle lisse et caresse
    le flot défait de ses étoffes
    et chacun de ses gestes
    soigne et achève
    les gerbes de sa pose