Musée des Beaux-Arts de Charleroi

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    Musée des Beaux-Arts de Charleroi

    J’ai profité de l’opération « Musée gratuit le premier dimanche du mois » pour me rendre, à l’invitation de mon ami Sandro Baguet, au Musée des Beaux-Arts de Charleroi. « Evidemment, nous dit l’hôtesse d’accueil, on ne photographie pas ». Regrettable évidence, pas même une vue d’ensemble, rien. On ne photographie pas. Raison pour laquelle nous avons cherché dans la grande mémoire du web des images pour illustrer notre propos. Le Musée hennuyer, situé dans une aile latérale du Palais des Beaux-Arts a une vocation régionale, disons wallonne ou, plus exactement belgo-francophone. Pas envie de mégoter là-dessus, même si je ne peux dissocier dans mon esprit l’idée de musée et l’idée d’ouverture au monde. Au pèlerin de l’art, le voyage est indispensable. Ceci étant dit, même les artistes magistraux sont nés quelque part et il n’est pas exclu que ce quelque part s’en souvienne.

    Je vais à présent conduire ma petite visite personnelle (partisane, subjective, etc.)  avec les furtives notes que j’ai prises. La visite s’ouvre sur une suite de tableaux de François-Joseph Navez, un peintre belge né à Charleroi (1787-1869), bon portraitiste et qui fut directeur de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles de 1835 à 1862. On découvre ensuite quelques œuvres de l’un de ses élèves, (son gendre, par ailleurs), Jean-François Portaels (1818-1869), orientaliste et qui a peint la belle jeune nord-africaine que nous reproduisons ci-contre..

    Violent instant d’exotisme, dans le lot, on trouve un charmant petit Paysage de Gustave Courbet, (1819-1877) le maître du réalisme français, celui de L’enterrement à Ormans (dont Rops s’était inspiré pour son excellent Enterrement en pays wallon), de l’Atelier du peintre, des Cribleuses de blé et de l’incontournable Origine du mondeIl y a quelque chose, un grand paysage, de Théodore Fourmois, paysagiste, dessinateur, graveur, aquarelliste (1814-1871).

    Et puis, on arrive chez les maîtres, d’abord avec une œuvre de 1955, l’Annonciation de Paul Delvaux (1897-1994), formidable bâtisseur d’un univers féminin onirique, hiératique, mystérieux et fascinant. Delvaux, venu au surréalisme par l’influence de tableaux de Georgio de Chirico ou René Magritte, est un artiste à part, un créateur libre et sans doute l’un des phares de l’art contemporain belge. L’essentiel de son œuvre est rassemblé dans le musée de Saint-Idesbald à Coxyde, sur le littoral belge. A côté de cette œuvre isolée, quelques œuvres de René Magritte (1898-1967), un des maîtres du surréalisme, sont rassemblées. Magritte est un artiste considérable, un grand inventeur pictural du XXème s., c’est une constellation à lui tout seul, et c’est un bonheur d’approcher quelques-unes de ses toiles. « Tout dans mes œuvres, affirmait Magritte, est issu du sentiment de certitude que nous appartenons en fait à un monde énigmatique ». Il  y a des œuvres de jeunesse (1919-1920) mais aussi quelques œuvres importantes comme La Fée ignorante, Baigneuse, La Liberté de l’esprit, L’Eclair. « Être surréaliste, disait encore Magritte, c’est bannir de l’esprit le déjà vu et rechercher le pas encore vu ».

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    René Magritte, La Fée Ignorante

    Quel bonheur de trouver là deux magnifiques toiles d’Anna Boch (1848-1936), une impressionniste extrêmement gracieuse et que j’aime beaucoup. Ces deux toiles, En juin, 1894, et Moutons et berger, je n’ai pas noté la date, sont de grands formats élégants et raffinés. J’aime ce charme, il opère sur moi. C’est important, le charme, un grand bienfait, une sorte de caresse spirituelle en l’absence de tout geste. Un foehn, le charme, pour le mot, pour l’espèce de vent tiède et parfumé qu’il laisse deviner.

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    Anna Boch, En juin

    Je trouve avec plaisir de plaisants petits tableaux de mon cher Félicien Rops (1833-1898), le belge qui fut le plus estimé à Paris dans la deuxième mois du dix-neuvième et qui illustra Baudelaire, Verlaine, Barbey d’Aurevilly ou Mallarmé. Rops reste pour moi un artiste majeur, audacieux, libre, un dessinateur et un lithographe d’exception. Parmi ces petites œuvres exposées à Charleroi, je m’émeus d’une huile sur bois représentant L’Etang de Bambois, proche de chez moi. Jamais une production de Rops ne m’a laissé indifférent. Là, il y a un James Ensor aussi (1860-1949). James l’Ostendais, le génial inventeur d’un grotesque sublime, d’un carnavalesque effronté. Cette année, j’étais sur le littoral, à Ostende, chez un parent. A trente mètres de la demeure, je découvre le petit tombeau du baron James Ensor, à gauche de la petite église de Notre-Dame-des-dunes. Ici, il y a une belle huile sur toile : L’Estaminet.  Puis, très ensorien, il y a Ostende. Vient le louviérois Paul Leduc (1876-1943) avec un grand tableau, Le grand Canal à Venise. Voilà Alfred Stevens( 1823-1906) avec une toute petite et belle marine. J’aime ses élégantes, ses beautés bourgeoises pensives, rêveuses et vêtues d’étoffes raffinées. Elles ne sont pas là. Je les aurais aimées parmi les porions, les mineurs, les grandes usines flamboyantes, les bronzes de Meunier. Edgard Tytgat (1879-1957), qui a quelque chose d’un naïf averti, est graveur, peintre, aquarelliste, dessinateur, illustrateur. De lui, on peut voir La Joie d’été, une très belle œuvre de 1931. Tout près, son ami, Rik Wouters (1882-1916), peintre et sculpteur (auteur de La Vierge folle, un superbe bronze massif et enlevé, inspiré par la danseuse Isadora Duncan). De lui, j’aime les deux toiles présentes Femme en rouge et Femme assise. Un de mes grands bonheurs, c’est la découverte de Gilberte Dumont (1910-1989) dont j’avais entrevu, intrigué par la maîtrise technique, une ou deux œuvres. Ici, je savoure l’excellent, le minutieux, le lumineux travail de l’artiste carolorégienne, et cette sorte de verni magique qui magnifie son travail. Oui, là, je prends mon temps, je savoure. Il y a là quelque chose d’inédit, un talent rare et totalement original,  il y a quelque chose de grandiose, un trésor. C’est le réel, sans doute, mais comme enchanté et poétisé par la main très artiste de Gilberte Dumont. Je retournerai aux Beaux-Arts rien que pour revoir les œuvres de Gilberte Dumont. Ces œuvres, tant elles sont riches, ne se laissent pas épuiser, elles ont des ressources, un souffle, une âme époustouflante. Passionnante artiste. J’aime son autoportrait. Je découvre une photo d’elle, elle a le physique d’une Piaf qui aurait été belle. Cette œuvre a besoin d’un peu de publicité, il me semble. Il y a là d’étranges et fascinants joyaux. C’est une grossière erreur que de négliger cela, un sacrilège.

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    Gilberte Dumont, autoportrait

    Il y a là aussi Thierry Tillier, collagiste, revuiste et poète que j’ai connu jadis, Charley Case que j’ai croisé jadis également et dont j’aime beaucoup le travail. Il y a un important nombre, une trentaine d’excellentes encres de chine du surréaliste Simon Armand (1906-1981). Jean Rancy (1910-1991) est un peintre surréaliste, un peintre dont l’œuvre est ancrée dans le rêve. J’ai remarqué aussi Léon Devos (1897-1974), du groupe Nervia (Anto Carte, Louis Buisseret, Frans Depooter, Léon Navez, Pierre Paulus, Rodolphe Strebelle, Taf Wallet et Jean Winance) qui cherchait à promouvoir l’art wallon. De Devos, j’apprécie les deux œuvres exposées : Portrait de jeune fille et Nu assis. L’expressionniste de Chatelet Gustave Camus (1914-1984) est là avec La Robe bleue. Camus, au sein du groupe Hainaut Cinq lui aussi militait pour l’existence et la diffusion de l’art wallon. Hainaut Cinq est un groupe constitué de cinq artistes : Zéphir Busine, Gustave Camus, Jean Rancy, Jean Pigeon et Roger Dudant. Il est constitué d’artistes jouissant d’une certaine notoriété et entre en action en 1964. Le groupe se fixe pour objectifs de promouvoir les artistes belges talentueux et d’attirer l’attention du public sur les œuvres de leurs jeunes confrères. De Marcel Gibon (1910-1975), je découvre un beau Portrait de Madame Gibon. Je note, en visitant les espaces du Web que peu, très peu d’images de ces artistes sont visibles. Protection, m’affirmera-t-on. Il me semble qu’il s’agit essentiellement d’une déplorable protection contre la connaissance, d’un enfermement ridicule et morbide dans la confidentialité et d’une façon absurde de hâter le phénomène de vaporisation des artistes. Ces absences ne protègent rien du tout, elles effacent du paysage artistique des artistes et les vouent à l’enlisement dans l’oubli définitif. Mais ces remarquables absences trahissent sans doute aussi une sorte d’indigence intellectuelle et culturelle, un mesquin et secret commerce de petits épiciers de l’art et une affligeante fainéantise.

    Du groupe Nervia lui aussi, le peintre et graveur Louis Buisseret (1888-1956) est visible avec une œuvre intitulée Nymphes au bord de l’eau. Il y a de l’élégance chez Buisseret, j’aime son style, sa représentation de la femme. Le sculpteur de Mont-sur-Marchienne Alphonse Darville (1910-1990) est représenté par un beau bronze, Primavera, et un torse de jeune fille non titré. Evidemment, il y a Constantin Meunier (1831-1905), le grand réaliste belge, peintre et sculpteur, artiste de la condition ouvrière. Il est là sous l’espèce de la peinture avec des œuvres comme Mineur borain, Mineur liégeois, Hiercheuse descendant à la fosse, il est évidemment présent sous l’espèce de la sculpture avec Le Blessé, Le Puddleur. Beaucoup de talent, de noblesse, de sensibilité et d’humanité dans l’œuvre de Meunier.

    Un maître. J’ai aimé La Récolte de pommes de terre, une œuvre de 1915, de Firmin Baes (1874-1943) qui est l’auteur de quelques splendides nus et de portraits féminins d’une très haute qualité, mélangeant avec talent les thèmes populaires et les sujets raffinés. Baes est souvent un peintre admirable.

    Il faut mentionner le peintre Arsène Detry (1897-1981), « surréaliste qui s’ignore » selon René Magritte, un étrange esthète qui capte dans le Borinage des formes susceptibles de saisir la lumière, qui recueille des harmonies, des volumes. Pourtant, il semble bien, en observant le fruit de ses recherches formelles, que cet artiste est un être éminemment spirituel qui détecte dans les lieux déshérités où l’être (absent de l’œuvre) vit et travaille quelque chose comme l’invisible présence d’une âme et les signes d’une condition humaine. J’ai été hélé par une œuvre du peintre Georges Brasseur (1880-1950), une œuvre intitulée Les Rivageuses de Dampremyet qui montre à la fois la terrible condition des ouvrières et la coquetterie déconcertante de certaines d’entre elles, cette splendide obstination de la féminité jusqu’au cœur des plus terribles conditions de travail. Du A1 Anto carte.jpgcélèbre expressionniste belge Pierre Paulus (1881-1959), on trouve un grand nombre d’œuvres. Lui aussi est un artiste extrêmement sensible à la condition ouvrière et les paysages miniers, les ouvriers qui les font vivre habitent son œuvre. Dans cette veine, son tableau Jeunesse , dans lequel un jeune couple énamouré traverse un décor industriel, me semble une vraie merveille.

    Mais je veux terminer par une œuvre terrible que j’aime depuis longtemps. Elle est d’Anto Carte (1886-1954), peintre, graveur, dessinateur et illustrateur. L’œuvre exposée est, je crois, une huile sur bois et fait voir un mineur allongé sur le sol..