Martine Rouhart

  • Martine Rouhart - "Proche Lointain"(Edtions Dricot, 2016)

    Martine Rouhart - Proche Lointain

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    a martine rou 2.jpgC'est très embêtant. vraiment. J'ai horreur de dire du bien de mes collègues écrivains belges. Je n'aime pas ça. Cela donne l'impression que l'on quitte sa tour d'ivoire ou son auge privée, son oubliette pour aller copiner au Café du Commerce. Mais il y a quelque chose qui doit prendre le pas sur toute forme de prévention ou d'hostilité ou même de règle morale : c'est la nécessité impérieuse de reconnaître le talent et de le saluer quand il passe. Assez taquiné le goujon, assez plaisanté, la Belgique est un vivier de morts magistraux (on se souviendra que je hais les poètes vivants!) et venons-en aux affaires. Martine Rouhart, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, juriste de formation, est une écrivaine belge née à Mons en 1954. C'est le premier ouvrage d'elle qu'il m'est donné de lire.

    Voilà la chose. En six heures, j'ai dévoré l'ouvrage. Pourquoi ? Essentiellement parce que c'est un excellent ouvrage. Un ouvrage soutenu, tendu, sans faille, sans essoufflement, qui se tient et qui tient son lecteur.

    C'est la genèse, la maladie, l'agonie et le salut d'une amitié. En périphérie, c'est le regard d'un être (le narrateur) sur les êtres qui comptent ou ont compté dans sa vie, sur ce qu'ils ont bâti ou manqué ensemble,  sur la façon dont chacun a eu ou a une influence sur le parcours de vie du narrateur. Le livre, d'un bout à l'autre, a une épaisseur, une densité humaine. Voilà un ouvrage bien conçu, bien ourdi, bien mené, un récit conduit à l'écart des anecdotes. Et ce n'est pas seulement l'étude d'une amitié en péril. Le roman consiste en la minutieuse et douloureuse radiographie d'une amitié (avec des prolongements, des échos, des retours dans la seconde partie), en la précise et émouvante radiographie d'une relation conjugale, en la sensible radiographie d'une relation père/fille. Tout cela s'enchevêtre comme des groupes instrumentaux qui concertent. La musique du livre existe. Oui, j'identifie l'amoureuse de la musique dans les variations qui composent l'oeuvre et la font vibrer d'un bout à l'autre. La facture est intelligente, subtile, sobre, efficace. Dans l'ouvrage, la pensée se porte bien, elle se dit avec une belle sensibilité. Les toiles relationnelles s'ourdissent dans une complexité vraisemblable, au-delà du superficiel et du convenu, avec une poignante acuité. L'oeuvre est profonde, douloureuse, exigeante, une vraie qualité d’humanité (sans complaisance) la traverse de part en part. Le roman épouse la flexibilité, l'instabilité des relations humaines. Et cette volonté de constance qui les habite, les maintient, les défend et les perturbe. Il épouse les secousses sismiques, les mouvements de mélancolie et de rejet, toutes les incertitudes, les fluctuations, les empreintes, les altérations et les permanences d'une relation. Il traduit parfaitement le trouble profond, déchirant d'un être et d'un duo en pente de duel. J'aime, comme c'est ici le cas, - sur une volte qui m'enchante ! les mises en abîme au sein des ouvrages. Un livre naît dans le livre. Et c'est ce livre coécrit par les deux amis en instance de rupture qui donne son titre à l'oeuvre. J'aime dans ce livre à quatre mains cette réponse, cette collaboration in extremis. C'est une trouvaille romanesque précieuse, passionnante. C'est bien au demeurant, à une romancière de dire, d'affirmer le pouvoir du livre ! A l'écart du sacre et du massacre, ce livre sur l'amitié apporte au thème un souffle différent, un regard scrupuleux et nuancé. Il porte des interrogations qui survolent de très haut les clichés. Je n'ai pas trouvé un obstacle sur le courant de l'ardente curiosité qui a conduit ma lecture de l'ouvrage. Et je salue avec respect et estime ce livre qui s'avançait vers une désespérance secrète et prend fin sur une mort doublée d'une rédemption somptueuse.