L’Échafaud à bascule (Bousseau-Colaux)

  • L'Echafaud à baldaquin (Bousseau-Colaux)

    L'É c h a f a u d   à   b a l d a q u i n

    Photographies : Philippe Bousseau - Textes : Denys-Louis Colaux - Modèle : Little Wings

    pour Alain Adam, en douloureuse affection

    BEAUTÉ PSYCHOPOMPE
     
    Me consoler, je peux pas. Ni rouler dans l'illusion d'un bercement. Ni boire jusqu'au vertige. Le vertige, je l'ai sous moi, déjà, tremblant, nu, naturel. Embellir mon cri, je peux pas. Il faut, pratiquement, que j'avale tout un cimetière, pierre après pierre, que j'admette cette défaite tombée comme un aérolithe dans mon jardin privé. Embellir, peigner, je peux pas. Consentir, je peux pas. Ni retrouver la guitare de mon rythme, l'harmonium de mon souffle. Je peux pas. Ni autour de moi faire tinter la glotte des oiseaux. Rien. Je peux pas. Opposer un chêne au souffle de la tempête. Je peux pas. Ni voir, au loin, sous les étoiles, passer la roulotte de tes vieux rêves, ni voir ployer et danser, comme un bouquet d'épis, la javelle de tes pinceaux. Ni monter un poème en neige pour foutre un peu de blanc dans ce grand foutoir noir. Ni retrouver l'écoulement clair de ton rire, ta grosse voix mouillée, tes discours de biture magistrale, le morceau de ciel avancé à la lucarne de tes lorgnons. Je peux pas. Je pends dans mon chagrin comme un linge mouillé sous son fil. Je suis un grand boyau boursouflé d'une boue de peine, d'une mélasse de roses. Me voici, établi dans mon élan brisé, danseur serti dans son trébuchement, hibou ébloui assis devant la violente lampe du soleil. Me voici avec sa voix que j'entends et qui me déchire et qui dévie mes fleuves dans Pétaouchnoque tout au fond du désert. Libre Frangin, mon hirsute Escogriffe délivré, regarde, en courrier désespéré, par l'antique et fiable aéropostale du cœur, je t'envoie un petit bouquet de violettes, quelques émus et affairés, une bouteille de trappiste et, pour orienter l'essor de ton âme, cette beauté psychopompe dont les grands yeux limpides sont des charbons d'azur. 

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    CE CHEMIN BLANC DE PERLES
     
    Pense et penche-toi ma sœur
    le vent au loin dénoue
    les cordes de la pluie
    épanche-toi ma sœur
    Le train est en retard
    sur mes souvenirs ferroviaires
    Je mets au fil de l'eau
    sécher mon rêve de désert
    Ton absence m'encercle
    comme ton cou
    ce chemin blanc de perles

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    PASSAGE DES FEMMES
     
    Ainsi passent les femmes
    sur l'eau noire
    de la vie
    Ainsi vont
    rêvées
    les femmes
    ainsi glissent
    songés
    leurs gestes leurs visages
    Ainsi
    sur l'eau lourde
    et noire de la vie
    comme un long voile
    de cendre bleue
    qu'un bain de pluie
    ranime

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    INTERVALLE 
     
    Entre la vérité
    et le gant
    je retrouve
    l'espace qui unit
    l'aile
    et l'hélice
    le poème
    et la femme

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    TRÈS SIMPLE
     
    L'être est sans doute
    un escargot métaphysique
    qui porte tout au long
    invisible et pesante
    sa tombe sur l'épaule
    et à son pied
    volatile et bleutée
    un peu de poussière de ciel

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    LES INVALIDES
     
    Les misogynes
    sont des taupes
    claustrophobes
    de gros chiens
    canivores
    des oiseaux
    amarrés
    à des îles 
    submersibles
    Ce
    sont des loups
    de chenil
    des baleines
    d'aquarium
    des hermines
    engluées
    dans la lie
    de l'histoire

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    MERVEILLE 
     
    C'est en regardant
    rêver la femme
    que je songeais
    au sort du monde
    que je songeais
    aux grands chevaux de la passion
    et aux longs hippodromes
    où ils meurent
    La terre est belle
    pensais-je
    caillou tourné sur le métier
    du ciel aveugle
    et longtemps piétiné
    par des hommes savants
    et demeurés
    sanguinaires entre eux
    La terre est belle
    nous la fertilisons
    d'un fumier d'illusions 

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    FEMMES ET FUNÉRAILLES D'OISEAUX 
     
    Les oiseaux nous survivront
    qui se foutent d'Icare
    des mythes et des conquêtes
    de la scène embusquée 
    sous les rideaux de l'horizon
    Les oiseaux meurent
    de faim de soif
    ils sont décidément
    conçus pour nous survivre
    Et les femmes assistent
    vêtues de plumes
    et de satin
    à leurs funérailles terrestres

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     MOUVEMENTS AMOURHEUREUX
     
    I.
     
    Il faut aimer
    comme l’épave appelle
    le temps sacré de la croisière
    comme une église rêve
    au caillou de sa fondation
    il faut
    comme une main conçoit
    les mouvements de la sonate
    ainsi qu’un gant fait corps
    avec l’espérance d’un geste
     
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    II.
     
    Fais descendre la fête
    au milieu de ton lit
    la mort n’est pas si loin
    qu’elle descende aussi
    et le monde gonflé d’agonies et de joies
    qu’il vienne aussi se réjouir
    que les clowns s’asseyent
    aux gradins de la chambre
    Fais siéger ton armure
    attache ton cheval dépose ton vélo
    pas trop loin de ta couche
    reçois dans le public
    tes spectres favoris
    tes amours précédentes
    des touristes nippons
    et quelques gens d’esprit
    Installe
    sous la scène les musiciens
    les trombones les bugles
    et les cuivres de Jéricho
    et invite une harpe
    c’est beau la harpe
    Mets au chevet
    ici le livre et là l’instinct
    ici le friselis des fées
    là le crissement des cordages
    ici l’étoffe du désir
    là le tissu cru de l’envie   
    puis comme on fait d’un dieu
    quand l’église est bâtie
    fais descendre la femme
    et cède lui les oreillers
    À présent que
    quelque chose peut advenir
    tu peux éteindre la lumière
    et rendre le jour à sa cécité
     
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    III.
     
    Dans mon recueil
    je chanterai
     l’œuvre que c’est une peau féminine
    et comment c’est cousu
    au tout nu fil de l’eau
    et comment c’est ourlé
    d’aigrette et de duvet
    et comment lorsque c’est chéri
    ça sent le benjoin de Siam
    et ça luit tel que poli à la cire
    d’abeille
    et comment c’est moelleux
    végétal aérien
    à la langue et au doigt
    et comment c’est un baume
    pour le derme de l’âme
    et comment en regard
    de son éclat énamouré
    tout et les sept merveilles
    n’ont plus à voir
    qu’avec les bibelots
    des magasins de souvenirs
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    IV.
     
    Elle me laisse un mot
    "Je suis au cœur
    d’un grand deuil personnel
    et une main froide me tient"
    Et moi
    en raison de ce deuil
    et de cette main froide
    je suis au beau milieu d’un lac
    assis sur une barque
    une brume très dense
    s’est déposée
    et je n’aperçois plus les berges
     
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    VII.
     
    Après
    le corbillard et les pingouins
    la toux dans le tuyau
    du silence crispé
    après le noir
    et la désespérance 
    j'aime encor tellement
    la joueuse de clavecin
    et le sursaut pincé
    et dansant de ses seins
    pendant  que songeuse elle joue
    dans l'oratoire fermé de son âme
    "Le Rappel des oiseaux"
    d’Euclide Orphée Rameau

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