04.04.2008
KHADAK : Un poème visuel et sonore

K H A D A K
âme contre système
Un Joyau Bleu

Un film et un scénario de Peter Brosens & Jessica Woodworth - Lion du Futur, Venise 2006 - Avec Batzul Khayankhyarvaa (Bagi), Tsetsegee Byamba (Zolzaya), Damchaa Banzar (Grandfather), Tserendarizav Dashnyam (Shamaness), Dugarsuren Dagvadorj (Mother). Un poème visuel et sonore, un magnifique poème cinématographique en faveur de l'irréductibilité de l'être. Une oeuvre onirique.

Bagi (Batzul Khayankhyarvaa) et Zolzaya (Tsetsegee Byamba), un couple inoubliable
Une yourte et une grange dans les vastes steppes glacées de la Mongolie. Une infinie page blanche marquée de quelques signes : un improbable arbre nu et seul, un cavalier, une forêt de bouleaux blancs et noirs, une écharpe bleue nouée au tronc d'un arbre.
Cette écharpe bleue (Khadak) fera un motif récurrent dans le film. A la fois essence et substance, couleur et tissu, voile et flottement, souffle, vent, ciel et âme, frêle apostrophe, infime pont mobile entre la terre et l'azur, elle semble offrir un espace à la fragilité menacée, elle semble évoquer la beauté insolite et grêle, une palpitation spirituelle capable d'allumer le ciel au sein même de la froidure blanche. Elle m'a fait l'effet d'un copeau de ciel en infusion dans les brûlures du gel. Elle est peut-être aussi ce zeste bleu au travers de quoi se manifestent la présence des mânes. Elle se décline aussi, par exemple, dans l'habit bleu d'une vieille dame debout sur son balcon, on l'entrevoit couvrant l'autel dans le sordide appartement. Son trait bleu ne cesse de surgir.

Des étendues blanches. Des signes infimes, d'une grâce inattendue, traces élégantes d'un palimpseste menacé. Une famille de bergers nomades. Bagi, le jeune pasteur, fils d'un aviateur et d'une postière, mène son troupeau à travers les immensités gelées. Un mouton manque à l'appel : le jeune berger s'aventure seul à sa recherche. Le troupeau privé d'une unité n'est peut-être plus le troupeau. Le jeune homme est traversé, secoué de visions (prémonitoires) qui le laissent prostré. Il a l'intuition du danger qui menace les siens. La chamanesse est appelée au chevet du jeune berger pour venir en aide à "son âme égarée".
Dans ce monde, où tout est habité d'âmes, où il faut que soit maintenu le lien avec les ancêtres, surgissent des véhicules militaires. Des hommes masqués affirment qu'une épidémie s'est déclarée parmi les animaux : il faut de toute urgence laisser le troupeau et fuir. Tous les nomades sont dès lors enrôlés dans des exploitations minières gigantesques, rassemblés dans des villes fantomatiques et logés dans d'horribles garennes de béton. Le charme rond et chaleureux de la yourte isolée fait place à l'alvéole du vilain essaim. Destitués, les nomades ne se font pas à cet univers rectiligne et laid, à ce monde du travail abrutissant. Bagi fait la connaissance de Zolzaya, une belle jeune fille. Il lui sauve la vie, elle était ensevelie dans un wagon où elle cherchait à dérober du charbon. Des grands espaces immaculés à l'ensevelissement dans la poussière noire. Après les magies du blanc et de l'immensité, l'engouffrement morbide dans l'obscurité sale.
Nous ne savons pas nous défendre, commente le grand-père résigné, prostré dans l'appartement qu'on a attribué à sa famille.
Le film va proposer autre chose que ce fatalisme navré et touchant. Un soulèvement et une quête. L'appel du bleu, d'un soupçon de bleu. Un irrésistible appel.

Traversée de tableaux somptueux, de paysages où la blancheur confère aux petits éléments de couleur et de vie qu'elle saisit une présence exceptionnelle, éclairée de portraits et de visages d'une beauté et d'une grâce confondantes, faufilée de citations bleues, cette oeuvre lente et fascinante, parfaitement maîtrisée dans son rythme et dans ses inflexions, cette oeuvre patiente qui prend le temps de ses admirations et de ses fascinations, qui exploite au mieux ses étonnants effets de contraste, réussit la très rare alchimie du mélange fluide du réel et de l'imaginaire, s'accomplit en une espèce de fable universelle et s'impose comme un film cohérent, esthétique, poétique, profond et intelligent.
Ce film singulier atteint à la dimension politique sans recourir à la batterie des arguments conventionnels. Il montre un système qui voudrait vêtir l'être d'un uniforme rigide et étroit dans lequel il ne peut que s'essouffler et s'étioler, un système centré sur la chosification de l'être, son instrumentalisation à des fins d'insertion dans un projet pratiquement mécanique. Ce monde nouveau, dans son assomption même, semble n'élever que machines monstrueuses, abîmes, ruines et cimetières. Ce qui distingue Khadak, c'est qu'il montre ce qui semble impossible à montrer : l'atteinte même à la vitalité et à la spiritualité de l'être, son asphyxie, son naufrage, son essoufflement. Le film montre une tentative d'extinction de l'âme. Un prodige poétique nous fait intimement ressentir le vacillement de sa flamme. Et son sursaut. Son bleu d'ecchymose et de ciel. C'est ici, à des lieues des discours, à une dimension politique aussi incarnée dans le geste, dans le mouvement, dans le frémissement, dans l'aventure individuelle, dans le souffle intime, dans le rêve, dans le paysage, dans le silence que nous assistons. Et dans le cri, comme en atteste le poème indigné crié dans un poignant crescendo par Naraa lors du concert. (Il faut dire la puissante beauté de la musique qui soulève, apaise, rythme et enfièvre le film. Une rencontre remarquable, une formidable osmose. Une correspondance.).
Une fille attend la mort de sa mère. / Un homme attend la mort de son fils. / Un frère attend la mort de son frère. / Quelque chose ne marche pas ici. / Un poète attend la mort de son cheval. / Une femme attend la mort de son âme. / Un enfant attend la mort du lendemain. / Quelque chose ne marche pas ici. / Une rivière attend la mort de ses eaux. / Un ciel attend la mort de l'aube. / Quelque chose ne marche pas ici.
Oui, cette ferveur, cette ferveur habitée, cette souffrance hurlée émeuvent profondément : ces images nues, essentielles et simples, belles et poignantes sont d'un imagier universel.
Fils d'un homme qui s'est perdu en cherchant à abolir les espaces, Bagi se meurt d'être arrêté, d'être immobilisé, d'être séparé de ses voyages intérieurs et de ses animaux, de ses essors spirituels. Livrés aux mains d'une doctoresse, le mystère, le don et les alertes oniriques de Bagi n'appartiennent plus au sacré de l'être : ils sont contenus et résolus dans un diagnostic irréfutable : épilepsie.
Visages sublimes (ceux du couple, mais aussi celui de la Chamanesse, du grand-père, de la mère, etc.), instants incandescents, fièvres libératoires (la scène du concert et du poème est une merveille), photographie pratiquement picturale, temps de pure magie, méditation profonde et subtile sur le mythe de l'évolution (de l'uniformisation sociale et idéologique, de l'essor économique, du progrès), irruption de l'imaginaire dans les gouffres du réel (fabuleuse scène de l'hypnose des militaires avec des fragments de miroir), mille ingrédients font de Khadak un film qui s'impose par le raffinement de sa manière, par la chaleureuse humanité qui rayonne des univers congelés qu'il visite, par la profonde dignité de son propos.

Brosens & Woodworth, le couple de cinéastes. Peut-on faire l'hypothèse que du travail en couple résultent l'extrême sensibilité du film, son bel équilibre ?
Dans ce film de plus d'une heure cinquante, chaque instant tremble, chaque instant frémit. Et dans la durée de certains plans (immobiles, précieux, chaleureux instants du couple assis au sommet du wagon de charbon, par exemple) on a l'impression de participer au souffle de ce cinéma qui prend le temps de respirer. De laisser percoler jusqu'à nous le détail infime et indispensable d'un regard. Oui, vraiment, un cinéma qui respire formidablement. Sans doute en raison de la qualité de son inspiration.
L'oeuvre est servie par une remarquable équipe d'acteurs filmés avec une maîtrise doublée d'une sensibilité fervente. Bon dieu, le talent court le monde ! Le couple formé à l'écran par Batzul Khayankthyarvaa et Tsetsegee Byamba devrait, si les étoiles sont favorables, entrer dans la légende des belles amours. Certaines scènes ont quelque chose de l'icône.
Lumineux et bleu témoin d'un cinéma de la patience, de la méditation, du cisèlement, de la profondeur, de l'insoumission, Khadak doit aujourd'hui être porté vers le public. L'actuelle discrétion de sa carrière est une offense à l'art. Ce voyage de l'être dans sa propre intériorité, ce cheminement de l'être millimétrique dans les grands espaces et les vastitudes glaciales et l'intelligente interpénétration de ces deux mouvements, cette avancée dans la conscience et le refus, la vraisemblance (elle est tellement semblable à la vérité) même de l'oeuvre forment une fable à laquelle il faut impérativement donner l'occasion du voyage dans les salles obscures du monde.
Khadak, écharpe bleue. Premier long-métrage magistral. On en sort le cou serré, enveloppé d'une durable métaphore bleue. La caresse, l'étreinte d'une métaphore : présent sublime.

Je conseille très vivement la visite du site du film : www.khadak.com et je signale que le film est disponible en dvd (www.cineart.be)
Mes plus fervents remerciements à mon ami Julien Bohet qui m'a fait découvrir ce film remarquable.
17:33
Écrit par dlc
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