18.06.2011
Julia KENT - Green and Grey
Les Nouveaux Poèmes Sonores de Julia Kent
GREEN AND GREY

GREEN AND GREY – JULIA KENT
Important records - 2011
Le troisième album de la violoncelliste canadienne Julia Kent vient de paraître et s’intitule « Green And Grey ». Notre lecteur sait que nous apprécions beaucoup cette artiste canadienne établie à New-York. « Green And Grey » nous confirme dans notre enthousiasme.
Le talent, le violoncelle et le sampler au service d’un envoûtant équilibre poétique, d’une sobre et hypnotique danse sur le fil de l’horizon. L’intimité universelle d’une violoncelliste qui semble, funambule et ballerine, marcher et danser sur ses cordes. Vu du haut de ces cordes aériennes, le monde semble présenter des tensions, des grondements, laisse échapper des plaintes. Tamisé par le violoncelle de Julia Kent, conçu comme une œuvre esthétique, une œuvre qui tend vers le beau, le désir d’harmonie délayé de mélancolie, cette rencontre d’un chant aérien et des résonnements douloureux, blessés ou sublimes du monde et de l’espace créent une respiration unique, un pouls singulier et lancinant. Entre le vert, peut-être, du monde et le gris du monde modifié, altéré par l’homme.
D’emblée Pléiades (entre amas d’étoiles et mythologie grecque, nature et culture) fixent un ton et fait entendre des étirements nouveaux et lents, des sonorités harmonieuses prises dans une gravité nouvelle. Nous aimons d’emblée que la musicienne et compositrice nous livre sous la forme d’un poème sonore ce voyage qu’elle a entrepris entre le vert et le gris, qu’elle en réalise une transcription harmonieuse, apaisée, esthétique, qu’elle fonde, au travers de lui, une suite de pièces dégagée des convulsions intérieures qu’il a dû produire, qu’elle rassemble son voyage initiatique dans un album harmonieux, profond et grave, une atmosphère céleste dans laquelle percole parfois l’écho du tragique. Cela donne, au final, une sorte d’expérience épurée et harmonisée en guise de traduction, sans doute provisoire, d’une quête de l’essentiel. Comme s’il s’agissait, au terme de l’expérience dégrisante qui consiste à regarder le monde menacé, de proposer des indices de beauté, de grâce, d’harmonie. Comme s’il s’agissait de recueillir, au-delà des crispations et des déchirements, une suite de beaux gestes musicaux, parfois dramatiques. Car il n’est pas ici question de gommer le tragique mais plutôt d’orchestrer un ballet aérien marqué par une gravité tragique. Il y aurait là, dans une acception originale, quelque chose de la légèreté de l’esprit de la danse chez Nietzsche. Laisser, sans le perdre de vue, ce qui pèse, pour façonner, pièce après pièce, l’instant présent.
Un instant parfaitement distinct de la défaite mais conscient des menaces qui grondent.
Kent est plus que jamais artiste dans un monde où l’art est menacé.
Dans Ailanthus, (l’ailante, étymologiquement arbre qui monte au ciel, est une plante que les anglophones appellent aussi Tree of Heaven, jonction faite entre le sol et le ciel, plante à la fois toxique et médicinale) de petits cliquetis rythmiques sonnent dans la gravité des basses comme une discrète présence, comme la ténuité même dans une respiration énorme. Rencontre de la goutte avec le cycle de l’eau, correspondance entre le grouillant monde souterrain des rhizomes et la feuille qui vole, mouvement ascendant, transcendance, peut-être.
C’est une expérience de la limite, une sorte de captation de la simplicité dont témoigne The Toll. Une rencontre de la danse et de l’immobilité, une retransmission du chant de la conque intime de l’être. Acquario a quelque chose d’une berceuse intra-utérine où se joue à la fois l’éclosion de l’embryon et l’aventure magistrale, hasardeuse, angoissante et sublime que c’est de naître. Tout l’album Green and Grey, dans sa lancinance dépouillée, dans sa nudité étincelante a quelque chose d’une expérience existentielle volontaire qui consisterait à percevoir dans la conque bousculée du monde autre chose qu’un crissement de fondations malmenées. Un poème étrange, endolori mais beau par-dessus les vestiges.
Une sorte de chant d’insectes ouvre Tithonos créant une touchante rencontre entre l’artifice (la musique) et le chant de la nature, l’une et l’autre se trouvant un instant un pouls commun à quoi s’accorder. Toutefois, Tithonos, c’est aussi le fils de Laomédon, roi légendaire de Troie et le frère de Priam. Sa beauté le distingua aux yeux de la déesse de l’Aurore, Eos. Séduite, elle l’enleva et eut avec lui deux fils. Mais Tithonos, contrairement à Eos, était sujet au vieillissement. Eos sollicita Zeus et obtint de lui l’immortalité pour Tithonos. Hélas, Eos, par inadvertance, n’avait pas demandé pour Tithonos l’éternelle jeunesse et, bien qu’immortel, il se mit à vieillir, à se décatir et à se dessécher. Chagrinée, Eos métamorphosa son époux en cigale. Tithonos symbolise la décrépitude. Si bien que l’insecte qui chante est moins « naturel » qu’il y paraît et que son craquettement doit comporter une pointe de dépit.
Guarding the Invitations (ceci signifie-t-il qu’on ne s’est pas rendu sur le lieu où l’on était convié ?), avec son beau chant mélancolique et délié propose une sorte de délicate éclosion, une fleur élégante en train de s’épanouir au creux de notre oreille. S’est-on tenu à l’écart de l’événement, du rassemblement ? A-t-on songé à sauvegarder sa solitude ? Overlook (qui signifie avoir vue sur ou fermer les yeux ! A la fois on regarderait les choses et, fermant les yeux pour ne voir qu’en soi-même, on aurait aussi une vue intérieure, intime) poursuit ce flux paisible, intime et qui ressemble à un langage universel, à mi-chemin de la légèreté et de la densité. A Spire (la flèche, en architecture, le clocher, l’aiguille) apporte une accélération tempérée par une gravité lente et parsemée de friselis sonores. La forge grave du monde laisse percevoir de petits sons harmonieux, en arrière, de petits sons délicats et entêtés. Missed (manqué, raté, laissé passer) déploie cette impression. Dear Mr Twombly fait écho à l’œuvre de l’inclassable artiste américain (peintre, dessinateur, photographe, sculpteur, 1928, Virginie) Cy Twombly. J’ai trouvé quelques propos de lui qui, à leur façon, apportent sans doute une sorte d’éclairage sur l’album de Kent.
"C'est une chose enfantine que de peindre. Je veux dire avec la main. Je commence par utiliser une brosse, mais très vite, je ne peux pas continuer parce que l'idée se fige, c'est trop long. Je suis obligé de revenir en arrière, et ce faisant, je perds l'idée en cours. Alors, j'utilise ma main. Ou ces bâtons de peinture qui se révèlent formidables à l'usage. C'est instinctif, dans un certain genre de peinture... pas du tout comme si vous étiez en train de peindre un objet ou des choses précises. C'est plutôt comme de traverser le système nerveux. C'est comme un système nerveux. Ce n'est pas décrit, c'est en train de se dérouler. Le sentiment vient en même temps que l'œuvre. Je pars d'un sentiment, de quelque chose de doux, de rêveur, de dur, d'aride, quelque chose de solitaire, quelque chose qui se termine, quelque chose qui commence. J'en fais l'expérience, et j'ai besoin d'être dans cette action de continuer, d'avancer. Je ne sais comment décrire cet état... Pollock, quand vous le voyiez travailler, pour moi, c'est l'un des plus grands peintres américains, c'est très lyrique. Ou Gorki, qui était très passionné et pouvait prendre un dessin et le copier exactement sur la peinture. Miro aussi, pouvait traduire ses dessins en peintures. Il y a un certain maniérisme chez eux, que je n'ai pas. Je ne pense pas à la composition, ni à la couleur, je cherche juste à progresser. Cela ressemble plus à faire une expérience qu'à un tableau." (Cy Twombly – Sources: http://www.moreeuw.com/histoire-art/cy-twombly.htm)
Wake Low (sillage bas), qui clôture l’album, propose des hachures à l’archet avant de reprendre une ligne limpide. Retour, atterrissage après le survol ? Peut-être, au travers de cet album qui aspire à la simplicité, le violoncelle de Julia Kent traduit-il les mouvements d’un regard sensible et un peu désabusé sur le monde tout autant que la volonté d’affirmer sa vocation d’artiste, son désir, tout en refusant la cécité, de néanmoins reénchanter l’espace ? De lui offrir, par amour, l’oxymore d’une majesté simple, d’une danse belle et nue comme un geste de tendresse ?
Découvrez quelques titres :
http://www.youtube.com/watch?v=HJrxUDXMz64
http://www.youtube.com/watch?v=XfUpZXc2zBI&feature=re...
Découvrez-la également au sein de l'excellente formation Antony (remarquable interprète) & the Johnsons, groupe dans lequel elle dirige les cordes :
http://www.youtube.com/watch?v=CImsEJHYyv4
Ou en duo avec Antony :
http://www.youtube.com/watch?v=eXjk05UVpOw
Denys-Louis Colaux, Juin 2011
17:48
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29.12.2007
JULIA KENT DELAY 2007

Divine Julia Kent
DELAY
Des poèmes sonores, des tableaux musicaux. A partir d'un seul instrument, le violoncelle, des cordes comme s'il en pleuvait, une pluie chaude et nourricière, fleurie, parfumée, une ondée de grâce. Simplicité et ampleur, nudité et majesté, un oxymore heureux, un chef-d'oeuvre.

Dans la foulée d' Antony and the Johnsons, en opérant des recherches, je découvre le somptueux premier album de la violoncelliste canadienne (Vancouver, oui, je pâlis au nom de Vancouver) Julia Kent. Il s'intitule DELAY, il est sorti le 11/06/2007 sous le label Shayo. C'est, dans ces dernières années, l'aventure musicale la plus séduisante qu'il m'ait été donné d'entendre. Je remercie, en écoutant ces pièces somptueuses, la nature de m'avoir confié deux oreilles. J'ai, à l'heure qu'il est, découvert quatre pièces musicales de la violoncelliste extraites de son CD : Arlanda (superbe pièce lente, ample, lancinante, aérienne), Gadermoen (sens mélodique raffiné et presque nu, grave, puissant, soyeux comme le grain de peau d'une amoureuse, pièce lente, voluptueuse), Barajas (un vrai souffle, des ciels sublimes, des vapeurs sonores éveillant, portant des images somptueuses), Elmas (une sorte d'univers marin, des glissées de baleines, de sirènes unies dans la grâce du mouvement, du ballet, du mystère, du merveilleux). Il y a là, peut-être en raison des merveilleux moyens qu'elle a mis au point pour retentir, une sorte de mélancolie heureuse, une profondeur, une majesté. Un violoncelle, un séquenceur, le talent de Julia Kent, et voilà un album exceptionnel.

Empressez-vous d'aller entendre Julia Kent sur :
http://www.myspace.com/julia_kent

Une merveilleuse artiste
17:31
Écrit par dlc
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