25.01.2012
Un superbe portrait de Léo Ferré
JEAN-CLAUDE FOURNIE
Mon ami, le peintre français (Montauban) Jean-Claude Fournié vient de réaliser un portrait de Léo Ferré. Ce portrait m'a réellement enthousiasmé. Rien, dans ce qu'il m'a été donné de voir jusqu'à présent, ne m'agrée autant. Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter cette oeuvre qui, évidemment, ne peut être reproduite ou exploitée sans l'autorisation explicite de son auteur. Une fois de plus, je vous recommande vivement la visite du site de cet artiste peintre : http://www.fournie.fr.nf/
15:09
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02.09.2011
Interview de Jean-Claude Fournié

Interview Jean-Claude Fournié
DLC : Marcel Duchamp disait que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux ». Qu’en pensez-vous ?
JCF : Je peux dire par le biais. Le mot artiste me gêne donc je parle d’individu. Notre trajet de vie nous offre l’occasion de nous préciser. Je conçois l’artiste comme un homme qui a plus que d’autres besoin de se préciser, et par son œuvre, il en donne le résultat. La somme peut se faire dans le regardeur (exemples : vous et moi).
DLC : Vous avez apprécié, me dites-vous, ma formule selon laquelle votre peinture a quelque chose d’un uppercut pictural. Il y aurait donc bien quelque chose de l’ordre d’une offensive dans votre pratique picturale ? Une volonté de toiser, de secouer, de désarçonner le regardeur ?
JCF : Uppercut mental (précision venue de votre part), il n'est pas nécessaire de regarder longtemps une peinture, si l'impact est présent, l'impact est l'outil pour retenir en mémoire
une sensation originelle qui nous reste, exemple: le Gilles de Watteau, emblématique pour moi de l'un parmi les autres, photomaton d'un être intemporel dans sa virginité qui s'offre en disant : « Eh toi! Ne me laisse pas seul, tu es aussi comme moi ..."
DLC : La peinture est-elle, chez vous, le lieu d’une rébellion, d’une opposition ? La peinture est-elle un art qui hurle ? Contre qui ? Contre quoi ?
JCF : Je ne cherche aucunement la rébellion, etc. D'ailleurs le "je" m'échappe, soyons clairs, le moi n’est libéré que hors de soi. Anecdote: Daumier sortant de la gare de Marseille avec Corot. Voyant des mendiants, Corot lui dit : " Nous sommes comme eux". Daumier lui répond : " Oui mais nous, on a la peinture. La rébellion ? Non, mais je crois que certaines familles de peintre (El Greco, Freud, Goya, Géricault.....) ont une intonation vocale élevée. A l'inverse, Chardin nous touche car il nous murmure à l'oreille. Par mon tempérament je m'exprime parfois un peu fort.
DLC : Il y a chez vous, dans les personnages tels que vous les représentez, une récurrence de la difformité. D’où vient cette difformité, exprime-t-elle une révélation du chaos intérieur de l’être ? Est-ce l’homme caché, bouillonnant, enflé d’angoisse et de violence que vous cherchez à fixer ? Est-ce l’enfoui, le secret que vous exhibez ?
JCF : Chaos intérieur, non je ne suis pas un être tourmenté, pas plus qu'un autre, mais la lucidité (la blessure la plus proche du soleil, dixit René Char) nous est parfois imposée et l'estomac n'est pas assez grand, alors "ça" déborde! Angoisse; je réponds par une pirouette : le malheur, c'est que le malheur ne sert à rien, c'est ça, le malheur. Une des phrases qui me reste en mémoire est la dernière du métier de vivre de Pavese, faut aller la chercher car pour la comprendre il faut traverser le territoire de son œuvre.
DLC : La relation, la communication dans votre art pictural sont rendus comme sinon pathologiques du moins comme terriblement problématiques. L’homme vous paraît-il doué pour la communication, l’échange ? L’homme vous paraît-il un être social, un être absurde ?
JSF : Homme social et absurde, on ne peut mieux faire que Paul Valéry avec son Monsieur Teste, quand on le lit à 17 ans, on gagne pas mal de temps.
DLC : Dans une lettre à son frère Théo, Vincent Van Gogh écrit : « Je suis en train de peindre avec l'entrain d'un Marseillais mangeant la bouillabaisse, ce qui ne t'étonnera pas lorsqu'il s'agit de peindre de grands tournesols». Que vous inspire cette citation ? Van Gogh semble être l’un de vos peintres favoris. Pouvez-vous nous parler des peintres que vous aimez ?
JCF : Sur Van Gogh, bien sûr que lorsqu'on regarde, on mange aussi le bleu du ciel par la bouche des yeux;, Vincent est comme tous les hommes (qui ne sont pas que des ventres et des bas ventres)lui il est en quête... de quoi ? Je les vois, ces hommes nobles, humbles et seuls, tous les jours dans la rue, charge sur les épaules, de retour à la maison pour rentrer au plus profond en eux, pour ne pas être né, pas vu.
Les peintres que je préfère sont souvent des poètes : Baudelaire (peintre urbain), Les Assis de Rimbaud , René-Guy Cadou, Jules Laforgue ( un Proust sans asthme ), Jarry qui a demandé un cure-dents avant de mourir, Lautréamont que j'ai peu lu car il est trop haut sur l'étagère mais aussi Manet (son asperge ! Prenez une leçon messieurs, les abstraits SVP!) Bruegel dans lequel l'air circule, on peut passer (dans la parabole des aveugles) derrière l'église pour aller pisser, Greco, Frans Hals surtout, les autoportraits de Rembrandt et monsieur Soutine (l'incravaté) et le visage de Jankélévitch fait par lui-même.
DLC : Quel regard l’artiste que vous êtes porte-t-il sur la société ?
JCF : Le regard sur le société ... commedia, commedia ! Echanges de bons procédés. Avec les années on la pratique ( la comédie) et on a l'avantage de faire deux groupes, les gens qui sont préoccupés par le prix des tomates ( par exemple), les autres qui sont occupés.
DLC : On dirait que dans votre art puissant et violent, le problème ontologique est faussé à la base, l’enfant apparaissant de façon récurrente comme un être malmené, écrasé, brutalisé.
JCF : Enfance que l'on porte en nous, en serrant les fesses, de peur de ne pas trop la faire voir, mais l'œil, seul organe qui ne vieillit pas, nous trahit, c'est pour cela qu'il est impossible de soutenir le regard de l'autre, sans qu'il se sente violé.
DLC : La femme, dans votre peinture, est aussi un être extrêmement inquiétant : elle joue avec l’homme transformé en pantin, elle se suture désespérément pour se fermer à l’autre, elle est tantôt un jouet pris en main, tantôt une effrayante créature rose et difforme, etc. La femme est-elle un être spécifique, un être perdu parmi des êtres perdus, un être déchu, un être déçu ? Le monde des êtres est-il un monde de l’échec, du fiasco ?
On dirait que dans votre art puissant et violent, le problème ontologique est faussé à la base, l’enfant apparaissant de façon récurrente comme un être malmené, écrasé, brutalisé.
Je reviens sur le processus créatif, qui a mon sens est une posture qui implique une imposture intrinsèque, car nous ne sommes ni totalement un corps, ni en totalité un esprit, alors il y a un compromis entre l'intention première et le résultat (l'œuvre) d'ou la grandeur de la tentative créative.
La femme l'autre continent la femme est le meilleur conducteur de la réalité, il y a l'amour enfin quoi! Nous sommes tous orphelins de l'amour total et c'est bien ainsi pour
en faire sa motricité.
Pas d'échec pas de fiasco car le but, on ne l'obtient que si on le dépasse (un peu de vanité ne fait pas de mal). L'important c'est d'être en mouvement pour abolir le temps qui reste fixe dans son eternel présent. Faire acte!
Regardez le visage de Giacometti, son regard ? Le regard des animaux, lorsque ma chatte Nadja me regarde, j'ai tendance à croire en dieu.
11:55
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20.08.2011
Jean-Claude Fournié, artiste peintre
La découverte d’un artiste peintre
La catastrophe d’exister chez
Jean-Claude Fournié
Je viens de découvrir, au hasard de mes pérégrinations internautiques, ce peintre originaire de Montauban, Jean-Claude Fournié. Sur son espace, la présentation est assez sommaire : « Jean-Claude Fournié est né à Montauban en 1952. Après les Beaux Arts de Toulouse, il commence à exposer, seul ou en groupe; parfois dans des manifestations à caractère international (Institut Français de Barcelone); dans des rencontres d'art contemporain importantes : Les Méridionaux, les Rencontres d'Art du musée Ingres l'invitent périodiquement autour d'un thème annuel. La ville de Montauban, lui a consacré une rétrospective, dans deux lieux différents. L'espace Bonnefoy à Toulouse l'a accueilli en 2003. Quelques récompenses jalonnent son œuvre, prix spécial du conseil Général, salon d'art international de Colomiers. Multiples autres expositions : Limoges, Toulouse, Albi, Sozerre, Arles… Jean-Claude Fournié effectue les décors de "Marco Polo" pour la troupe "La Belle Étoile". Il illustre des receuils de poésie (F. Ligou) et des ouvrages sur la Révolution Française. Une vidéo réalisée par J.L. Axelrad et C. Poulanges, produit par Vidéo3, relate son travail. Jean Claude Fournié a la particularité de peindre très régulièrement, ce qui constitue un volume de production artistique considérable. »
En découvrant la galerie de Fournié, j’ai immédiatement pensé, dans une exclamation estomaquée : « Bon sang, c’est du sérieux ! » Fournié vous attrape, vous saisit à la façon de Michaux, poète de qui il se revendique, c’est un offensif, il pratique une peinture de combat. De Grand Combat. Il y avait le reporter de guerre, il y a désormais le peintre de guerre : le peintre de la guerre intérieure qui déchire le personnage, le peintre de la guerre qui oppose le regardé au regardeur. L’affolante œuvre de Fournié développe une parenté avec les néologismes belliqueux du poète du Grand Combat : c’est une peinture qui emparouille et endosque contre terre, qui rague et roupète jusqu’au drâle. Une peinture qui vous regarde, qui cherche, elle aussi, le Grand Secret. La quête est menée sur un mode violent, puissamment évocatoire. Ça cogne, ça déchire, ça hurle, ça se dilate, ça s’étire. Il y a là-dedans un formidable degré de tension et d’énergie, des mouvements telluriques, des effrois mentaux, des affrontements, des chocs frontaux, une effroyable vitalité, une insoutenable humanité. C’est un art offensif que celui de Fournié. Un art qui ne connaît pas la complaisance. Un art qui vous saute à la gorge, vous en fout plein les yeux. Voilà sous le pinceau de Fournié l’homme révélé dans sa difformité, dans ses tiraillements, ses implosions, ses misères, l’homme transposé dans l’affolement de ses systoles, l’homme lu au travers de son masque de chair. Les marmites en ébullition de son ventre et de sa tête le métamorphosent et l’altèrent, les chaos de son monde intérieur recomposent son corps, son visage, ses mains. L’homme rendu dans son bouillonnement. Il faut impérativement se rendre sur le site de ce peintre et le considérer comme un artiste important. Il constitue un étonnant et unique point de rencontre entre le savoir, la technique, l'art brut, la sauvagerie, l'introspection et pose les violentes bases d'une peinture destinée à ébranler, électrocuter le regardeur. Fournié propose un art pictural comme lieu d'affrontement. Rendez-vous de toute urgence dans son espace : http://www.fournie.webatelier.biz/
Dossier iconographique 1 reproduit avec l'aimable autorisation du peintre :
J’ai rédigé une suite d’impressions à partir des remarquables portraits visibles sur son site. (Voyez aussi impérativement ses situations et nus). Certains de ces portraits sont reproduits dans le dossier iconographique que je consacre ici à Fournié.
Pris dans l’étau des portraits de Fournié
Portrait n°1
Je commençais à regarder. A lire. Regarder, chez moi, c’est toujours lire. J’ai pensé à Beckett, à Samuel Beckett, sa haute tête de rapace comme résumée dans une suite composée de lacérations noires. J’ai pensé à la herse des serres de Samuel Beckett, ses traces noires sur une feuille blanche où se perd un peu de bleu. Le presque rien de bleu du ciel vide. Beckett. Les lignes sauvages, brutales qui forment son visage. Dans Fin de partie, Hamm dit : « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ». J’ai songé à cela parce qu’il m’est apparu d’emblée que Fournié inquiète, qu’il ne peint ni ne dessine pour séduire le regardeur. Fournié fait besogne dans le tourment. Ici, il jette les arêtes de l’être. Les arêtes de Beckett, cet homme pointu. Posons Beckett-le-rapace sur la première branche, une encoignure de la galerie de Jean-Claude Fournié, peintre qui tourmente.
Portrait n°2
Que fait ici le sculpteur et peintre Alexander Calder ? Est-ce cette volonté d’insuffler du mouvement à l’inerte ? (Comme Fournié rendrait compte par sa peinture d’un mouvement intérieur capable de transformer les formes d’un corps ou d’un visage, d’une structure ?) Peut-être, dans cet extrait de poème de Prévert dédié à Calder (Derrière le Miroir, Maeght Editeur), verra-t-on surgir quelques-uns des éléments qui décident de la fascination de Fournié pour l’artiste américain ?
Oiseleur du fer
Horloger du vent
Dresseur de fauves noirs
Ingénieur hilare
Architecte inquiétant
Sculpteur du temps
Portrait n°3
Il importe qu’une tête, qui n’est jamais là pour n’être qu’une tête, transpire ses convulsions internes, le magma dans lequel roule ses boyaux, ses hantises, ses pensées, les grondements de son âme. Qu’une tête se serve de son silence pour hurler. Qu’une tête se déforme autour de son visage. Fournié livre la tête habitée, l’œil, d’un bleu de ciel presque vide et désespérant. Habitée, la tête, c’est-à-dire lancée à l’écart de la stabilité et des utopies de l’ataraxie. Les gens paisibles n’inspirent pas Fournié. Il n’est pas du côté des morts. Fournié visite, comme un explorateur, l’inconfort d’une tête au sein d’elle-même. Fournié va à la menace de l’être, celle qu’il éprouve et subit, celle, ensuite, qu’il répand et dissémine.
Portait n°4
Autre chose est récurrent chez le peintre. Le tableau te dévisage. Le sujet peint refuse la passivité d’un objet regardé. Il te dit, établi dans ses couleurs : « Regarde comme je te regarde » Tout en imposant sa présence, en réfutant un rôle purement spéculaire, il te retourne quelque chose, il te reconduit à toi, il observe l’impression qu’il produit sur toi. Rouge et fauve, il n’est pas exclu que le regardeur de Fournié jette sur toi un regard cynique, il n’est pas exclu qu’il doute de ton discernement. Il se pourrait qu’il te jugeât simplement digne de passer, qu’il te tînt pour anonyme et furtif parmi les passants. Que, pour divertir le voluptueux ennui qu’il éprouve à être regardé par toi, il te proposât l’énigme d’un sourire indécidable.
Portrait n°5
Autre chose. Fournié ne se laisse pas saisir dans la formule, dans le genre, dans la parenté. Il porte, comme tout peintre qui se respecte, témoignage d’une mémoire de la peinture. Si je circule rapidement, je trouve de possibles indices : Schiele, Modigliani, Picasso, Gauguin, Somville, … Il faut être tenu par la main pour apprendre à marcher. Mais la démarche de Fournié ressemble tout de même foutrement à un pas solitaire. Il y a quand même quelque chose de la génération spontanée chez Fournié et il y a une assimilation singulière de la mémoire. Il y a une attitude artistique de défi. Créer, c’est provoquer. Il aime l’uppercut pictural, le direct à l’œil. Mais cette tête scindée, anguleuse, fracturée, bossuée a quelque chose de terriblement pertinent : on la dirait la métonymie des contradictions de l’être, de tous les accidents de sa pensée. Un équilibre dans le chaos.
Portrait n°6
Dans mon premier tour d’horizon du peintre Fournié, j’ai pensé, entre autres choses : « Ce peintre a un étonnant sens de l’angle ». Et ce portrait d’un peintre à l’œuvre (autoportrait, je présume) me le confirme. Très clairement ici, le tableau est une partie du corps du peintre. Il n’est pas question d’esthétiser le peintre à l’œuvre. Pour partie, le peintre disparaît derrière son œuvre, l’œuvre prend position devant le peintre. N’a-t-on pas l’impression que deux moitiés se rencontrent ? Ce corps complexe, c’est le temps de la peinture.
Portrait n°7
Je me dis que chez Fournié, sans songer à circonscrire un art pictural, si l’être est habité par des tensions qui altèrent ou modifient son corps, si l’être est le produit douloureux de son activité magmatique, il est également jeté dans une étroite organisation de l’espace qui l’oppresse. Son lieu n’est pas à sa mesure, sa maison est étroite. Saisi dans un effet de pression et de dilatation par l’intérieur, il est pris en étau par l’extérieur.
Portrait n°8
Ceci nous sera longuement assené par Fournié : un portrait est toujours la captation d’une catastrophe. J’ai lu que Fournié fait sien ce mot de Michaux : « Peindre, c’est repousser ». C’est le même Michaux qui écrit dans Tranches de savoir : « Qui laisse une trace, laisse une plaie ». Pas ici de peinture de plaisance. Tout est dans le péril d’être, et la figure humaine s’affiche comme le sismographe affolé, la traduction désarticulée d’une douloureuse et très instable activité intérieure. Chez ce technicien doué, il faut parfois, pour rendre le bossèlement des formes, redescendre devant la grotte de l’art brut. Et, bien que l’art de Fournié s’appuie sur une vraie science picturale, une remarquable technique, il entretient en lui une des grandes conditions de l’art brut : constituer une œuvre à l’écart des normes esthétiques convenues. Mais ici, la difformité est un acte de foi. Un désir de coller à la réalité.
Portrait n°9
Qu’est-ce qui, chez Fernando Pessoa, a pu attirer Fournié ? Le génie, sans doute. Mais aussi l’étoilement de l’être, la multiplication des identités (Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Bernardo Soares, etc.), le relatif anonymat de l’auteur durant son existence et sa posthumité glorieuse ? Dans les Poèmes désassemblés, Pessoa, sous le nom de Caeiro, écrit : "Malheur à toi et à tous ceux qui passent leur existence à vouloir inventer la machine à faire du bonheur". Dans la rue, Pessoa va comme un seul homme. Un homme seul à l’allure de fonctionnaire anonyme, un homme rempli de vin et d’identités.
Portrait n°10
Violents soulignements et accentuations rouges. Masse serrée au plus près par l’encadrement. Nudité tragi-comique rendue plus sensible encore par l’enserrement d’un trop court tricot rayé. Effrayant zèbre sanguin. C’est, sur l’homme (qui a quelque chose d’infantile), un violent témoignage qu’il faudrait affronter aux splendeurs de la statuaire grecque ou aux corps rigoureux du classicisme ou élégants du romantisme, etc. L’homme a perdu son modèle divin ou son sculpteur divin, il s’est perdu lui-même, il a égaré ses mythes, sa boussole est désorientée et malade. Chez Fournié, il a rétréci, enlaidi, il s’est fait une place entre le ridicule, le difforme et le tragique. Il est le déploiement terriblement accidenté, monstrueusement blessé d’un éprouvant cheminement vers le vide. Ce produit d’une longue civilisation est un avorton obscène. Fournié, peintre nihiliste ? Peintre d’une lente et irrémédiable glissade de l’être vers le rien ? Fournié, peintre iconoclaste ? Peintre qui peindrait des œuvres qui dénoncerait la peinture ?
Portrait n°11
On croit avoir saisi un fil, chez Fournié, il faut faire machine arrière. Il revient à l’histoire de la peinture, c’est un puits auquel il se désaltère. Il ne nie pas, il cherche partout, tous azimuts. Il secoue l’arbre de la peinture. Il cherche la voix intérieure du modèle. Je crois volontiers qu’il entend lorsqu’il peint. Ce qu’il repousse sans négociation possible, c’est la paix. Fournié n’est pas un peintre domestique. Ce qui le mobilise, c’est le caché, le secret, le foisonnement intime, une sorte de radiographie mentale de l’être, c’est ce qu’il s’épuise à rendre.
Portrait n°12
Quand même, des éléments se fixent. Peindre, c’est inquiéter. C’est clamer que le sujet peint n’est ni un objet de consommation ni un être consentant, ni, au demeurant, un être bienveillant. Etre, semble-t-il ici, c’est être offensé et offensif. Les personnages de l’œuvre sont peut-être aussi, au-delà de ce qu’ils montrent individuellement, une suite de calicots humains qui déclinent les slogans ulcérés et agressifs du peintre. Ils sont peut-être aussi les porte-parole du peintre.
Dossier iconographique 2 (avec l'aimable autorisation du peintre) :
Les ulcérations de Jean-Claude Fournié
Approche de ses « situations »
Chez Fournié, jusque dans la difformité, dans la déformation des corps (sans doute orchestrées ordinairement par l’activité mentale des personnages), et fût-ce sur le mode du conflit et de l’affrontement, on trouve les signes d’une humanité. Une humanité problématique, une humanité saignante, désaxée. Et c’est un signe d’humanité qui hurle dans la crucifixion de Fournié : douleur, effroi, stupeur. Dilatation extraordinaire des mains qui appellent, qui hurlent. L’œil et la bouche, dans une espèce de symétrie d’horreur, crachent souffrances et cris. Cette image de foudroyante rébellion (qui s’oppose de plein fouet aux Christs en croix consentants, somnolents, esthétiques ou extatiques) rend justice à l’homme, à sa chair, à son intégrité. Mettre un homme en croix n’est pas un acte qui autorise l’accomplissement des écritures, c’est une torture effroyable. Fournié revient une deuxième fois au crucifiement. C’est un enchérissement de la première mise en croix. Le crucifié est ici une sorte de citoyen lambda, en costard et polo, affolé, éberlué. Pour adorer la scène, deux monstres informes, à mi-chemin de la machine-robot et de l’extraterrestre. Il ne semble pas à Fournié que l’homme puisse fonder une pensée, une religion, une communauté à partir de la sanglante et brutale mise à mort d’un être. Cette barbarie lui répugne. Sous les pieds du sacrifié, on lit Ecce Homo. Dans l’esprit de Fournié, cet homme, ce doit être vous et moi, le passant, n’importe qui. Fournié ne veut ni du sens ni du culte du sacrifice.
Un tableau étonnant, deux pongistes âgés, semble dire la difficulté essentielle, voire l’impossibilité de l’échange. (Ne parle-t-on pas « d’échanger des balles »). Il n’y a plus de table, la distance est rompue, les pongistes sont face à face, l’un pratiquement contre l’autre, dressant belliqueusement leurs bras, en instance de prendre la balle en étau et de l’écraser entre les deux raquettes. Le jeu (pratiqué par des hommes âgés) tourne à la guerre. Absurdité d’une situation de jeu devenue rixe ouverte et violente. Ni sagesse, ni plaisir, rien qu’une hargne affreuse et risible. Une théorie de la communication malade et furieuse.
Plus impressionnant encore, et toujours dans cette furieuse veine d’une sorte de violente caricature poussée jusqu’à l’horreur, il y a ce tableau à deux personnages (un homme d’âge mûr et chauve et un enfant), le premier écrasant littéralement l’autre, le foulant délibérément à l’intérieur de ce qui pourrait être un nid. Faut-il rapprocher ce tableau de maltraitance ou d’infanticide avec le portrait monstrueux du père ? Le monde que nous révèle souvent Fournié est celui d’une jungle humaine sauvage, le monde du struggle for life, parfois même du struggle for struggle. Un monde où le géniteur écrase sa progéniture.
Fournié développe des angles surprenants. Ce tableau d’un peintre (Van Gogh, je présume), portant un tableau aux épaules et s’adossant à un champ de blé qui lui fait comme un écrin, est superbe. Cette attitude (cette « situation ») est inédite. Ce dressement du champ de blé est une trouvaille fameuse comme si le sujet portait son auteur. La tête du peintre, le sommet du tableau, les blés, tout entre dans le ciel. Sur le visage du peintre, une volonté décisive. Vu ainsi d’en bas, Van Gogh a l’air d’un géant qui emmène avec lui les éléments vers le ciel.
Rops avait peint quelquefois sur le thème de la femme au pantin. Fournié y vient avec une furieuse matrone rouge et nue agitant une marionnette entre ses jambes. On dirait d’une gigantesque prédatrice s’amusant de sa proie. Il n’y a pas de paix dans l’univers ulcéré de Fournié, pas d’accalmie. Si peu. Le monde de la jungle s’impose. Monde de la dévoration, de l’étouffement.
Le thème de l’enfance victime se répète. Dans un monde monstrueux paraît un effroyable couple aux chairs rougeaudes. L’homme, - sa tête, comme celle de la femme, semble d’un batracien -, se rase, la femme agite dans sa main une sorte de progéniture malingre et difforme. L’horreur dans une phase quotidienne. Un certain point de vue sur la laideur de l’espèce.
La peinture de Fournié dit aussi le désarroi de l’homme face à la société des décideurs et des maîtres, elle affiche l’injustice des hiérarchies sociales. Mais le tableau représentant un homme hagard et éberlué pris dans une scène de liesse hystérique dit aussi, sur un mode presque kafkaïen, l’égarement de l’individu dans un monde qu’il ne comprend pas, la solitude affligée d’un individu parmi des pairs avec lesquels il ne peut établir une communication.
La scène des peintres en face à face, chacun tendant le bras pour peindre au-dessus de l’épaule de l’autre, fait référence au duel des pongistes évoqué plus haut. L’un semble peindre l’ombre de l’autre. Les regards ne se croisent pas, il n’y a, au-delà de cette proximité presque risible, ni entente, ni rencontre, ni échange. Et de cette image de la proximité physique s’exhale une affolante idée de solitude.
Il y a aussi ce formidable paysage formidablement désaxé et cerné par d’énormes pylônes électriques comme un univers rétréci jeté sur le ring de l’électricité et du progrès. Tout penche, glisse, le cœur du tableau paraît insignifiant, fragile, isolé entre les quatre poteaux gigantesques.
Revient, sous une nouvelle forme, l’image du père et du fils, tous les deux en linge de corps, comme pour témoigner de l’illusion d’une intimité. Mais le geste d’écrasement presque désinvolte (le père appuyant son bras tendu sur la tête de l’enfant) persiste. L’enfant est écrasé. Le scandale se répète.
Tout semble témoigner d’un monde agressif, qui refoule, écrase, asphyxie. Celui de se poivrot vautré dans une ruelle aux murs sans aplomb, (l’homme comme pris en étau entre le resserrement des murs), hué par une hurleuse lointaine à la fenêtre, abandonné à la protestation d’un hérissement d’arbres-bras. L’homme est hostile à l’homme, la nature est hostile à l’homme.
Voici un autre paysage, formidablement dynamique, oppressant, piqué de deux arbres morts, couvert d’un ciel bleu opaque, à la droite duquel s’élève la statue d’un nu féminin violemment rose, à l’arrière-plan une maison qui crache la fumée, une église. Dans une allée descend un marcheur que l’ensemble semble écraser et rendre insignifiant, à peine perceptible.
L’homme nu et douloureux (mourant, peut-être) dans un lit trop étroit (entre lit d’hôpital et lit d’enfance) accentue cette impression récurrente de l’homme écrasé, pris en étau, mais aussi de l’homme nié dans sa qualité d’homme. Toujours cette difformité, ce rose de mort et d’agonie, ce rose terrible, cette nudité terrible, elle aussi.
Les angles, toujours les angles insolites, les angles qui jettent un malaise. Ce couple à l’homme penché et assis face à une femme assise et adoptant une pose d’abandon crée, par quelque chose de vaguement caricatural dans son aspect et ses proportions, par le bleu menaçant dans lequel il baigne, par le jaune violent des fauteuils, une impression de gêne et de dérangement. Il n’y a pas de sérénité dans le monde que nous propose Fournié, pas d’ingénuité, pas de quiétude.
J’aime beaucoup le dernier tableau des situations. Un fantôme désespéré de Van Gogh erre sous les ponts, dans un monde de béton, de remparts sur lequel roule un train à vapeur.
Voilà, en quelques mots, le monde tel que décrit par Fournié, un monde à peine habitable, conflictuel, inadapté, un monde qui a perdu son équerre, un monde pétri de mauvais sentiments, un monde insidieusement cannibale (l’homme est une sorte de denrée pour l’homme), un monde tronqué, vicié dès l’enfance parce que les images parentales sont monstrueuses et destructrices.
18:57
Écrit par dlc
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