Fièvres (Bousseau-Colaux)

  • Fièvres (Collaboration P. Bousseau - D.-L. Colaux)

    Fièvres

    Philippe Bousseau (photographies)

    Denys-Louis Colaux (textes)

    Textes et images sont la propriété des auteurs

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    Sanction Immédiate 

     

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    Il se trouvait des mots dont, en sa présence, il valait mieux qu’on n’usât pas. Fût-ce avec l’air de plaisanter. Sa Majesté se mettait instantanément à feuler, à darder les ongles, à adopter les poses d’attaque d’un cobra en rage. De stridentes flûtées d’air lui fusaient à l’arceau des narines, et du fond de la gorge, dans un crispant rissolement sonore et rauque, montait une sorte d’inquiétant braiment de faunesse en fureur. Des velléités de vampirisme offensif  lui venaient à l’émail des dents, au cercle pourpre de la bouche. Dans son œil magnifique passaient, tranchantes et électriques, des résolutions de chasseresse, des lames de hachoir et des intentions pavées d’enfer.

    Tout cela, ce balai de foudres féminines, advenait sans que jamais la Magnifique ne commît sa beauté. Si, éberlué et épouvanté, je n’avais été saisi de tremblements, j’eusse affirmé que la virulente éruption de sa colère exhaussait la splendeur de la créature. J’ai à cœur de prétendre qu’il faut, pour peu qu’on ait le goût des sensations extrêmes et le désir de deviner les secrètes abîmes où la femme se tient embusquée, avoir une fois au moins dans sa vie affronté, au péril de son équilibre psychique, le spectacle ahurissant et sublime de ce bouillonnement total.

    Les mots qu’il fallait impérativement qu’on proscrivît ? Je me retourne, je scrute prudemment les alentours avant de les retranscrire : harem, gynécée, sérail. J’en aimais jadis, attendri et aguiché par d’équivoques voluptés masculines, la suave sonorité. Je n’y pense aujourd’hui plus que comme aux infects lambeaux d’une peste morale que je conspue sans repos.

  • Fièvres 2 (Bousseau-Colaux)

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    Les Impassibilités de la Passeuse


    C’était bien simple. On ignorait où elle nous menait. On voyait le portique sombre derrière elle. Ce n’était pas ce gouffre dans lequel elle insistait pour qu’on s’engageât en sa compagnie qui fascinait. Ça, c’était une espèce de pari sur l’obscurité, un rendez-vous avec les aléas du destin. On se disait : « C’est accessoire, il faut bien qu’un jour on tombe dans le vide ou sur un trésor. » On n’était pas inquiet de cela. L’essentiel, c’était la Passeuse. La Joueuse. La Vénusienne. La Filandière. La Camarde. La Magnifique. On ne savait trop à quelle divinité, quelle démone on prenait le risque de se vouer. Mais on rêvait de se vouer tout entier.

    Et voilà que cela n’importait plus. L’essentiel, c’était Celle, sublime et indéchiffrable, qui régnait sur les lieux et qui jetait vers vous un regard qui ne se laissait pas deviner. Au-delà du doute et de la crainte, par-dessus eux, subjugué, on se disait : « Si la mort est telle, laissons-nous conquérir ». L’aimantation était si puissante qu’on se disait à peu près n’importe quoi. On masquait avec des formules aléatoires le tremblotant drapeau blanc de la reddition totale. On n’était plus qu’un saignant cœur transpercé de part en part, une âme dépecée de fond en comble. On pantelait. Ebloui, on perdait pied dans la contemplation. On cédait, parfaitement émietté, sous le fastueux empire de cette inconcevable merveille.

    Un peu, tout de même, ramassant un fond de vigilance qui agonisait parmi nos vestiges, on vaquait mollement à s’interroger. Qui, avec quelle inhumaine habileté, a conçu, sur quels plans, pour quelles fins, ce flexible monument de vénusté ? Quel céleste coloriste, quel génie du pigment, quel alchimiste de la mélanine et de l’ocre a mis au point cet épiderme de tous les soleils, de toutes les fèves de vanille, de tous les ors ? Quel savant corroyeur a divinement assoupli ce cuir de tous les anges ? Et de qui cette admirable idée du drapé rouge ? Et pourquoi cette placidité malgré tout exaltante du masque qui ne dit que lui-même ? Pour quelle dissimulation ? Pourquoi ce capricieux glissement des paumes sur la chute du pied ? La Femme elle-même, pour mieux nous abuser peut-être, semblait avoir adopté la forme d’un point d’interrogation. Bien sûr, on lui emboîtait le pas. À tous les coups, on franchissait le portique.

  • Fièvres 3 (Bousseau-Colaux)

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    La Belle Dormante


    Là-bas, une femme qui dort n’est jamais une femme qui dort. C’est une femme qui écoute le granit, la pierre, la cathédrale encore dispersée. C’est une femme qui recueille le gémissement du temps, qui en capte les flux pulsés par un cœur qu’elle est la seule à percevoir. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui s’étend dans le bain tiède de sa beauté et, sans se séparer d’elle, la répand comme une rumeur. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui se méfie du lait qu’il faut brasser dans le café de la nuit. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui, pour noyer les indices, verse du porto dans la nuit. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui dort là-haut, qui écrase son bout filtre au cendrier des soleils mouillés. Là-bas, une femme qui dort capture au lasso de sa langue le baiser rouge de la fraise. C’est une femme, là-bas, quand elle dort, qui lessive les suaires de ses fantômes favoris et écaille le tain au miroir bleu de ses phantasmes. Là-bas, une femme qui dort tient une lampe allumée, une lanterne qu’elle balance et qui hèle les épaves des caravelles. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui lit à l’écran clair de ses paupières. Là-bas, une femme qui dort est une femme qui dompte l’animal noir de son sommeil. C’est, là-bas, une femme nichée dans la sciure de sa forêt, dans l’ouate de son ciel, dans les étincelles de son jour suspendu. C’est, là-bas, une méfiante eau qui dort dans le trouble de sa navigation. Une femme qui blanchit la feuille noire de son rêve, tend la main vers le commutateur du réel, traverse un dimanche de nef et de solitude. Là-bas, une femme qui dort n’est jamais une femme qui dort.

  • Fièvres 4 (Bousseau-Colaux)

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    Coco Baronne

     

    Je ne sais à peu près rien de plus incongru, de plus consternant que cette regrettable race d’imbéciles qui vouent aux femmes, conçus sous l’action d’une repoussante pression séminale, une sorte de furieux culte aveugle et un irrépressible sentiment d’amour global et immodéré. Aimer les femmes est un vice de troglodyte. A l’instar du très disparate et peu engageant peuple des hommes, le peuple des femmes est parsemé de grues, d’ordures, de performantes crapules, de dondons insalubres, d’outres obscènes et de cancrelats infects.

    C’est ce que, épris d’équité et engagé jusqu’à la garde dans la violente dénonciation de tous les errements sentimentaux, je claironnais il y a quelques jours encore à tous les coins de rues, sous tous les balcons.

    Choc sismique, j’entrevis Coco Baronne qui scinda immédiatement ma vie en deux fragments nets : avant elle, après elle.

    Avant elle, j’étais une bourrique, une clenche, un forgeron en nage, une pantoufle, un méchant roquet. Maintenant, me voilà une irrésolue toupie qui tourne dans le manège de sa raide dingue exaltation. Coco-la-divine a fait de moi, en un distingué claquement de doigts, une faramineuse, une incontrôlable et girouettante panoplie de types bariolés et contradictoires. Me voilà, humant la cime de sa coiffe baroque, un voletant muscadin en poudre. Je suis toute délicatesse, mouchoirs parfumés, génuflexions. Qu’elle avance la gourmande moue de sa bouche d’agnelle et recta, à la seconde, je suis un Priape en protubérante fête, en faramineuse proue. Je suis tout primate, afflux de sang, dilatations et protubérances. Qu’elle penche la tête en portant loin de moi ses noires prunelles d’octobre et, sans délai, me voilà orphelin de père et de mère et de toute espérance, veuf accablé qui cherche un moyen d’en finir avec sa décrépitude, me voilà raclure d’être, sinistre gueux qui quête sous la table le réconfort d’un quignon. Je suis toute déconfiture, moût d’homme, rat de laboratoire. Qu’elle croise sur son sein blanc ses longues mains de claveciniste, et, zou !, dans l’immédiate foulée, j’ai l’âme radicalement musicalisée, percalisée de musique, j’ai l’âme qui part en foyers aromatiques, toutes ses résines se consument et rissolent, je balance tous azimuts des encensoirs étincelants. Je suis toute célébration, derviche en désorientée rotation, petite chose radicalement nue et spirituelle.

    Et, dans cet étoilement qui ne cesse de renouveler ses formes, dans cette giration déconcertée, je sens chauffer, bouillir et fumer l’essieu de ma vie.

  • Fièvres 5 (Bousseau-Colaux)

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    La Belle Ailée

     

    Mais mon vieux, mais vous nous emmerdez, vous nous bassinez sévère avec votre pathétique sens de la dichotomie, votre rustique et vulgaire boulier binaire, votre tout petit manichéisme de grande surface, votre très étroite petite pensée à deux colonnes ! Ici les gentilles, là-bas les méchantes, à gauche les pures, à droite les impures, de ce côté les bienfaitrices, de l’autre les malfaisantes ! Il faudrait que dans le champ de vos œillères de bourrin le monde des femmes ailées fût parfaitement lisible et indexable ! Mais il suffit, mon vieux ! Mais votre vœu de transparence, mon garçon, le monde le piétine d’heure en heure, le macule, le cochonne, l’opacifie ! Il y a que la femme ailée, et je suis navré de vous déniaiser brutalement, est un être complexe, formidablement embrouillé, c’est un être enchevêtré, un indéchiffrable mystère. Je ne nie pas qu’il y ait en elle de la Séraphine sexuée, de l’Ange inférieur, supérieur, moyen, tout ce qu’on voudra, et de la Sainte, de l’extatique,  de la nervalienne, sainte de l’abîme plus sainte aux yeux du poète, et de l’Écolière, de la Fille de bonne famille, de la Libellule aussi, de la Coccinelle, voyez comme j’ai l’esprit ouvert ! Et il y a du Cygne, en elle, du Cygne et de la dame Léda, tout en un, parfaitement imbriqué, indissociable ! Mais, pauvre pignouf, dans ce joyau d’albâtre, ce moelleux et mobile carrare, il y a de la Chauve-souris, de la délicate pipistrelle et du gros vampire à pompe, du bien sanguinaire. Ne vous effrayez pas, niquedouille, puisqu’aussi bien on trouve ici, vers le duvet, de très précis indices de la Fauvette, celle qui volète aux stèles des cimetières. Et, aussi, en elle, on découvre de l’Elfe, de la Fée, de la Flamme Follette, de la Farfadette, une suite fleurie de f ! Et tous ces génies, ces feux qui la peuplent ont, malgré la joliesse des mots qui les désignent, des humeurs passablement instables. Une épatante gamme qui va de la bienveillance à la prédation sauvage en passant par la prédation bienveillante. Tout : caresse, souffle léger, chuchotis, sauvegarde, intercession, morsure, dévoration. Au bel oiseau, en cherchant bien, on lui trouve encore d’obscures accointances avec la Succube, la Démone, la Fleur vénéneuse, la Sorcière et, pire encore, avec la Vertu, la Candeur, l’Ingénuité. Mais ne vous récriez pas, pauvre pleutre ! Et regardez la poignante icône de la Belle Ailée penchée sur l’eau. Admirez. Repaissez-vous. Féline, fluide, affolante, n’est-ce pas, sous le panache épanoui du vitrail de ses ailes, lisse et blanche, comme enchatonnée dans sa propre grâce. Et, au travers de la signature des ongles noirs, des serres laquées de nuit, l’oiseau rapace se signale.