14.03.2010
Jean FERRAT
La chanson française perd le dernier de ses Mohicans, un vieux Peau-Rouge qui n'a jamais, pour reprendre la belle formule du poète Chavée, marché à la file indienne. Chagrin et détresse.
Jean Ferrat parvient au bout de son âge
Au bout de mon âge / Qu'aurais-je trouvé ? / Vivre est un village / Où j'ai mal rêvé (Louis Aragon, chanté par Ferrat)
Un châtaignier, le dernier grand, le tout dernier de haute futaie, vient de rendre l'âme. Cette fois, l'ère des grands arbres de la Chanson française est révolue. Grande voix, bel auteur, belle gueule, insoumis impénitent, moustaches considérables, le grand Jean des sources, l'Ardêchois est mort. On reste hébété, la gorge nouée, un douloureux pincement au coeur. Cent chansons nous viennent aux lèvres. Ce répertoire nous habitait. Nous habite. Un arbre s'absente, la forêt nous paraît décimée.
Il est, avec Brassens, Ferré, Brel, une des griffes magistrales de la Chanson française. Comme ses glorieux pairs, c'est un type à caractère, un amoureux du texte, un genre d'homme intraitable, un type à part. Aimé de la foule dans laquelle il a contribué à répandre la poésie, il est peu prisé des instances et des censeurs du tube cathodique qu'il incommode et indispose avec ses coups de gueule et ses prises de position. Ceci ne l'empêche pas de culminer. Son très récent "best of" en trois albums l'atteste : Ferrat cartonne. Il s'est établi dans une sorte de clandestinité dorée : il n'est entendu que de ceux qui désirent l'entendre. Un "public privé" considérable. Plébiscite ! Ferrat est en mille salons, sur cent mille lecteurs. Il crache le feu et sème la tendresse d'une voix de crooner sublime. La foule en redemande. A la foule, ses goûts les plus ancrés, ses indéfectibles prédilections, les ondes ne les commandent pas. Et Ferrat est une de ses voix monumentales. Il a quelque chose d'un flambeau, sa place est faite malgré les obstacles et les pépères de la rétention qui sévissent au royaume frelaté des ondes. Ferrat est passé, sans négociations, sans accommodements, au travers des mailles du filet. Contre vents (des mauvais) et marées (souvent pestilentielles). A cela, on ajoutera que Ferrat n'avait pas le goût de courtiser, même son public. Il s'était depuis des lustres rangé des tréteaux. On ne le voyait que très rarement sur le petit écran, trop petit sans doute pour la stature hors normes du chanteur. Il n'avait pas non plus la manie de se répandre en interviews. Ferrat ne s'est, somme toute, acquitté que d'une seule obligation envers son public : lui prodiguer de belles chansons. Cela suffisait à son bonheur, semble-t-il.
C'est un personnage, une fameuse paire de moustaches. C'est quelqu'un que j'ai aimé, adopté d'emblée, à la première écoute. Mon premier titre, c'était "Berceuse". "Dors petit homme, / dors, petit frère". C'est le premier titre que j'ai découvert de lui, sur un 33 tours. C'était "Berceuse" et, surtout, titre qui m'avait conquis par son élégance sublime "Jevous aime". J'étais adolescent. J'ai pensé : "Merde, quelle voix ! C'est sublime !". Tout m'a agréé, ravi : la voix basse et superbe, flexible, la belle mélodie et ces textes chantés si inédits, audacieux et distingués". Il est devenu un de mes favoris. J'ai tout reçu : ses exaltations, ses espérances, ses exécrations, ses colères. Même quand je n'approuvais pas totalement, je ne me désolidarisais pas. Il faut laisser un peu de latitude à ceux qui nous apportent tant. Ferrat est rare, dans toutes les acceptions du terme. Au final, il y a toujours un air de Ferrat qui me trotte dans la tête. Ma fidélité lointaine et anonyme n'a pas connu de baisse d'intensité. Cents chansons me montent aux lèvres, dans un grand désordre. Chants d'amour, de lumière, d'humeur, de révolte, de fête, d'humour. Je lui rends hommage ainsi, en notant, au fil du clavier, les chansons qui me viennent spontanément à l'esprit. Une façon de veiller, d'égrener mon très profane chapelet de gratitude. Deux Enfants au soleil, Nuit et brouillard, Je ne suis qu'un cri, C'est beau la vie, Un air de liberté, Une femme honnête (c'est un titre d'une conception tout à fait hilarante), Le Sabre et le goupillon, La Commune, Ma Môme, Le Bruit des bottes, Maria, Vipères lubriques, J'aurais seulement voulu, Aimer à perdre la raison, Les Tournesols, Mourir au soleil, L'Embellie, Pauvres petits cons, Dans la jungle ou dans le zoo, Bicentenaire, Cuba si, Je vous aime (j'adore la grâce érotique de cette chanson), Ma France, Pauvre Boris, Devine, Sacré Félicien, Devine, Viens mon frelot, La Complainte de Pablo Neruda, C'est toujours la première fois, A la une, Nous dormirons ensemble, Potemkine, Mis à part, Sacré Félicien, Les Belles Etrangères, Et pour l'exemple, Le Fantôme, L'Amour est cerise, Nul ne guérit de son enfance, Nous dormirons ensemble, J'arrive où je suis étranger... Dans les derniers deuils que j'ai vécus, somptueusement chanté et mis en musique par Ferrat, ce poème d'Aragon m'habitait :
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Et Chambres d'un moment. Et "Odeurs des myrtils"/ dans les grands paniers,/ que demeure-t-il / de nous au grenier ? Tout ce dernier album que Ferrat consacrait à Aragon me plaît énormément. Et Carco, Chagall et Pablo mon ami. Oui, quelque chose de ma vie tourne au manège de ces chansons-là. Ces perles me reviennent en cascades, en torrents comme dévalant La Montagne. Belles éclaboussures de lumière, lucioles dans la nuit, étoiles sonores qu'on suspend à son oreille. Il y a tout ça, et ce qui ne me revient pas immédiatement à l'esprit, il y a ce trésor, cet énorme répertoire à l'ombre duquel s'asseoir et écouter. Rien de cela n'est perdu. J'aurai plus tard, de cela, une conviction plus intime, plus entière car ce soir je suis égaré dans l'obscurité du deuil. J'ai perdu un ami de plus de trente ans. Ma peine est profonde. On ne peut pas dire plus simplement, plus nûment les choses.
Les visiteurs qui le souhaitent peuvent lire l'article que j'ai consacré à Ferrat en mars 2006 en consultant l'article à cette adresse :
http://users.skynet.be/club.achille.chavee/ferrat.htm
Quelques jours sont passés et cette impression persiste, comme sans doute en un grand nombre d'auditeurs du chanteur, que quelque chose d'intime nous a été arraché. Ferrat le discret (si l'on veut bien excepter les charges de TNT que contiennent certaines de ses chansons), Ferrat l'intermittent, Ferrat le retiré, Ferrat qui n'aimait guère la fièvre du spectacle, Ferrat l'artisan, Ferrat le bucolique et le pastoral avait acquis un inouï degré de présence dans la foule de ses auditeurs. Il n'y a pas d'adulation ou d'idolâtrie là-dedans, me semble-t-il, mais davantage une estime, un respect, une affection pour cet homme indépendant, pour ce passeur de poésie, pour cet esprit frondeur, pour ce virulent pamphlétaire, pour cet utopiste obstiné. Il y a encore que Ferrat n'est pas un monolithe dogmatique et que, bien que sa sympathie politique soit audible à l'oreille nue et toujours professée avec audace et fierté, son chant lui ouvre bien des portes et passe bien des cloisonnements. En colportant Aragon, il s'adresse à ceux qui aiment la poésie. Mais ses propres chansons, celles que lui écrivent ses amis ont à voir avec la poésie, elles ont souvent une facture, une élégance qui les distinguent. La gracieuse sensualité de ces poèmes d'amour le fait recevoir et entendre un peu partout. Son chant pastoral d'ami de la nature, des arbres, des animaux contribue à son rayonnement. Son souci de l'équité, son désir de dire avec tact une certaine réalité sociale (On ne voit pas passer le temps, Tu verras, tu seras bien) font rayonner son talent. Il me semble qu'il est aimé jusque dans le type même de Français qu'il incarne : amoureux, ouvert et intransigeant à la fois, fermement opposé à toute forme de racisme, spirituel, courageux, insoumis, fier, n'hésitant pas à narguer ou à contester les autorités, porté à la poésie et toujours capable d'un violent coup de gueule. Son goût même pour la vie (Que c'est beau la vie !) et les façons qu'il a de la célébrer le fait reconnaître et admirer. Certes, Ferrat n'est pas consensuel, il n'est jamais partisan de l'accommodement. Mais il a ce souci de justice, ce goût souvent du beau, de l'élégant, du poétique, cette voix magnifique, ce sens de la mélodie agréable qui font que, somme toute, il force un certain respect. Nous savons évidemment que Ferrat, et c'est bien le moins, a provoqué bien des urticaires, de féroces colères, une réelle hostilité, une fébrilité hargneuse du côté des ciseaux d'Anastasie.
Peut-être aussi a-t-on compris que sa disparition constitue un événement culturel : la disparition du dernier pilier de la Chanson française, ce genre musical artisanal fondé sur la littérature poétique d'expression française. Ce n'est pas la mort de la chanson, mais c'est la fin d'un cycle, la fin de l'âge d'or.
Et moi, à présent, je vais écouter L'Embellie qui est un titre que j'adore.
Des vers peut-être ou de la prose
Un instant de rêve et de pause
Dans le tumulte de la vie
Ecris quelque chose de joli
Quelques mots de bleu et de rose
Un moment de métamorphose
Que tu nommerais l'embellie
L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie
Verse un peu de joie dans nos cœurs
Avec des riens qui vous délivrent
Un peu d'espoir et de douceur
On en a tant besoin pour vivre
Ecris quelque chose de joli
L'odeur des lilas et des roses
Chante-nous la beauté des choses
Dans les yeux de l'homme ébloui
Ecris quelque chose de joli
L'aube entre nos bras qui repose
La seconde où lèvres mi-closes
Le plaisir vient comme la pluie
L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie
Ces mots à peine murmurés
Dans la tendresse qu'on devine
Baigné de musique angevine
Le temps sur nous s'est refermé
Je l'aurais voulu si joli
Ce poème en bleu et en rose
Cet instant de rêve et de pause
Dans le tumulte de la vie
Je l'aurais voulu si joli
Mon amour en qui tout repose
Et que nul ne puisse ni n'ose
Douter que tu es dans ma vie
L'embellie l'embellie
L'embellie l'embellie
00:54
Écrit par dlc
dans Ferrat |
Lien permanent
| Commentaires (0)
| Envoyer cette note
|
Facebook
|































