extraits des ouvrages

  • Pensées vertigineuses à l'usage du passant - Je hais les poètes (vivants) !

    PENSEES VERTIGINEUSES À L'USAGE DU PASSANT

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    Photographies Jacky Lepage

    Je hais les poètes (vivants) ! Maelström éditions, 2003 - Petite sélection arbitraire

    POÉTUDE & BELGISIE

    Cette nuit, j'ai rêvé de vers inoubliables. Hélas, au réveil, je les avais oubliés.

    En Belgique, à force de victimes et de scandales, on finira par confondre les trous de mémoire avec les minutes de silence.

    Le vice appartient aux buveurs de tisane. La vertu résiste mal à l'eau bouillie. 

    Encrier, bleu de travail.

    Est sacré ce qui est digne d'être profané.

    En poésie, on multiplie plus souvent les arêtes que les poissons.

    C'est sa catastrophe, le Belge ne va au désir que par le chemin du besoin.

    J'ai pratiquement renoncé à mes loisirs épistolaires. Est-ce qu'on imagine un menuisier qui mâcherait des copeaux pendant ses périodes de congé ?

    Moi, j'ai le culte du toboggan comme d'autres ont la passion du Golgotha.

    RÉFLEXION SUR D'ORIGINALES MANIÈRES DE DEFUNCTER  

    Garçon, mettez-moi une mort bien rouge, et que ça saute !

    Mourir un livre à la main. En tournant une page.

    Mourir en buvant un verre de lait.

    Mourir en disant : "Tiens, on sonne !"

    Mourir dans une ambulance en réclamant qu'on fasse taire la sirène.

    Mourir en réclamant des dommages et intérêts.

    En léguant son corps à la chance.

    Disparaître dans un trou de mémoire.

    Être préoccupé par autre chose, pendant qu'on meurt.

    Mourir le lendemain.

    Voir Charleroi et puis mourir.

    Mourir en prenant congé de soi.

    Mourir en fermant les yeux, pour ne pas trop en voir.

    Mourir en épluchant son diagnostic.

    Mourir à la barbe de Dieu.

    Descendre aux enfers en rappel.

    Tailler un costard à son linceul.

    Mourir, réussir la jonction entre le son et son écho.

    Mourir en cherchant le capuchon de son âme.

    Mourir en pleine santé, par goût du gaspillage.

  • Je hais les poètes (vivants) !

    Je hais les poètes  (vivants) ! suivi de "Circus"

    Denys-Louis Colaux

    MaelstrÖm Editions, 2003 - (Extraits)

    Juste avant d'expirer, je deviendrai un Esquimau.

    L'étable répudierait un bouc qui sent l'homme.

    En revenant de la chasse aux autruches, j'ai été grièvement mollesté par un colibri.

    Pendant l'averse, le lac songe : "Nous avons de la visite".

    La couronne mortuaire évoque toujours en moi l'idée d'une bouée de sauvetage un peu tardive

    Quand la putain est en congé, le client ne couche pas avec l'innocence.

    Dans l'espace qui sépare le désir de la volupté, on devrait pouvoir élever une cathédrale.

    Il y a toujours une lampe d'autel entre les jambes d'une femme.

    La misogynie, c'est l'hygiène des gens très sales.

    Quand Josiane s'assoit sur l'éternel féminin, on ne voit plus que Josiane.

    J'ai l'intuition que l'or du temps est marqué à l'effigie de la femme.

    Voilà ce qu'il y a de foncièrement drôle ; quand nous partons, il n'y a guère que le chien de la maison pour nous escorter jusqu'à la grille.

    J'entends un type qui hurle : "Que Dieu sauve la reine !" Je me récrie : " Pas d'accord, c'est tout le monde ou personne"

    La femme s'entend à compliquer nos relations avec l'impassibilité.

    On fait bien de se méfier de Dieu, à qui on ne connaît pas d'amis.

    Trop peu de muses savent boire au goulot.

    Les poètes achèvent d'épouvanter la poésie.

    En Belgique, tous les poètes sont alpinistes.

    Ecrire un poème, verser un doigt de porto dans la nuit.

  • Un tailleur d'allumettes

    UN TAILLEUR D'ALLUMETTES, 6 illustrations de Laurence Burvenich, Les Editions de l'Arbre à paroles, 2009
     
     
    (Extraits)
     
    Au loin Maman
     
    Des femmes sont passées dans ma vie
    et quelquefois je les accueillais.
    Ainsi de ma mère dont j'attendais que la chair tiède
    me protégeât des marbres froids dans quoi
    s'incarnaient et s'absentaient les Christs du catéchisme,
    longs kamikazes bleus, poignantes dépouilles d'amour,
    les Christs déchirés, les Christs de gel pur en faction
    autour du cercle de famille,
    les longs abois intérieurs mais perceptibles
    de Christs voués à des agonies, à des rappels d'agonie
    à des tabacs d'agonie.
    Et Maman,
    bien qu'elle eût inventé des trésors de miel et de lait,
    qu'elle eût accroché aux arbres de la passion
    du taffetas rouge, des fraises, des chandeliers et des vers,
    bien que tout son coeur, ses bras,
    la part personnelle de son sang
    lui dictassent de chauffer à son âtre
    des marmites d'amour et de confiture,
    bien qu'elle engageât toute sa myopie
    à des déchiffrages de l'horizon,
    Maman, ô bien-aimée inconnue,
    avec sa loyauté de fille coulée dans la cire de cierge,
    avec son punch de boxeuse indépendante,
    avec sa fièvre de pasionaria privée,
    avec ses mélanges d'effroi et de feu,
    avec sa lumière d'amoureuse lavée toute nue
    dans la lumière,
    avec le goût premier de chauffer d'aise
    les oisillons de sa nichée,
    Maman,
    quand même,
    poussait entre le bras meurtri et la croix du Christ
    un rameau de buis
    qu'il fallait que l'on saisît comme une plume d'ange.
    Par amour, par défi,
    si j'ai laissé pour mort ce bras de marbre blanc,
    j'ai nostalige toujours de ce lent geste d'ange.
    Et toujours j'aime comme un étranger.
     
     
    Shoah
     
    Sous l'ombre de la Shoah,
    qui a pulvérisé mon ciel de poussière humaine,
    il me semble que je comprends
    parfois
    pourquoi nous ne méritons pas d'ailes,
    pourquoi nulle musique ne nous appartient,
    pourquoi le monde est un battant de bronze
    cherchant désespérément le corps de sa cloche,
    pourquoi les fossés et les douves
    nous représentent mieux que les châteaux,
    pourquoi Dieu valse au vent
    comme un copeau d'homme,
    pourquoi toute encre surit au contatc de nos doigts,
    pourquoi la honte résiste à nos savons,
    pourquoi, somme toute,
    nous avons l'air de grands cochons devant l'aube.

  • L'Esquimau à minuit

    L'ESQUIMAU Á MINUIT, François Servais Éditeur, 1988

     

    PREMIER TRAIT
     
    j'écris
    la nuit
    au bout
    l'arbre en haut
    du sentier
    que je suis
    les oiseaux
    pèsent
    de tout leur sang
    sur les nuages
     
    LA LANTERNE NOIRE
     
    Des voitures noires
    franchissent les bords de la ville
    et le flottement des arbres
    couchés contre le vent
     
    Le ciel
    coupé en guérets abandonnés
    s'alourdit vers les toits
     
    Derrière les rideaux refermés
    les gens s'éteignent pour frémir
    Leurs bras glissent de l'autre côté du monde
     
    Le coeur ramasse
    une feuille de sang
    l'âme s'avance sur le pont
    Et la nuit disperse tout
    La nuit neige et brûle
    sur les cloisons du coeur
     
    A TRAVERS MINUIT
     
    Le soleil vient doucement sur la table
    Je suis transi de froid
    et la fenêtre saigne
    sous ma main arrêtée
     
    Tu as découvert la pluie
    la mort et la sagesse d'une rose
    et la pluie sur la rose
     
    Notre ciel est à l'envers
    Les chemins qui le traversent
    roulent
    sur les poussières de l'enfance
    Nous attisons une étoile
    pour lui faire dire
    son secret noir
    et ses ailes
     
    DESORMAIS
     
    Derrière la moustiquaire
    les étoiles parallèles
    jettent leurs épines bleues
    Ta tombe dort au fond du parc
    Le buis respire
    avec les oiseaux
    et les vases échoués
    sur le gravier qui crie
  • Un tailleur d'allumettes

    UN TAILLEUR D'ALLUMETTES - 6 illustrations de Laurence Burvenich - Éditions de l'Arbre à paroles - 2009

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    Photographie Philippe Bousseau http://www.philippe-bousseau.com/index.htm

    (Extrait)
     
    L'HEURE TREMBLANTE OÙ LES FEMMES VONT BOIRE
     
    J'ai souvenir de ces temps où,
    vers la quinzième heure du jour,
    juché sur mon baobab,
    dans les résilles de quoi
    brûlait le graal affolé du soleil,
    je regardais descendre vers la nappe bleue du point d'eau
    le cortège hallucinant des femmes.
     
    Gouverné par la soif
    et le ravissement des longues ablutions
    le lent peuple des femmes
    flânait dans la torsion
    de ces images
    que la chaleur
    semble dévider
    avant de les évaporer
     
    Encore
    lointaines indistinctes
    évanouies presque
    dans les levées de cendre beige
    qui les mêlaient au monde
    elles me semblaient déjà
    comme jouées par l'eau
    des algues qui ploient
    et sinuent sur leurs attaches
     
    Puis elles étaient là
    vernies et irisées
    avalant par succions
    recueillie dans leurs paumes
    l'eau sonore et heureuse
    Et leurs grands corps de bronze
    toute la fête de leurs formes
    leurs épaules lavées
    lançaient dans la lumière
    des brassées de vitraux liquides
     
    Et
    dans mon arbre perché
    désireux de retenir
    dans l'écorce de mon livre
    le paradis soluble
    de toute cette eau éveillée
    je rêvais à la poésie
    comme à la force des écluses