13.09.2011
Jacques BREL
Jacques Brel
L’art de se mettre soi-même au monde

Chez nous, à la maison, tout le monde aimait Brel. Mon père l'aimait beaucoup, Brel incarnait à ses yeux une vision étonnante et passionnante de la liberté, il aimait sa vigueur, son sens poétique, un grand nombre d'images bréliennes l'épataient. Ma mère le jugeait une personnalité à part, un beau caractère, un homme souvent lucide, parfois excessif. Mes frères et moi, en le découvrant à l'écran, nous avons d'abord été bluffés par le tempérament du type, par son audace, ses imprécations vitriolées, la carure de son langage. A nos yeux adolescents, Brel faisait l'effet d'un électrochoc, c'était écrit, porté, soulevé, hurlé. Brel était comme un pont entre le père, la mère et les fils. Plus tard, eut-elle le choix ?, ma soeur se mit aussi à l'aimer. Brel était dans nos gènes. Et certainement pas en raison d'une quelconque vanité nationale. Ou pas seulement. Brel, en Belge qui se respecte, savait botter le cul à ses compatriotes, les railler, les moquer, faire la nique à la monarchie et foutre un pied qu'il avait pointu dans la fourmilière linguistique. Mais à nos yeux, et bien que l'on sût sans rien trouver à y redire qu'il y avait du flamand dans l'énergumène (comme il y en a en nous, au demeurant), Brel était un type situé au-dessus de la nationalité, un habitant du voyage.
Le 9 octobre 1978, j'étais dans ma chambre, j'étudiais vaguement. Mon père a grimpé les escaliers, il a frappé à la porte et il a dit, d'un air consterné : "Je viens d'entendre que Brel est mort !". Nous avons tous été secoués. Un sentiment d'oppression a pris possession de la maison. Brel mort, ça avait quelque chose d'irréel, d'inconcevable. C'était douloureux pour chacun d'entre nous.
Mon adolescence a été foudroyée, éclaboussée par cet affolant échassier belge et infatigablement migrateur. Que comprend-on à la foudre, à l’éblouissement ? Il s’est imposé à moi, - c’était une délectation, un affolement réjoui -, de voir ce long et maigre échalas, beau et bouleversant d’une façon inédite, entrer en sudation, se déployer en gestes et en exploits physiques dans le temps intense de son tour de chant. Les arts de la scène se multipliaient en lui : théâtre, mime, tragédie, tour de chant, chorégraphie, cinéma … Tout témoignait de la totalité d’un engagement physique et artistique : la saillance des veines au front, les crispations musculaires, le ruissellement des suées et des larmes, l’expressivité formidable du visage, l’ardeur désespérée des yeux, la malice des moues, le défilé nerveux, puissant et toujours nécessaire des attitudes, (le sourire, l’imploration, la colère), le costard détrempé et collé au corps, les cheveux mouillés, l’incessante activité physique, l’acuité de tout, la vitesse d’exécution, l’aptitude à sauter, dans l’interprétation, de la caricature à la tragédie. Brel, en un tour de chant, donnait, dans la frénésie, dans l’exaltation, toutes les postures d’une vie d’homme quand l’homme ne se laisse pas enfermer en lui et gesticule, se cabre, danse, boxe à l’intérieur de son destin. Brel habite la maison, le centre ardent, l’âtre de sa chanson. On peut supposer qu’en l’écrivant, il commence à la vivre, à l’exprimer physiquement. Et cette prodigieuse gestuelle d’acteur, parfaitement inédite, inouïe, est au service d’une œuvre qui domine, avec celles de Brassens, de Ferré, de Ferrat, le ciel de la chanson française. Brel, c’est la fusion intense, volcanique d’un chant, d’une musique, d’une écriture et d’un corps. C’est un type de l’extrême, c’est, dans le domaine de la chanson française, le maître de l’acuité. Sur scène, Brel se délivre, se déchaîne. Il s’accouche aux forceps. Il se débat avec sa vieille chrysalide usée (de scout, de bourgeois, de belgien, de flamand francophone, d’interdit de Far-West, de catholique inhibé, d’enfant contraint à la raison) pour éclore, pour se frayer un chemin vers la vitalité à laquelle il se sent destiné. Combat pour la respiration, pour l’indépendance et l’affirmation de soi. A chaque fois, Brel doit toréer avec lui-même. A chaque fois, brûler, entrer en incandescence. Brel sur scène, c’est, à mes yeux, une des formes de la beauté de l’homme. Pour naître, Brel ne dispose pas que de ce corps formidablement expressif. Brel a une voix qui, comme son corps, va au crescendo, livre tout, tient tous les degrés de l’intensité. Une voix de bataille. Une voix de gémissement. Une voix qui raille. Une voix qui fait corps avec ce corps qu’il met en mouvement et en convulsion. Pour naître, Brel possède surtout (après, sans doute, longtemps de travail et de travail encore) une écriture époustouflante, intense, tendue, dramatique, expressive, constellée de néologismes, traversée d’éclairs poétiques. Je disais avec quel génie physique Brel défend son œuvre sur scène. (Je ne pense jamais à Brel en Homme de la Mancha sans un vif serrement de cœur !) Mais j’affirme aussi que son écriture brille par elle-même. Oui, oh oui ! la superbe de l’écriture brélienne ! Et, par exemple, les chansons qui font suite à son abandon de la scène, font leur chemin d’œuvres sans l’intervention spectaculaire du corps de l’artiste. Pour n’en citer que quelques-unes, des chansons comme J’arrive, Je suis un soir d’été, L’Eclusier, Regarde bien, Petit, Vesoul, ou la suite de monuments de la chanson qu’on trouve dans le dernier album : Jaurès, le somptueux poème (qu’il faudrait reproduire en entier pour en admirer les élégances, les trouvailles, les beautés stylistiques) que constitue La Ville s’endormait, la puissante attrapade avec soi-même de Vieillir, ce bref chant en forme de nuage terrestre, Le Bon Dieu, la perle, Orly, le prodigieux Voir un ami pleurer, ou le poignant et magnifique chant à Jojo et ce poème lancinant et majestueux qu’est Les Marquises. Et les autres chansons du dernier album ? Je suis navré, mais je les aime aussi, toutes, pour leur excès, leur colère, leur ironie, leur manière de grincer, de cogner au menton. En octobre 1977, quand j'ai découvert l'album Brel (Les Marquises), je réécoutais plusieurs fois la même plage pour ménager les effets, pour faire durer le plaisir de la découverte des titres. Je bichais, j'étais époustouflé. Précieux instants, frissons inoubliables. C'était un événement dans ma vie. Rien de comparable si ce n'est la sortie de Trompe la mort de Brassens, un an plus tôt. Pour moi, qui aimais déjà la poésie, Brel, Brassens, avec un aimable supplément de musique et de chant, c'étaient des héritiers de la poésie, c'étaient des types formidables capables de faire entrer, presque par la force, la poésie dans le transistor, de la faire descendre et marcher dans la rue. De la faire hurler, danser, gémir ou rire. Et j'emmerdais considérablement les vétilleux gardiens de l'anthologie sacrée qui souhaitaient tenir à l'écart de leur papier bible mes troubadours contemporains.
Des joyaux jonchent le parcours brélien dont, selon moi, le talent n’a jamais connu l’éclipse. Parcours qui s’achève sur une apothéose. La chanson, comme l’affirmait hargneusement Gainsbourg, est sûrement un art mineur. Une épuisante heure d’écoute de la radio suffit à nous en convaincre. Entre certaines mains, elle se hisse toutefois résolument au-dessus de ce statut. Brel et quelques-uns de ses confrères déjà cités, et parfois Gainsbourg lui-même, en ont fait quelque chose de précieux et de profond, un art à part entière (un neuvième art écrivait Angèle Guller) qui participe d’une référence originale à la tradition poétique, l’alliance d’une écriture exigeante, d’une voix et d’une musique. Ce neuvième art doit beaucoup à Brel qui lui offre quelques-uns de ses titres de noblesse. Au hasard de la mémoire immédiate, dans le désordre, je donne pour des fleurons de la chanson française, outre celles déjà mentionnées, des pièces comme Amsterdam, Ne me quitte pas, Zangra, Fernand, L’âge idiot, les fenêtres, Les bigotes, Ces gens-là, Les vieux, Bruxelles, Mathilde, Madeleine, Marieke, la Fanette, Jacky, Jef, La la la, Une île, Rosa, Le plat pays, Les bourgeois, L’Enfance ( in Far-West ), Le dernier repas, les flamandes, Je ne sais pas, Sur la place, A jeun, Mon père disait, Les bonbons, Les bonbons 67, la Quête, Les filles et les chiens, Les désespérés, La Valse à mille temps, Les toros, Le Moribond, La chanson des vieux amants… Je sens que je pèche par omission.
Je sens surtout que Brel est une présence dans ma vie, un type à qui, bien des années après sa découverte enchantée, je reviens inlassablement, par goût, presque par nécessité. Comme pour me convaincre qu’un tel homme a bel et bien existé. Bien sûr, Brel n’est pas un homme de la mesure (quand il peut pourtant être un homme de la nuance), il aime à déconner, il a ses inconstances, ses manques, une certaine propension à l’excès et mille de ces défauts qu’on peut attribuer à n’importe qui. Même ses défauts ont de l’allure. Mais Brel le chanteur (et Brel le cinéaste aussi, au demeurant, comme Brel le marin ou l’aviateur) est un homme unique et déchiré, un monstre, un être exubérant, un voleur de feu, un agitateur, un incendiaire, un chercheur infatigable, un trappeur de sentiments, un aventurier de l’horizon. Un homme que ni les cartonneries, ni le showbiz, ni les familles n’ont pu mettre en boîte, un homme qui part.
13:50
Écrit par dlc
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