Fièvres (Bousseau-Colaux) - Page 3

  • Fièvres 11 (Bousseau-Colaux)

    La Hurleuse

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    Si tu connais des gens en paix, de bons citoyens apaisés, vautrés dans le ravissement, systoles sous contrôle, copains à l’aise, amis de la décontraction et du zen, âmes transparentes et égales, pépères en équerre avec eux-mêmes, je t’en conjure, congédie-les, fous-leur leur huit jours, lâche les chiens après eux ! Des fumistes, des imposteurs, frappe, cogne, tire-toi !

    Dans cette attente, demande-toi ce qui fait hurler la Belle, quel séisme au fond d’elle ? Demande-toi ce qui lui noue les viscères jusqu’à l’égosillement, ce qui, jusqu’à l’aboi, lui dilacère les essences. Demande-toi ce qui, dans la nuit, gouverne son mugissement de bête terrorisée.

    Tu t’imagines peut-être qu’elle baigne dans le bonheur d’être elle-même, eau splendide dans le paradis de son lagon. Qu’elle s’épanouit tout entière répandue dans l’épanouissement de ses formes, dans les convoitises de son miroir épaté. Qu’elle fleurit à l’arrosoir répété des longs et insistants regards humides. Qu’elle ronronne d’aise dans la fourrure blanche de sa magnificence. Incorrigible enfant de la lune !

    Elle meugle d’effroi ! Elle glapit de terreur ! Tenaillée par l’intérieur, par l’extérieur, elle crisse par toutes ses délectables jointures ! Elle crawle dans ses affres, les repousse, les brasse, les étrangle et les sent fuir aux interstices de ses doigts !

    Oui, faramineux nigaud, elle sent sous le tentant taffetas de sa chair le crépitement affreux du calcaire des os, elle a de grands élans anthropophages, des soubresauts carnassiers, elle se meurt de laper des bols de lait, elle vit, écartelée, sous des parasols, sous des gibets, des marquises et des potences. Elle se déchiquète dans l’insurmontable exploit de l’assomption de soi-même. Elle marche, elle court, elle avance dans son déchirement.

    Si tu connais des gens en paix, conduis-les le soir sous le balcon de la Hurleuse. Empêche-les de se boucher les oreilles, de se voiler les yeux. Et qu’ils assistent à l’effroyable opéra de la Beauté quand elle hurle

  • Fièvres 12 (Bousseau-Colaux)

     

    La Nouvelle Squaw 

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    L’ensorcèlement est toujours reconduit, rien ne l’épuise, l’habitude, l’accoutumance n’y ont pas leur place, définitivement exclues, foulées au pied l’une et l’autre. La nuit des temps, c’est tout à l’heure, en avant, en arrière. Puise à ta guise dans le grand récipient où sommeillent des siècles de secondes, rien n’y fait, la chose se reproduit, toujours différente, indemne, inédite, implacablement efficace. Toujours imparable. La Squaw est toujours neuve, toujours au mieux de sa légende. Toujours fraîchement éclose. Son retour est une invention. Une éternelle inversion. D’un seul regard, d’une seule pose, elle condamne définitivement l’épuisement.

    Toujours, infailliblement, son œil te féconde, son sein te surprend, la nuit de ses cheveux t’égare, son piège t’avale. Toujours le boomerang de ta convoitise instantanée te revient en pleine face ou sur la nuque ou plus tard.

    Te revoilà dans ton western mémorable et original, te revoilà inexpérimenté, intégral niais, en radicale hésitation sur ton seuil : Indien, cow-boy, métis, far-west, tipi, vendeur d’élixir, harmoniciste, fumeur de calumet, desperado, ténébreux, enténébré, hors-la-loi, conquérant, orpailleur, pistolero, victime, penaud admirateur du soleil levant, couchant, culminant, de la lune d’argent, fauve, en croissant.

    Te voilà en duel ou en osmose avec ton désir, ton cheval, ton désert, ton chant, ton colt, ton arc, ton banjo, ta rivière, ton canyon, ton goût pour la légende, l’infini, la distance, tes boyaux.

    Te revoilà dans ta dépossession en face du miracle essentiel. Te revoilà dupe. Ça n’en finira pas.

    Et quand la planète, puisque c’est son lot, un de ces millénaires implosera et partira en basculants gravats, par-dessus elle, comme un nimbe lumineux et intraduisible, il restera ça, ce phylactère blanc cousu de fil féminin.

  • Fièvres 13 (Bousseau-Colaux)

    La Vapeur de la Passion

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    La troupe en moi sort du sommeil et s’anime. Il y a un homme qui s’avance et réclame le silence. Un vieil adolescent se signe. Un dompteur de lignes s’éveille à la poussée de l’arc brisé, résistant, tenace. Un acteur sacerdotal devine une chapelle étrange levée dans l’obscurité théâtrale des cintres. Futé, nostalgique, un vieil Indien rêve au sommet de l’arc, distingue la flèche liturgique et païenne poussée vers le haut. Un amoureux des nuances, des albatros et des caresses reste songeur devant la troublante interposition entre le rouge et le noir de la tentation blanche. Un pedzouille sidéré jette une sifflée d’oiseau lourd. Un esthète décontenancé chancèle devant le fruit crème levé parmi les crêpes de sa pelure retroussée. Un géomètre désorienté rêvasse à la flexueuse pente des épaules, un érotomane à l’art voluptueux de descendre, un chanteur à l’abri secret de l’aisselle, un savant éberlué aux élégances affriolantes de la pesanteur. Un charmeur d’aube reconnaît dans ces pâleurs subtilement mouillées d’or ses lueurs favorites. Un comité des amis de l’onctuosité désigne dans cette femme sa plus exacte métonymie. Un passant, que la bouche rouge et charnue, que la bouche pulpeuse et émouvante, que les pétales sonores de la bouche, que la bouche épanouie de sommelière, que la bouche grave de pythie et de mâcheuse de bétel, que l’arbouse délicatement enflée de la bouche étourdissent, vénère la Vénus rouge avec des volées de pétales et des coupons de soie. Oh !, ces yeux, dit un renifleur d’iris, ces yeux sont des capsules de fièvre, des prières d’alcôve, ce sont des baies d’alcool, des bulles de calcédoine. Bon sang !, profère un dénoueur de bustier, cette gorge admirable me réconcilie avec le sel des superlatifs.   

    Et puis tous, l’ayant longuement écouté, se rallient au sentiment d’un poète éolien qui distingue dans la flamme de gaze rouge soufflée au resplendissant visage de la femme une prodigieuse accélération du génie figuratif. Parce qu’elle y fait vivre, dans une bruine de sang, la volatilité même. Parce qu’elle y invente la vapeur de la passion.  

  • Fièvres 14 (Bousseau-Colaux)

    L’En Allée

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    Je la revois telle qu’elle s’en allait, telle qu’elle fermait avec les clés de son départ la maison de ma vie. Je revois le piano, le violoncelle, toute la musique qu’elle emmenait. Comment elle désaffectait mes mains, comment elle laissait sur la table de la fenêtre deux gants vides et inertes. Je revois le salon désert, aux fenêtres ouvertes les rideaux enflés d’un vent triste et inutile. J’entends encore, répétés en sourdes litanies, dans les planchers, aux coques refermées de la cave et du grenier, les craquements sinistres de l’épave. Je revois ses yeux d’eau noire, son âme épanchée dont l’encre me demeurait illisible. Je revois son visage détourné, penché sur une nuit nouvelle dans laquelle je n’avais plus de place. Je revois, - tout est consommé -, le lit rompu, emporté dans les heurts de la débâcle. Encore j’entends tinter derrière la porte, comme heurté par le vol d’un oiseau, la vitre bleue de son rire, encore je sens dans l’épuisette de ma paume, à la naissance de mon cou, la succion lancinante de ses lèvres, le lèchement léger de sa langue qui flâne. Je hume encore l’odeur de savon frais, de fleurs en fête sur sa hanche, je recueille sous l’orbe de son sein une perle de sueur blanche. Je revois le lent soulèvement, l’arc heureux de son bassin. Je vois dans sa corbeille noire, entre ses replis roses, luire le cassis bleu de sa volupté.

    Je la revois telle qu’elle s’en allait.

    Je vois au fond du jardin la haute herse des peupliers. Je sens l’odeur de foin suri de la mort, son abject remugle de vinaigre, je vois sa croix d’épouvantail debout à la pluie. Je vois la grille, la pluie, la grille froide de la pluie. Je vois la gueule terne et jaune des jours qui viennent et dans l’aquarium sale de l’horizon flotter des poissons ventre à l’air. Je vois la grosse machine du dégoût ouvrir tout grand les soufflets de ses poumons noirs.

  • Fièvres 15 (Bousseau-Colaux)

    Le Cri rouge

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    C’était peut-être en mars, un soir, dans le ciel, il y avait d’étranges filées roses. Les oiseaux silencieux s’y dissolvaient. Des ibis, des spatules, des jabirus, des phénix, je ne sais pas. Moi, je n’avais pour me repérer que ce grand cri rouge. J’avançais dans la prairie immense. De loin en loin, des hérissements d’arbres semblaient vaciller. Des cèdres, des fromagers, des amélanchiers, des croix, je ne sais pas. Je suivais le cri comme une invisible corde tendue dont j’aurais tenu le premier bout, la première plume, la première feuille. Le terrible spasme froid de la chair. C’était peut-être en mars, dans le ciel. Moi, du ciel, j’en étais tombé mais le cri rouge y demeurait suspendu, au loin. J’avançais dans la cendre, dans le souvenir pulvérisé de l’amour, dans le cabrement de la vie qui tombe comme, au sol, un couteau sanglant. J’avançais dans le sang, à la boussole du grand cri rouge, lent et douloureux scaphandrier dans l’air sec et chaud. Tous les tuyaux du monde bourdonnaient dans l’air sec et chaud, dans la poudre de l’air sec et chaud. Derrière moi, à l’exact opposé du long cri rouge, il devait y avoir le vernis de la peau moite, le lent trot du cheval des flancs, le filet de salive chaude, le dôme de l’épaule, l’huile douce de la vie caressée. Devant, la plaie, le cri rouge, le clou fatal, la plaie. Le gouffre de la plaie par où disparaissent à jamais fleurs et gestes, tous les soirs qui précèdent un soir de mars rose, la ponctuation des oiseaux et des arbres, la danse de l’être.

    Plus loin, sous le ciel à présent vide et mauve, seulement troué par le cri rouge, il y avait un puits. Un trou d’aubaine, ai-je pensé. Pourquoi l’aubaine, la chance imméritée, après le clou terrible, la frappe définitive ? Penché sur le puits, j’ai vu, senti le foyer ardent d’une forge violente. J’ai vu, senti, l’entonnoir furieux de mon destin. Dedans, au fond, dans des sifflements rouges, la combustion de tout, ailes, troncs, bonheur et plaie.