Fièvres (Bousseau-Colaux) - Page 2

  • Fièvres 6 (Bousseau-Colaux)

    L’Apparition bleue

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    L’ayant vue, Bob mit instantanément un genou à terre. Lui, l’introverti, le taciturne, le Bob minéral et mutique, le Bob basique, basaltique, la grosse et indomptée brute de Bob se répandit, se liquéfia en fantastiques litanies. Il fallait le voir, ce Bob prosterné qu’un étrange et frémissant sourire transfigurait. Il fallait l’entendre psalmodier son subit et improvisé rosaire en égrenant ses doigts crispés : « Je te salue, bel Émail, je te rends grâce, Sainte Dame du Ciel, je baise tes pieds de marbre tiède, Angélique Ovni Bleu, je me dévoue tout entier à la lumière de tes raisins célestes, Sainte Reine, Rose Mystique, je hume tes aériens effluves, tes célestes émanations, je me désaltère à ton silence, je romps le jeûne à l’hostie de ton auréole, Madone à la bouche carmine, oh, Piéta aux lèvres vermillonnes, Joconde de tous les azurs ! » Je n’ai pas ri, non, pas du tout, au spectacle inouï de ce Bob soumis et désentravé. Ça ne m’est pas venu, de rire. C’est qu’à moi aussi, la Dulcinée bleue, elle faisait l’effet d’une curieuse chose stellaire posée dans l’aube. Mes sentiments, pris de court, bégayaient au portail. Cette oiselle en roue !, que je pensais. Et chaque fois que je portais les yeux vers elle, je sentais que je n’étais encore que sur le seuil de ma pensée et qu’il me restait à gravir. Bob, dans sa belle pose d’orant inspiré, persistait dans l’intarissable coulée de ses implorations : « Sœur de la Nacre, pose sur moi l’abîme de tes mirettes, Nounou des anges, dis-moi des mélopées, berce-moi, rafraîchis mon âme usée, frais Myosotis, guéris-moi, énigmatique Pervenche, éponge-moi, Véronique ! »  Moi aussi, je l’ai dit, j’étais sujet à l’hypnose. Cette formidable Poupée cerclée de Méditerranée m’arrachait à la méchanceté du monde. J’infusais dans son aura. Je ne savais résolument pas ce que ça voulait dire, ce visage éclatant serti dans cet arc bleu mais je comprenais confusément que l’Apparition sage et fervente remuait en moi le calcaire, le sang et le souffle. Qu’elle me soulevait un instant par-dessus tous les passages, toutes les impasses géométriques de mon labyrinthe intérieur pour me faire voir, époustouflant et vertigineux, le génie de la courbe.

  • Fièvres 7 (Bousseau-Colaux)

    La Belle Hellène  

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    Elle a le type antique. C’est ce que je lui dis d’abord. Le type antique ? qu’elle me demande, qu’est-ce que ça signifie, le type antique ? Eh bien, que je réponds, elle a un genre de beauté qui semble prendre sa source très loin dans le temps, dans la Grèce, la statuaire, la Mer Egée. La Mer Egée ? qu’elle s’esclaffe, où vois-tu de la mer, une trace d’eau là-dedans ? Mais, que je rétorque paisiblement, la mer est là, incrustée dans la volonté méditerranéenne du visage. La mer est dans l’œil, toute entière rassemblée. C’est la mer chaude et bleue qui forme de tels yeux, un tel nez puissant et harmonieux, façonné à l’iode, aux flottements des voilures, à la détresse des départs. Cette bouche sublime, la levée énergique des cils, c’est la mer. Cette gravité du visage, c’est la mer. C’est la tragédie grecque, c’est Antigone, regarde, qui, contre la loi, donne une sépulture à Polynice. On voit dans ses yeux le cadavre maudit du frère. Mais mon chou, tu déraisonnes, c’est pur délire, je ne vois rien du tout ! qu’elle tranche sèchement. Lapin, une œuvre, que je commence, c’est le début de quelque chose qui t’es confié. Il faut déployer. Sentir Cythère, Lesbos, la craquelure du temps, son signalement et sa régénérescence, leur synthèse en une force transcendante. L’œuvre te met en mouvement ! Ça oui, qu’elle réplique, tu lui fais dire n’importe quoi, à ton œuvre ! Moi, je vois une jolie tête, un regard impressionnant dans un cliché noir et blanc ! Poussin, que je me fâche, on ne dit pas d’un tel visage qu’il est joli, pour s’entendre, il faut d’abord qu’on affirme qu’il est beau, déconcertant, hypnotique, que les enjeux du tragique y sont présents, que la mort y passe et y succombe, que la volonté s’y lit, la passion, le rayonnement physique et métaphysique. C’est une image qui sort de son cadre, le déborde, envahit l’espace et fait route jusque dans tes tréfonds et tes sommets. Ouiche, qu’elle poursuit, boudeuse, c’est tout simplement une belle femme et tu es séduit.

    Elle a l’impression de rendre un verdict. Je ne dis plus rien. Des visages agréables, des corps plaisants, les rues en sont pleines, ils offrent parfois, les jours qu’on n’est pas trop distrait, un instant de divertissement et d’agrément. Mais cet absorbant visage qui s’incruste, qui hante, qui convulse, qui transporte, qui génère des songes, des affres et des délicatesses, c’est autre chose qu’un divertissement, autre chose qu’un furtif instant de charme. C’est un solennel et violent affront à la bêtise.  

  • Fièvres 8 (Bousseau-Colaux)

    La Considérable Gifle

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    Le type regardait la photographie. On pressentait le considérable péquenot qui affûte un commentaire. Ah !, qu’il dit enfin en sirotant son mousseux tiède d’un air inspiré, oui, le visage humain fut toujours mon grand paysage. (Pauvre clampin, il emprunte à Colette une citation d’ailleurs bien mièvre). L’autre, un grand roux, rétorque avec un autre truisme d’arrière-boutique selon lequel le visage est le miroir de l’âme. (Une bonne grosse cartouche cicéronienne, je crois). Ils sont contents, les caves, et moi je pense à des réassortisseurs qui, dans le rayon hygiène corporelle, étiquettent des flacons de shampoing. Sans rire, je pense aussi à des clébards déposant leur petite commission au pied d’un majestueux réverbère. Il n’y a rien pour retentir en eux. Ils font appel à l’équipe.

    Mais bon sang de bon sang, qu’on se laisse désarçonner ! Et plus exactement qu’on admette, plutôt que de se cramponner à la rambarde de service, qu’on tombe à bas de son équilibre ! Fracassant gadin ! Nous voyons cela, nous sommes abasourdis. La beauté, c’est aussi une considérable gifle, un direct au coin de l’œil, une énorme rafale de vent. Comme des  mômes en bord de plage, on suffoque à la violence du souffle de la mer. L’image nous parle dans une langue que nous ne connaissons d’abord pas. Âme, miroir, du flan ! Un étouffement, un début d’asphyxie. Des onomatopées, des interjections, des exclamations. La beauté d’abord est une destruction de l’ordre. Elle te rend bègue, aphasique. Elle jette l’éloquence par terre, les quatre fers en l’air. La beauté est une déraisonnable accentuation : on ne comprend pas, on halète, on se sent menacé. Nous, derrière notre propre image, on traîne des casseroles, des charrues entières, de longs convois d’embarras. On ne peut pas tout de suite aimer la beauté. C’est un peu comme à l’idée d’éternité : on lui cherche un début, une assise, un point d’ancrage, on ne sait pas, on est tenté de sortir son chronomètre, sa lampe de poche pour fouiller la nuit des temps, on ne sait pas, le vertige nous saisit et nous fait suer, tanguer, on devine, laminé, la misérable poussière de poussière qu’on est. La beauté, c’est un effroi. On tremble tout au fond de soi, sur ses bases, ses béquilles et ses tuteurs. Il y en a, devant le spectacle de la beauté, pour présenter des excuses, pour dilapider dans la seconde tout le bas de laine de leur humilité. Bon, c’est un genre de freudien hobby. Il y en a pour défourailler de tranchants surins, pour dégainer de vilains colts, pour rêver de sanglants cartons. La beauté, aussi, c’est un appel au blasphémateur et à l’iconoclaste.

    Mais si l’on a le goût des apprivoisements, un sens aigu de la lenteur, si l’on sait menuiser dans la patience, alors, la beauté se révèle à vous, comme une fleur à un nez, un fleuve à une jonque, un poème à un lecteur de journaux. Là alors, dans sa prestigieuse difformité, la beauté devient elle aussi, comparable et distincte, une piétonne étonnée qui ignore où et à qui se rendre.

  • Fièvres 9 (Colaux-Bousseau)

    La Porteuse d’Yeux

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    Non, mon cher, non, la belle Infante ne haussait pas les épaules, elle était parfaitement étrangère à toute espèce de trivialité, elle ne levait pas, pour manifester quelque impatience ou un zeste d’exaspération, ses prodigieux yeux au ciel. Ce qui se produisait, c’est qu’elle propulsait le bleu singulier (disons un bleu reine) de ses yeux à la rencontre du ciel. Elle était en ce troublant instant d’abandon le vase précieux qui communique avec les grandes urnes célestes. J’ai renoncé, mon cher, à croire le ciel habité. Je suis sans foi, je n’ai d’espérance que les espérances terrestres et immédiates. Mais si une notion de sacré subsiste en moi, c’est à de tels yeux que je la puise. Une sorte de consolation ? Du tout, mon très cher ami, je n’ai pas à me consoler d’une baudruche qui se dégonfle. Mais j’exulte à l’idée qu’en l’absence de Dieu le divin se signale à mon attention. Concevez avec moi ce qu’il y a de réellement renversant dans cette idée qu’un ciel définitivement vide soit capable d’attirer à lui la sublimité d’un tel regard. C’est la terre qui, entre deux épouvantes, entre deux obscénités, est habitée, phénoménalement habitée par des merveilles qui certes vont se flétrir et disparaître. Et, de loin en loin, mesurément, renaître, se renouveler. Ce divin, incarné par cette levée d’yeux et en lequel je crois, c’est cela même, un bond furtif, éphémère vers la perfection. Ma félicité, mon très cher ami, c’est que l’occasion, de temps en temps, mesurément, me soit offerte d’assister à cette manifestation. Une épiphanie à notre échelle. Une fugace révélation de la lumière. Et de partager avec vous le mouvement miraculeux de cette Porteuse d’Yeux, mon très cher ami, me permet un instant de dévisager sans honte le masque souvent problématique de mon humanité

  • Fièvres 10 (Bousseau-Colaux)

    La Sylphide

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    Dans mon panthéon intime, dis-je, je ferais à cette pure joaillerie féminine tenir le rôle de la Sylphide. Tout en elle est beauté, poudre, subtilité et élan spirituel. Oui, fait un type derrière moi, oui, je vois ce que vous voulez dire.

    Mais lui, c’est un autre couplet qu’il se sent d’entonner. Et que merde, c’est bien trognon, ces petites gracieuses, ces parfaites poupées en délectable pose, cette mignonne perdue dans ses cajoleries malicieuses, mais que tout de même, ça nous laisse à des encablures de la vraie femme, celle qu’on croise tous les jours !

    Frère humain, gentil chantre de la réalité et du vrai, lui dis-je, j’ai vu, je te l’affirme, d’aussi près que toi les affolantes émeraudes et les effroyables petites machines de la réalité quotidienne. Et j’en suis une, en pleine conscience. Je m’efforce quand même, par épisodes, de franchir cette frontière. Et je ne me crois pas pour seule vocation de ressasser ce que je vois ou ce que je suis. Je ne fais pas davantage la course à un monde imaginaire mais j’entends que l’imaginaire ait une place dans la vie que je mène. J’entends que mon rêve y ait une part. Ma folie, aussi, et ce délire qui ouvre des accès que la raison verrouille. Il me plaît encore de n’être pas l’esclave du réel. Je ne souhaite pas davantage qu’on décrète pour moi ce qu’il faut que je voie et comment je dois le voir. Enfin, selon moi, un homme que des divinités singulières, oniriques, invraisemblables, inouïes ne hantent pas est un être incomplet. Ces mêmes bizarreries languides, ces mêmes improbabilités délicieuses affleurent au demeurant parfois dans la femme aimée. On les entrevoit dans ses alentours, on les pressent parfois dans sa voix, dans son œil, dans son ébrouement.

    Pour toutes ces raisons, bien qu’indécrottablement établi dans le réel et incapable de lui échapper totalement, j’élève des totems, je devine des graals de chair lisse, je frôle dans le même mouvement des faunes, des flores et des muscs, je recueille des volutes d’instincts, j’adule des icônes, j’effleure des fééries, j’entrevois dans la forêt (même mise à mal, piétinée, saccagée) des génies féminins qui accélèrent ma palpitation. Cette Sylphide en est, son âme et son sein compris. La vie, mon vieux, est une aventure plus mystérieuse qu’il n’y paraît. La pire illusion, le plus dramatique produit de l’imagination, c’est encore de se représenter le réel comme une chose plane, lisible et ordinaire et qui se suffirait à elle-même