Alain Adam - Page 2

  • Dans les carnets d'Alain Adam

    LES PETITS DESSINS D'ALAIN

    J'occupe la nuit. Je cherchais tout à l'heure tous les dessins d'Alain que j'avais recueillis. Ils sont là. J'aime tout. Ce sont de petits hiéroglyphes qui me racontent mon vieil ami. Ce trait. Cette souplesse. Cette aptitude à évoquer, à lever une chose, une émotion avec quelques traits, de l'eau, un peu de couleur. Il y a une infusion d'âme, là-dedans et une pincée d'alchimie. Il y a l'art d'inventer un visage féminin, un bouleversant visage de femme. Quelques gracieux élans de pinceaux venus de très loin, très profond. Bien sûr, il y a sa grande aventure abstraite. Je l'aime, elle aussi, j'ai écrit des choses à ce propos. Mais ce soir, je veux m'attarder sur les délicates petites choses qui naissaient des grandes paluches de ce troglodyte carolo. Parce qu'elles disent, avec un talent merveilleux, le type délicat qu'il était, le type attentif, habile, timide. Timide, oui, ces images sont à peine déposées. Ces plages, ces marines superbes, ces façades, ces envolées d'oiseaux, tout cela tient dans l'ellipse. Ses petits nus sont des poèmes visuels de Paul Fort, ils en ont le frais, le parfum de nicotine, l'élégance rustique et cette grâce des gens contraints à inventer la grâce. Ce poème de Fort que Brassens a mis en musique et chanté, La Marine, eh bien, cette petite merveille, elle est comme une illustration sonore des petits nus d'Alain.  Il y a de la saveur, de la fatalité, de l'enthousiasme, du délicat. Une timidité audacieuse. Alain était tellement timide qu'il dissimulait sa timidité derrière une provocante allure de témérité. Et s'il avait le goût de l'énormité, de la bravade, s'il aimait la joute orale jusqu'à la surenchère, s'il n'hésitait jamais à en remettre une fumante louche, c'était surtout un être formidablement sensible et attentionné, un homme émouvant. Il y avait au fond de lui un type catastrophé, une avarie, ce prix que paient les gens lucides. Ce supplément d'être, cette plaie. Ces petites choses sublimes que je recueille ici disent cela : l'artiste Adam est un poète dans l'âme, chez lui, il y a du Pierrot lunaire à côté de l'hercule, du rossignol et du grand-duc, il y a du subtil, du raffiné, de l'exquis, un type qui vibre, un aquarelliste qui crée un personnage, qui engendre un être qui vous happe et vous retient, une image, un animal en quelques touches.  Il y a chez lui un amoureux de la femme et lorsqu'il s'épanche, il lui vient de la dentelle au bout des doigts. Il y a dans ces dessins pleins d'un charme irrésistible des choses que, par pudeur, ce vieux chevelu hésite à formuler. Il y a dans ces petits joyaux ce qui résiste à la définition, ce qui ne peut être clairement circonscrit, ce qui fait aussi qu'on passe son bras à l'épaule d'un type avec l'intention de lui faire piger qu'on a de l'affection pour lui. Il y a chez Alain le père épris de ses enfants. C'est lorsqu'il me parlait de sa fille que je me suis rendu compte à quel point, derrière leurs carreaux, ses yeux étaient étrangement bleus, presque célestes. Ses yeux étaient marins. Floraux aussi. Picturaux. Vitraux d'une maison sans dieu. Vitraux d'autant plus beaux. Ses petits dessins disent aussi quelque chose à propos de la solitude, la solitude derrière la barrière, derrière la cordialité, la sociabilité. Dans le bel instrument vocal d'Alain, par instants, quelque chose disait cela, en écho des dessins, la solitude. Celle qui est devant la mer aussi. Droit devant. Grand voyageur, Alain et marin de chevalet. Marin de coude. Il pouvait d'ailleurs écluser comme un marin à terre, comme une ancolie mélancolique. Rouler son clope avec application sans vous perdre de vue, en vous gardant dans la ligne de mire de son œil bleu : il passait là-dedans des délices shakespeariens (his delights were dolphin-like). Quand l'escogriffe vous faisait l'amitié d'un aveu, ça vous tombait comme un prodige d'humanité. Ce type-là, pareil à ses dessins, il pouvait vous bouleverser dans la seconde, vous retrousser comme une chaussette, par la force de son seul désarroi. Il y avait du séraphin dans ce Goliath hennuyer. Un causeur impénitent. Et un type qui faisait dans son for intérieur le service d'ordre entre la candeur et la clairvoyance, l'intelligence et l'anarchie, entre la clairvoyance et l'ironie, entre l'ironie et la tendresse. Et il y avait un con magistral, capable des pires contorsions mentales pour le bonheur d'un jeu de mots totalement pourrave et, soyons juste, parfois même excellent. Assez souvent, même. Il y avait un type qui intériorisait son aventure picturale, la mesurait, la relançait sans cesse, un aventurier de l'art abstrait, un équilibriste exceptionnel, un vieux voyageur, il y avait un ami des artistes, de l'horizon et de vous qui étiez juste en face. Il y avait un humble, un modeste, un homme épargné par les prurits de la vanité. Je parle d'une modestie valeureuse, la saine et belle modestie du type qui a eu vent de son talent. Il y avait aussi un infatigable pompeur de nicotine. Est-ce qu'on sait qu'un somptueux géant pareil va faire ses valoches sous peu, se tirer à tout jamais dans les semaines qui viennent ? Est-ce qu'on sait que le temps de l'amitié est compté ? Est-ce qu'on sait qu'il y a une menace dans l'air, quelque part ? Non, on ne sait rien. Ce type là, c'est un séquoia, une force de la nature. On est content, on ne craint pas, on sympathise, on fait des projets, on est dans cette certaine joie de la parenté amicale. On est trop près du gars. On ne sait pas. Les séquoias sont délicats, fragiles. Les dessins d'Alain le disent très subtilement.       

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    PETITE HISTOIRE DU PRIX DE L'EAU

    Et puis, il y a ceci que je veux aujourd'hui raconter. Quand nous échangions, le soir, en messagerie privée, nous avions, quelques minutes parlé, d'un tableau d'Alain qui m'avait séduit et profondément touché. Et puis, dans les jours suivants, il m'avait demandé si je pouvais écrire un petit papier sur lui pour son blog en construction. Oui, l'idée m'enchantait. C'est une joie de parler de quelqu'un qu'on aime et dont le travail nous captive. J'ai fait ce papier, il a amusé et ému Alain. Tu as le goût de la légende, qu'il a commenté. Ce long texte, il l'a placé avec quelques très belles contributions de Jo, Jean-Marie, Michel et deux trois autres personnes, un expressionniste anglais, Mancino et un expressionniste bulgare, Savova. Un jour, au matin, un peu de temps après l'expédition de mon texte,  le facteur, au parlophone, me signale qu'il y a un envoi pour moi. Oui, au courrier, il y avait le tableau que j'aimais, Alain l'avait soigneusement emballé et me l'avait adressé. Pensez comme aujourd'hui plus que jamais je tiens à cette oeuvre, au mouvement qui l'a amenée chez moi. La voici. Elle s'appelle Le Prix de l'eau. Elle date de 2007. Je l'aime énormément. 

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  • Autour d'Alain Adam

    JO HUBERT

    ALAIN ADAM , article paru dans la revue ReMue en décembre 2011

    L’autre jour, dans un café de Charleroi, Robert et moi avons rencontré un homme discret. Quand il s’est levé pour nous accueillir, nous avons été impressionnés par sa haute stature. Un grand escogriffe bienveillant. Comme nous nous sommes sentis immédiatement en confiance, nous avons pensé qu’il en allait peut-être de même pour lui. 

    Autour d’un verre, nous lui avons parlé. Il nous a parlé aussi. Cela a duré longtemps, plusieurs verres, plusieurs heures, à vrai dire. Ces heures-là ont passé très vite parce que, quand vous avez la chance de rencontrer quelqu’un qui partage les mêmes passions que vous, les sentiers parfois étroits et tortueux de la communication verbale s’élargissent progressivement pour livrer passage à une circulation dense de mots, d’idées, d’émotions et, dans ce cas-ci, d’images.
    Car l’homme est un artiste. Un vrai, aurait-on envie d’ajouter, tant ce nom d’artiste est galvaudé, usurpé par des gens parfois célèbres – hélas ! – pour qui l’art n’est qu’un faire-valoir, un de plus. Notre ami a beau être discret, dès que l’on aborde avec lui le domaine de l’art, il ne se sent plus ! Derrière ses lunettes, son regard brille et devient lointain, absorbé par sa vision intérieure. Quand les mots sortent de sa bouche, ils parlent d’espaces, de volumes, de couleurs, de traits, de compositions. Ils évoquent le travail ardu, exigeant, rigoureux auquel tout artiste s’astreint quand il est mené par la nécessité de son art. Il est aussi question des moments de grâce, ceux où l’inspiration semble venir d’un ailleurs qui nous habite.

    Quand on lui demande ce qui l’inspire, il évoque des voyages lointains au Moyen Orient, en Europe centrale et méditerranéenne, ces voyages dont il a fait plus tard sa profession parce que, jeune homme, il avait parcouru ces régions en stop, à bord de camions de transports internationaux. Dans ses yeux (bleus, les yeux !), les émotions se succèdent au fil des réminiscences. La mer l’attire, elle n’est jamais bien loin de ce qu’il exprime sur la toile ou sur le papier. Il porte en lui tant de paysages que ceux-ci ne peuvent que déborder sur sa toile, passés au filtre (au philtre ?) de sa sensibilité, de son talent aussi. Il fait allusion à des carnets de croquis qu’il a pris sur le vif, qu’il a gardés, annotés, auxquels il se réfère parfois lorsqu’il entreprend un nouveau travail. 


    Presque autodidacte (il a été l’élève de Fernand Carette, 1921-2005), il aime citer les maîtres qui ont influencé sa peinture. Le nom de Serge Poliakoff pour les à-plats de couleur jamais complètement unis, De Staël pour la couleur et la construction, Fautrier et Dubuffet pour la matière modelée, travaillée, transformée revient souvent dans la conversation mais aussi ceux de Tal Coat, Kenzo Okada, Jean Rustin, Emil Nolde, les artistes de CoBrA… Bien d’autres encore dont il est évident qu’il prend plaisir à évoquer les œuvres, afin de les faire mieux connaître à ses interlocuteurs.

    Et puis, il aime expérimenter toutes sortes de techniques, même si la peinture à l’huile reste son médium de prédilection. Chez lui, la curiosité n’est pas un vilain défaut mais plutôt un atout de plus dans son jeu ! Il se passionne également pour l’art postal, auquel il s’adonne avec la même passion et la même entièreté qu’à tout ce qu’il crée. La probité dont il fait preuve dans son art n’a d’égale que sa modestie. Il échange volontiers ses travaux contre ceux d’artistes – même inconnus - qu’il apprécie. 

    C’est d’ailleurs dans ce cadre-là que nous l’avons rencontré, même si l’échange n’était que la cerise sur le gâteau, notre envie de faire sa connaissance remontant à quelque temps déjà. Car nous avions déjà communiqué avec lui par Facebook interposé et nous avions pu deviner par ce biais ses qualités humaines et artistiques, même s’il restait pour nous un homme « virtueux ». Il est maintenant entré de plain-pied dans notre réalité et nous l’en remercions. Vous aussi pouvez le rencontrer, il « reçoit » presque tous les jours au sein du groupe « ReMue et Lézards associés » sur Facebook.
    Son nom ? Alain Adam !

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    JEAN-MARIE FLÉMAL

    Ode 

    A Alain

    I

    Sous le regard griffé
    un soleil de mine de plomb
    charrie parmi le désert océan
    sa longue et sauvage clameur

    À chaque pas qu’il refait
    leur christ se noie
    et se renoie muettement
    dans des gargouillis d’orgueil

    La mémoire des naufrages clapote
    un instant derrière d’acides
    rideaux d’embruns et la main
    comme instinctivement mue
    happe des pans de vide
    et c’est la brûlure soudaine

    Et le bolide entre en nous
    incendiant ce futur déjà rayé
    et ces bribes de passé projeté
    qui font l’étincelle du présent

    C’est le moment où les aveugles
    se mettent à voir brusquement
    et qu’entendent les sourds
    que les muets s’égosillent
    et que l’infinitésimal instant d’après
    les assoiffés se gavent de sable
    dans toute cette mouvance
    à nouveau silencieuse
    et que nul vent ne pousse

    II

    Le météore Rembrandt
    a percuté les quilles flottantes
    de la piscine Hockney

    Les voix des baigneurs
    tels des hologrammes inachevés
    surgissant de la mémoire

    III

    De sa main
    en perpétuelle mouvance
    jaillissent des cataclysmes
    d’acides de plomb et de sens

    Les strates de vide
    sont une matière dure
    qui inexorablement éteint
    celle qui jaillit de l’eau

    Le geste de l’autiste
    cent fois se mue en ressac
    les voix et les cris se superposent
    en rongements d’écume

    Celle qui donne la vie
    est aussi la mort absolue
    en la pierre

    Sans malice ni pitié
    elle est l’égale des dieux
    qui ne peuvent que s’y noyer

    Son espace
    fige le temps
    en tuant toute dimension

    Parfois elle joue
    à inventer des semblants
    de personnages
    et voudrait te happer la main
    avant même que tu
    n’écartes les doigts

    IV

    Il n’est pas encore né
    le dieu qui t’empêchera
    de remodeler le vacarme
    du silence

    V

    Soleil de pierre
    sur une eau pétrifiée
    lunaire

    Là où il l’effleure
    ce sont d’infimes flocs aspirés

    La matière est un langage
    où tout est verbe

    Âges se chevauchent
    mer de graphite
    d’anthracite et de diamant
    rebondissant de floc en flot
    avant de s’enfoncer sans bruit
    dans les roches noires :

    Le fou sait de naissance
    la dimension du vide
    dont ses flancs sont pleins

    VI

    L’effroi parfois se lit sur le papier
    et l’autiste rit sans avoir besoin
    de se retourner

    Il n’aime guère qu’on l’observe
    mais c’est sa main
    qui tient les commandes
    et pétrit toute cette eau
    qu’on dirait désormais
    plus grasse que mercure

    C’est l’instant furtif
    entre la trahison qui hésite
    et le brusque pourrissement
    du geste et de ses méandres

    VII

    Grouillement encore
    de relents lunaires et gras

    L’obsession insidieuse :
    une brassée végétale
    qui a tout asséché
    dans des crissements
    de verre broyé

    Amarré dans la marée
    le soleil un instant titube
    avant de percuter la muraille

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  • La mer, la mer, toujours recommencée - ALAIN ADAM

    L ' A r t     d e    l a i s s e r

    Voilà le genre de merveilles qu'il laisse, Alain Adam. Cette mer fait le plus grand bien à mon espace internautique. Elle l'irrigue, lui apprend à danser, à se mouvoir, à tanguer, à entrer dans le pouls d'un vertige. Ce bleu d'âme, féminin, profond, entre merveille et vrai, rêve et rivage, ce début de vert, masculin, liquide, remué. Cette mêlée de nuances qui fait masse et danse. Il y a un enivrement dans l'oeuvre, un autre entre l'oeuvre et nous. Cette grande rencontre liquide du figuratif et de l'abstrait, comme une cime sur le chemin de l'aventure. Maîtrise. Les trois images qui forment le petit cycle Océan sont des merveilles, des temps de respiration musicale, des lieux enchantés. Grâce. Paradis humain, présent aux êtres. Ainsi saisie, rendue, inventée, la mer vaut d'être toujours recommencée. Prenez votre temps, humez, contemplez, éprouvez. Alain Adam est à l'oeuvre.

    A R C A C H O N

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    O C É A N

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  • Mon Esquimaude hisse le drapeau noir sur la banquise

    A L A I N    A D A M

    Catastrophe : l'amour est morte

    a a 1.jpgDepuis la fin du mois de mars, je suis démobilisé, je suis dehors. Absent. J'ai déménagé. Je n'ai plus d'ordinateur en fonction. Je m'installe. Je place mes livres, j'attends la ligne téléphonique. Je bêche un jardin. Je sème des pois, des radis, je replante des choux. Je vaque. Je lis. Je suis un paysan désinvolte. Rare espèce. Je recommence à marcher. A chercher des lumières. Je suis à des lieues de la catastrophe.

    Je viens aujourd'hui, ce 13 mai, de renouer avec ma connexion. Ma première interlocutrice, c'est Geneviève. Et elle m'apprend cette intolérable nouvelle : Alain Adam, l'artiste peintre, mon ami et illustrateur, est mort tout seul, dans sa maison le 11 avril. Au début, je n'ai pas compris, pas compris ce que je lis. Geneviève m'explique. Je dégringole. Je chiale. Geneviève l'attendait, il n'est pas venu. Elle s'est inquiétée, elle a alerté la famille. On a découvert Alain, mort, seul, chez lui. Incroyable, inadmissible. Nous avions le projet d'une exposition à la Galerie l'Impression à Dinant. Nous avons pris ensemble les contacts. J'ai envoyé, sur l'ordinateur de mon travail, un mail à Alain pour connaître des nouvelles de notre projet. Un autre encore parce que l'éditrice de notre ouvrage commun, Les Désirs de l'Esquimaude, souhaitait entrer en contact avec lui. Je n'ai pas reçu de nouvelles. Je n'ai pas trouvé cela normal. Il voyage sans doute, ai-je pensé. Mais j'étais intrigué. Je relancerai cette grande asperge dès que ma connexion sera en ordre, ai-je pensé. Je ferai savoir à cet échalas carolo à quel point j'apprécie son silence très fumier. Et là, à sec, dans l'instant, il faut réaliser cette chose épouvantable. Monstrueuse, intolérable. Coup de poing dans le plexus solaire. Extinction subite de la lampe. Vent froid et noir dans la cervelle. Pas un ami pour me téléphoner, m'adresser un mail, un signe, m'avertir que le peintre s'en est allé, tragiquement. Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que ça veut dire ? J'ai consulté mes mails, jamais un mot. Rien. Il y a un voile de dépit sur le drap noir et rouge du deuil. Cette mort solitaire ajoute à ma peine. Je titube dans ce désastre. Par bonheur, - je veux absolument un point lumineux dans ce désert noir -, j'ai pris le temps de dire, avec nos amis communs, combien j'aimais Alain, combien j'aimais son art, son travail. J'ai mené une aventure avec lui. Les autres, celles qui étaient en projet, ont disparu dans le naufrage. Geneviève assume l'expo prévue. La loyale et fidèle Bordelaise.

    http://alainadampeintre.com/autresartistes.htm

    http://alainadampeintre.com/ 

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    Pour le reste, je veux verser un peu de ma rage désespérée sur la feuille. Dire que oui, voilà un signe supplémentaire de la salauderie de la vie. De cette grosse machine qui cogne à l'aveuglette. Qui nous nie en pleine gueule, nous frappe là où ça saigne. Et nous oblige à de terribles acrobaties pour tenir la route et le cap. Mais surtout, mouvement essentiel, vital, je veux remercier l'artiste pour les instants intimes et intenses de la coopération, de la conjonction de nos disciplines, pour l'effervescence des préparatifs. Pour cette petite merveille de l'oeuvre commune. Oui, ça, c'est le petit plus personnel. Aussi, j'ai aimé et j'aime chez Alain l'art de la fixation du déséquilibre, les emboîtements improbables, le Don Quichotte en faramineuse équitation sur le chevalet, la ferveur, la quête toujours relancée, le type infatigable, la formidable natation dans l'abstrait, les merveilleuses trouvailles, le charme effarant et irrésistible des dessins, des encres. J'aime ses marines, ses mers, ses plages, elles exhalent ce parfum fulgurant, cette lumière, ces mouvements qui ont hypnotisé mon enfance et l'ont gardée prisonnière et libre. Je l'avais écrit à Alain, tu me rends, intacte et merveilleuse, la sensation de mon enfance épatée devant la mer. Ah, je ne sais plus maintenant. Je ne veux pas tomber dans la rétrospective. Je suis assommé, groggy, enflé de peine. Je suis bien paumé, tout nu. Pour moi, ça vient de se produire. La nouvelle bout encore entre mes doigts. Ils sont grièvement brûlés. Je suis effaré, d'un seul coup, en retard sur le drame, de prendre cette roche de Sisyphe en plein torse. Je ne veux pas que ce départ s'opère en dehors de mes cris et de mes singeries catastrophées. Il faut hurler à la mort quand on vous dévalise ainsi d'une grande perche velue et parfumée à la nicotine. Le bleu de l'oeil, chez lui, quelque chose, une vitrine sur quelque chose de beau, de pudique, de secret. Grande gueule et pudeur de jeune fille. Provoc et délicatesse. Humour offensif et fraternité. Je veux pousser des cris. Des jurons. Je veux qu'ils soient de la cérémonie. Je veux être cet imbécile buté et traversé de chagrin qui gueule son inutile et risible désaccord. Son écœurement. Son épouvante. Sa peine. Et qui lève, tout au fond, son trophée d'affection. Mon trophée d'affection. A présent, on dirait un gros cornet de glace qui fond entre les mains d'un môme sans plus d'appétit. Je ne suis pas d'accord. je suis dégoûté. C'est un peu moi qu'on frappe. Je ne suis pas raisonnable. je m'en fous. J'ai mal au bide, à la tête, au cœur. J'entends craquer quelque chose au fond de ma grotte. Oui, tiens, lui et moi, nous sommes devenus amis au terme d'une violente engueulade. Et maintenant, je veux qu'on me rende mon grisonnant Troglodyte, ma vieillie barbe carolo, mon chevelu frangin. Je pressens qu'on est quelques-uns à saigner dans la coulisse, derrière la litre noire.

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    Photo Pascal Nivaille - ALAIN ET MOI

    Qu'est mon ami devenu
    que j'avais de si près tenu
    et tant aimé ? 

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  • Alain Adam

    ALAIN ADAM

    Un art du déséquilibre

     

    J’ai longtemps voyagé dans les galeries d’Alain Adam. Pour avoir un peu devisé avec lui, je sais qu’il est rétif aux salons d’artistes, au petit doigt en proue, à l’ostentatoire prise de cafetière, à la clique des élus des morpions de vernissage, des tiques de cocktail et aux prosternations de chapelle. Toutes choses qu’il délaisse pour s’adonner tout entier à l’amour immodéré et à la profonde connaissance de son art. Il n’y a que les vrais anars pour aimer ainsi. Anar, l’art d’Adam l’est aussi. Il semble avoir échafaudé un univers pictural rétif aux lois. Tout dans son œuvre s’oppose à l’ordre, à la géométrie, à l’équilibre, au boulonnage. Tout, dans sa peinture, bouge, tourne, penche, craque, brasse et danse dans une étonnante fixation du déséquilibre interrompu. Il n’est pas du côté des Assis de Rimbaud. Il n’est pas non plus du côté du confort de la pensée. C’est un homme du mouvement, il n’est pas du bord des arrêtés, c’est, par la pensée, par l’art pictural, un nomade et un acrobate. La pensée, chez lui, est une acrobatie. Il ne répond pas au chaos par l’ordre mais par sa singulière acception du rythme. Cela donne une œuvre qui vit, qui manifeste une vie ardente et volontaire, une vie distincte et peu soucieuse de se savoir assimilable, cela génère une œuvre qu’on suit, de pièce en pièce, comme les stations d’un parcours, les traces de l’affolant passage d’un Don Quichotte en motocyclette.

     

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    La peinture d’Adam est aussi très visiblement une peinture qui pense, qui répond aux exigences et aux conceptions de son démiurge. C’est une peinture qui invente sans cesse son absence de système. Son point d’ancrage, c’est un refus catégorique de la stabilité. Adam a une formule magnifique lorsqu’il écrit que sa peinture « réalise une sorte de puzzle de l’impermanence ». Plutôt que de fuir le chaos, plutôt que de lui trouver un impossible remède, on a l’impression que l’artiste surfe sur des plaques tectoniques encolérées, disloquées par un magma en bouillon. Adam habite le chaos, il habite le mouvement, il habite au cœur mobile du déséquilibre.

    Son œuvre, c’est ça, ces secousses formidablement transposées, disposées, brinquebalées dans le train en marche de leur instabilité et c’est aussi ce tableau, cette feuille, ce panneau qui constituent des considérations sidérantes sur l’être, sur la pensée, sur le lieu et la manière de s’y trouver et d’y prendre place. Être et exister dans ce qui se rompt, dans ce qui cède, se fissure, pousse, gravit, tangue, file, être et exister hors du bâtiment illusoire des garde-fous, être et exister avec l’incertitude et contre les certificateurs, être et exister dans l’infatigable édification d’un grand puzzle de l’impermanence, voilà quelques-unes des caractéristiques d’Adam.

    Je suis épaté enfin par le pouvoir suggestif de cette peinture qui alerte la pensée, qui jette le regardeur dans un salubre tourbillon, dans une sorte de face-à-face avec le vertige d’être.

    J’ai à cœur de dire un mot sur les cahiers dans lesquels j’ai prélevé quelques délicates et superbes aquarelles. Chez cet hercule qui joue et jongle avec les masses et veille à l’orchestration de leur déséquilibre, il y a aussi un aquarelliste délicat, un portraitiste merveilleusement doué qui, en quelques traits de pinceaux, vous trousse un visage, une silhouette et une âme. Chez ce type rôdé aux grondements telluriques, aux plaintes métalliques ou minérales des matériaux périlleusement empilés, il y a un type qui sait jouer du violon, avec l’allégresse, le charme, la profondeur d’âme du Tzigane. Un Adam en correspondance avec la grâce.

     

    Alain Adam,

    peintre expressionniste abstrait

     

    Autoportrait verbal

     

    Presque autodidacte (j’ai été l’élève de Fernand Carette, 1921-2005) dans ma prime jeunesse.  

    J’ai été inspiré par divers artistes, Serge Poliakoff pour les aplats de couleur jamais complètement unis, Nicolas De Staël pour la couleur et la construction, Jean Fautrier et Jean Dubuffet pour la matière modelée, travaillée, transformée, et aussi Tal Coat, Kenzo Okada,  les artistes de CoBrA… Je suis attiré par l’abstraction, pour l’espace plastique qu’elle met à ma disposition, 

    que je peux occuper, m’approprier, diviser, organiser, perdre parfois pour mieux le reconquérir ensuite.  Je m’efforce d’aboutir à une harmonie, un équilibre des formes et des couleurs, j’essaie de donner un sens au chaos, en réalisant une sorte de puzzle de l’impermanence qui peut être réinterprété à tout moment. Il est important que le tableau n’apparaisse pas comme figé, sclérosé mais qu’un mouvement constant l’anime. Je me revendique de l’expressionnisme abstrait en ce sens que je considère que la peinture ne doit pas être pensée comme s’inscrivant dans la surface limitée de la toile, celle-ci ne constituant qu’une fenêtre sur l’action de peindre, de juxtaposer couleurs et matières, de les opposer, de les imbriquer, de les superposer en couches successives. Les variations présentes tant dans les couleurs que dans les matières peuvent refléter une gamme presque infinie d’émotions, un volume et un espace sans cesse mouvants, selon le regard que l’on y porte. Le spectateur garde ainsi sa liberté d’interpréter ce qu’il voit et peut-être d’y trouver davantage que ce qu’il cherche. J’aime expérimenter toutes sortes de techniques, même si la peinture à l’huile reste mon médium de prédilection.