• I comme Iran de Sanaz Azari avec Behrouz Majidi

    I COMME IRAN

    de Sanaz Azari avec Behrouz Majidi

    Joaillerie et documentairea mam1.jpg

    Les circonstances

    a mam 2.jpgSuzy Cohen, artiste judéo-marocaine qui elle aussi a connu l'exil, l'apprentissage des langues différentes, les vexations, les injures, avait attiré mon attention sur la qualité extra-ordinaire de ce documentaire de Sanaz Azari et de son interprète Behrouz Majidi, Iranien en exil que nous appelons affectueusement Mamali. Par la suite, grâce à l'intercession de Suzy Cohen, nous avons revu ce documentaire exceptionnel en compagnie de Christine Nicaise, l'artiste peintre qui était l'épouse de Mamali, hélas décédé récemment, de façon inopinée. Le drame de sa disparition a ébranlé Christine, il nous a, nous aussi, fortement atteints. Et nous regardons cette terrible absence comme des éleveurs d'Afrique sidérés et abasourdis cherchent un point d'eau et de vie soudainement disparu, anéanti. Mon propos, en chroniquant dans mon espace littéraire personnel, n'est pas réellement de "faire de la presse". Mon propos, c'est toujours, c'est d'abord de transmettre une vibration, un frisson, un bouleversement, un tressaillement, de mettre à portée de mon visiteur, ce qui m'émeut et me met en mouvement, ce qui sollicite, pour les grandir et les enrichir, mon âme, mon cœur, mon intelligence. Ce qui fait tinter la cloche de mon humanité. Ici, devant I comme Iran, devant la disparition de son acteur, devant le désastre dans lequel est jeté Christine Nicaise, ma vie tend les bras et prend tout ensemble, l'oeuvre, la tragédie, la détresse et retentit violemment à la fois comme un tocsin d'alerte et un bourdon de glas. Je frémis de l'écrire. Mamali avait acquis la nationalité belge, il venait d'échapper tout récemment à cette errance honteuse à quoi sont livrés les migrants qui fuient une réalité abjecte, à ce trou d'identité qui deviendra le scandale de notre siècle, quand il aura pris du recul face à son égoïste pusillanimité. Mamali respirait enfin. Sans doute, pourtant, la résistance, l'exode, la longue lutte, les épreuves répétées, les brimades, les procédés vexatoires ont-ils usé ce cœur ardent, courageux et exalté, ce coeur épris de justice et de liberté. Pourtant, I comme Iran, témoignage splendide et exceptionnel lieu de mémoire désormais, nous convie à voir Mamali à  l'oeuvre. Vivant, beau, convaincant, subtil, habité d'un feu captivant, sorti blessé d'une épreuve terrible. Le voir au-dessus du ressentiment personnel mais totalement investi, engagé dans une conscience politique ferme et courageuse, dans un combat au fleuret, à l'élégance, à la poésie, un combat qui prend racine dans la racine même des mots. Rien, peut-être, n'est plus efficace, dans la protestation ultime, que la position de cet enseignant qu'il incarne et dont il est la matière et l'essence. Cet enseignant providentiel fait naître de l'approche sensible, raisonnée, habile et perspicace des mots le halo magnifique de la liberté. "Mamali, me disait très judicieusement Suzy Cohen, a la même présence de dos que de face, et quand il efface le tableau, même ce geste anodin est chargé, métaphorique...c'est une force". Mamali est à l'écran ce qu'un ami qu'on aime, qui rayonne et en qui on a confiance est à la vie. Il témoigne là, avec une grâce philosophique et une inspiration poétique rares. "Et on comprend à travers ce film, me disait Suzy Cohen avec ferveur, tous les dégâts faits sur cette belle âme ... Il faut parler, ajoute-t-elle, de toutes ces langues qu'il emploie et qu'il a glanées sur le.chemin...". Oui, ce parcours pénible, harassant, dans le film, il le suggère. Si bien, si adroitement qu'on le lit en filigrane, Suzy Cohen a raison. Mamali est de ces hommes qui trouvent de l'or impalpable dans l'épreuve, des fruits savoureux dans le désert. Ses yeux considérables l'affirment. Sa dextérité intellectuelle le signale. Nous savons toutefois, avec Aragon et Brassens, "ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, ... , ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare". Nous devinons, avec un effroi mêlé de compassion, l'énergie vitale qu'il aura dépensé au cours de ce long gravissement.

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    La réalisatrice Sanaz Azari

    Le pitch

    Nous sommes dans une classe. Un bureau, un tableau, un enseignant, une étudiante. Huis clos. L’étudiante (la réalisatrice, Sanaz Azari) a une connaissance orale de sa langue maternelle. Elle veut apprendre à la lire et à l'écrire. Pour l'assister dans cette voie (voix), un enseignant (Behrouz Majidi, notre Mamali). Son regard pétille d'intelligence. Il possède cette langue iranienne, le persan, et l'enseigne avec bienveillance. Une once de malice aussi. Il apprend à son élève la graphie, les notions élémentaires de la langue. Entre elle et lui, un dialogue plein de saveur, de savoir, d'écoute, de respect. Il ouvre son enseignement à l'histoire et à la culture de l'Iran. Il ajoute à l'enseignement strict la notion d'initiation. Il revient sur les mots immolés, pour cause de révolution islamique. Je laisse Suzy Cohen, exaltée et tellement impliquée, vous parler de Mamali évoquant le vin.  "Saroooob. Le vin. Mamali boit le mot, il s'en délecte. Ce mot, cet interdit désormais .Sa manière à lui de dire merde aux mollahs. À l hypocrisie qui tue." La révolution islamique a balayé le mot vin pour en fait un neutre nectar des anges, quelque chose de cette nature. Ce mot destitué, Mamali le fait sonner comme l'ivresse qu'il apporte, il l'enfle de souffle et d'ivresse.  "Naaan, le pain, poursuit Suzy au maximum de sa fièvre, le pain, le début de tout.. Le début de la lutte, c'est beau". Oui, pour apprendre le mot pain, Mamali prend l'exemple d'un père désargenté qui ne peut offrir de pain aux siens. Tout est imbriqué, la leçon de persan est aussi la leçon de vie. La leçon est aussi un questionnement d'une profondeur vertigineuse. Qu'est-ce qu'une révolution ? Qu'est-ce que la conscience d'un peuple ? Et de ce foisonnement de rectifications, d'interrogations, de mots et de vignettes pris de vertiges eux aussi, redistribués comme un imagier insidieux de Magritte avec une opportunité implacable, on voit se lever, fascinant et bienvenu, le corps presque transparent de la liberté. Geste blasphématoire et salvateur par excellence. Mamali continue invariablement, désormais, à affirmer son opposition à toute révolution qui, pour asseoir sa pérennité (relative), s'assoit sur la saveur, la complexité, sur la poésie, sur la liberté des mots et des idées. Je le salue comme un phare, avec respect et affection. J'écris ceci pour tous ceux qui l'aiment et pour le bonheur intime et lumineux que c'est de faire connaître à des inconnus un beau visage aimable. Digne d'être aimé.  

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    Mamali et Christine