• Du fond d'un puits - Otto Ganz

    Otto Ganz

    Du fond d’un puits

    Maelström reEvolution

     

    Ce n’est qu’au fond du puits que l’on voit la misère, la Grande Misère qui bat ses mille coups sur les vitres. Le reste n’est qu’un maquillage de surface. Une énième vulgarisation de la douleur, d’ixièmes temps au cours desquels est niée la crédibilité d’un seul.

    Ganz le poète, dans une situation personnelle de péril extrême, s’est trouvé nez à nez avec la Grande Misère. Ganz le poète a trouvé, est descendu en ce fond du monde le plus profond qui soit : le fond de soi-même. Scaphandrier nu dans les abysses. Dans le naufrage en piscine, on coule, on donne du talon tout en bas et on remonte à la surface. Au fond du fond, au fond de soi-même, dans le puits de la perdition dans lequel le poète Ganz est tombé, rien de comparable. Le coup de talon salvateur s’enlise dans la boue, geste qui ne sauve pas, coup dans la vase. Voilà la calamité à laquelle le poète, blessé et affaibli, risque de succomber sans renoncer jamais à arracher à l’effroi de la situation des paroles arides, considérables, d’une lucidité presque intenable.

    A l’exact inverse de celui qui d’un élan troue les plafonds, le poète est tombé, d’étape en étape, jusqu’au fond poisseux de son vertige à travers les certitudes devenues, consécutivement au choc, des illusions  et les illusions, consécutivement à la traversée verticale, des épaves disloquées.

    Au fond, dans une prostration morbide, la mort est vraie, elle a presque lieu dans le corps et dans l’esprit, l’épreuve est traversée – monstrueuse, de la naissance et de l’existence de la mort en soi. La mort entre en action, regardée, légendée par celui qui éprouve son intrusion en lui.

    Légende sans doute, comme tant d’autres, qui raconte d’un homme qui voulut fracasser l’illusion comment il s’est fracassé vingt mètres plus bas.  

    Ici, on entend hurler l’ambulance physique et métaphysique, du sang et de l’encre coulent, l’astre tombe, désastre. Le récit découpé au rasoir de ce calvaire en pente, moite, aqueux et tourbeux, de cet effleurement de la mort et du néant est un grand et affolant acte de résistance poétique, juste un ton au-dessus du râle d’agonie. L’icarien Ganz tombe à l’écart des mythes comme une pierre humaine seulement douée encore du miracle poétique de transcrire et de faire résonner le séisme. Expérience de mort, expérience de l’extinction. Non, ce n’est pas expérience qu’il faut écrire, c’est épreuve. Épreuve.   

    Tout au plus un apaisement de sépulcre.

    Moi qui connais l’homme et le poète, moi qui l’aime depuis longtemps, je mesure au millilitre de sang près ce que désigne et recouvre la formulation. Et la chute, la mise au supplice.

    L’effroi d’être présent.

    Entrée dans la dimension de l’insoutenable. Une dimension lovecraftienne dépourvue de tout effet, purement, nûment lovecraftienne. Evénement hyperréaliste, tragique  comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un corps décousu et du fil tendu de son esprit. L’homme couché de tout son long dans la calamité existentielle, dans les abattis froids et glauques du sacré.

    Un homme ne perd pied que lorsque ses genoux refusent de soutenir sa masse spirituelle.

    Ganz s’est approché du fond, il l’a touché, il a touché l’horizon, il s’est avancé dans cette dimension où les contraires se jouxtent. Il est entré en terre interdite, derrière la limite. Il y a arraché des bribes d’écriture. Il a habité son effondrement jusqu’à l’orée de la folie, c’est-à-dire la lucidité en état d’ébullition. Il a vu, senti, éprouvé ce qui peut faire basculer définitivement.

    Ce n’est pas la possibilité de voir l’horizon qui est un indicateur de liberté, mais la capacité à reconstruire la conviction que celui-ci doit impérativement demeurer hors d’atteinte.

    J’ai vu Ganz. Il est en vie. Quelque chose est brûlé. Une lumière en lui s’est sertie. Par ailleurs, il y a désormais en lui de la lie de ciel, des étoiles de vase. L’événement le grandit, à mes yeux. Son texte est un incendie devant la raison, devant l’équilibre, devant la mesure, devant la tombe. J’aime ce recueil terrible, j’aime le terrible  Ganz. La poésie ainsi pratiquée ne demande pas de formules, n’appelle pas de critiques à paraître. Elle exige qu’on distingue son frère parmi les badauds. Le reste, littérature, passage, courants d’air.

    La vraie misère est de se révolter contre son état.

    L’ouvrage vit avec une superbe œuvre originale de l’auteur et une illustration de Frédérique Longrée. Sur les exaltantes et étranges œuvres graphiques de Ganz, je me suis prononcé.

    http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/otto-ganz/

     

    J’y reviendrai sous peu.