• Fabrizio La Torre

    Fabrizio La Torre

    Le monde des années 50

    Brussels Art Edition 2014

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    à Suzy Cohen, à qui je dois la découverte de l’œuvre 

    Fabrizio La Torre,  né en  1921 et mort en août 2014, est le petit-fils du photographe italien Enrico Valenziani, considéré comme l’un des pères de la photographie italienne. Son père est écrivain, sa mère est peintre, céramiste, styliste chez Hermès. Il naît donc dans un milieu d’art, il naît cerné par l’art et le goût de la création.

    Si La Torre aujourd’hui apparaît à son tour comme un artiste immense qui a mis au point une formidable signature graphique fondée sur une impressionnante maîtrise technique, une humanité profonde et sensible, une inventivité captivante et un sens poétique du témoignage, il n’a, à l’origine, pas l’intention de faire œuvre, son propos, c’est d’être « un honnête témoin de son temps ». C’est un projet simple et humble. Sans y prendre garde, peut-être, le photographe plein d’humilité, va prendre la mesure, la dimension de son nom et élever, photographie après photographie, une œuvre haute, raffinée et sensible.

    Rattaché par son propos à l’école humaniste, La Torre s’impose aussi comme un poète de l’image, comme un homme qui patiente, qui observe, qui apprivoise longtemps avant de déclencher. Avant de recueillir. Il voit les perles se préparer, il attend, il se laisse hypnotiser, son œil a de l’inspiration, du tact et de la dextérité, il saisit, il fixe. La Torre possède une qualité rare, une qualité humaine prodigieuse et qui produit de belles fleurs : il inspire confiance à ceux qu’il regarde, il n’a jamais l’air d’un intrus. Il est présent sans impertinence, sans volonté de conquérir. Ses belles intentions doivent être lisibles car il est toujours reçu. La Torre sans doute sait flâner longtemps, il sait errer, se laisser aimanter.

    Il a, dans son travail photographique, une épatante science du temps : il déclenche au bon moment. Le temps de son déclenchement est toujours le bon moment. Il ne cherche pas l’effet. Il attrape pourtant infailliblement le moment d’or, il capture le frisson, toujours. 

    Sa photographie est belle, elle se contemple longtemps, patiemment, elle se déplie comme les vers d’un poème, elle respire formidablement. Quelque chose de bienfaisant en émane et vous conquiert sans brutalité. C’est toujours un fascinant cocktail d’émotions : le poignant, l’étrange, le somptueux, le farfelu, le charmant, le complexe, le cocasse, le vaste, le ténu, le savant, le profus, le rigoureux, l’épatant, le simple s’y enchevêtrent avec une sorte de naturel confondant. L’intervention de l’art, celle de l’artiste, s’y sentent d’abord à peine. Mais dès qu’on s'aventure plus profondément dans le territoire de la photographie, on sent ce que La Torre a prémédité, ce qu’il a pris le temps de voir, comme il a détecté les concordances, les discordances, les effets de lumière, les danses, les ballets formels, l’instant magnifique d’un visage, la façon dont les éléments concertent. On sent que l’artiste a médité quelque temps sur la chose, qu’il s’est laissé bercer par son sujet, emplir par lui avant de le capturer. Et quand il y a capture immédiate, - ce qui est fréquent, au demeurant, dans l’œuvre-, elle est toujours le produit d’un être exercé, d’un artiste en pleine possession de son savoir et qui peut compter sur sa maîtrise et son inspiration jusque dans l’élan rapide et instantané. Dans le spontané, il y a chez lui une grande sûreté de l’œil et de l'âme, simultanément. De l'âme ? Oui, cet accessoire métaphysique qui permet de prendre la température du monde et de soi dans le monde, qui inspire une curiosité déférente pour l'autre, qui éveille au désir d'une communication, qui pressent le beau et qui tinte comme les clochettes de muguet au vent. La Torre est un esthète qui ne cherche pas à soumettre le monde à son prisme, qui n'a pas l'obsession de lui imposer sa griffe, c'est un artiste disponible qui aime être surpris, sollicité par l'immédiat, qui apprécie d'être ému, c'est aussi un compositeur capable de dompter ses vertiges et de les transmuer en créations vertigineuses. 

    La Torre, dans sa polyvalence artistique, excelle à saisir le proche, l’intime, l’immense, le vaste avec le même pouvoir de conviction. La vastitude, chez lui, ce sont des détails magiques additionnés comme dans l’art du vitrail ou de la mosaïque. Tout tient. Le hasard n’a guère de place là-dedans, l’image est poétiquement songée. Fils d’un pionnier de la photographie, homme averti sur l’art, La Torre ne peut pas ignorer qu’il a du talent. Peu lui importe. Quand il photographie, son ego est absent, tout son savoir est mobilisé, son humanité est en alerte, sa technique n’a d’autre souci que de servir le propos. On fait œuvre sans chercher à faire œuvre, en ayant simplement le sens de l’essentiel et le moyen de lui rendre justice. La Torre est à la fois homme de doigté et de tact. Sa belle nature humaine éclaire ses clichés. Toute l’œuvre dit que La Torre est guidé par une grande noblesse de sentiments. Une dignité. Une élégance.

    Les enfants qu’il photographie de par le monde forment ensemble une cascade poétique rassérénante. Sans tricher le monde, sans embellir l'humanité, sans céder à l'appel des sirènes du kitsch, semble nous dire La Torre, il y a moyen de cueillir partout des paillettes et des pépites d'or simple. Il y a matière et essence à recueillir. Toute son oeuvre concourt à un grand chant humain et à une vision élevée.    

    Je demeure hébété d’admiration devant les somptueuses images de La Torre où l’être humain apparaît minuscule parmi des architectures titanesques, énormes, boursouflées Et, en regardant longtemps ces images, il m’apparaît qu’il ne nous montre pas des créatures écrasées par la démesure des édifices, mais de petits êtres délicats, fragiles, étranges, étonnants en vie et en mouvement dans des écrins exorbitants. C'est à la fois observé et rendu comme saugrenu et touchant. L’œuvre de La Torre, dans une singularité exaltante, est un toujours plaidoyer pour la vie, pour les vies à travers le monde. Il y a moyen de dire ensemble, quand comme lui on est poète, l’insignifiance et la beauté, le fragile et le troublant. 

    A l’observation d’une photographie de La Torre montrant une pagode sur l’eau, flottant sous un ciel sourd et riche d’une étonnante morsure de lumière, je songe qu’il y a du peintre et du graveur en lui et, en feuilletant à nouveau l’ouvrage, je rencontre un homme de la nuance et du mariage des nuances, un homme des avant-plans précis et des lointains brumeux, un homme de la spontanéité intelligente, un artisan du poème visuel, de la lumière satinée, du contraste et de l’infusion lumineuse.

    Vu par La Torre, le monde des années 50 ne hisse pas le drapeau de la nostalgie, il s'impose comme un moment de modernité, un temps où le circonstanciel et l'éternel cohabitent au projet de se rendre inoubliables, à se faire une place dans la durée.

  • Du fond d'un puits - Otto Ganz

    Otto Ganz

    Du fond d’un puits

    Maelström reEvolution

     

    Ce n’est qu’au fond du puits que l’on voit la misère, la Grande Misère qui bat ses mille coups sur les vitres. Le reste n’est qu’un maquillage de surface. Une énième vulgarisation de la douleur, d’ixièmes temps au cours desquels est niée la crédibilité d’un seul.

    Ganz le poète, dans une situation personnelle de péril extrême, s’est trouvé nez à nez avec la Grande Misère. Ganz le poète a trouvé, est descendu en ce fond du monde le plus profond qui soit : le fond de soi-même. Scaphandrier nu dans les abysses. Dans le naufrage en piscine, on coule, on donne du talon tout en bas et on remonte à la surface. Au fond du fond, au fond de soi-même, dans le puits de la perdition dans lequel le poète Ganz est tombé, rien de comparable. Le coup de talon salvateur s’enlise dans la boue, geste qui ne sauve pas, coup dans la vase. Voilà la calamité à laquelle le poète, blessé et affaibli, risque de succomber sans renoncer jamais à arracher à l’effroi de la situation des paroles arides, considérables, d’une lucidité presque intenable.

    A l’exact inverse de celui qui d’un élan troue les plafonds, le poète est tombé, d’étape en étape, jusqu’au fond poisseux de son vertige à travers les certitudes devenues, consécutivement au choc, des illusions  et les illusions, consécutivement à la traversée verticale, des épaves disloquées.

    Au fond, dans une prostration morbide, la mort est vraie, elle a presque lieu dans le corps et dans l’esprit, l’épreuve est traversée – monstrueuse, de la naissance et de l’existence de la mort en soi. La mort entre en action, regardée, légendée par celui qui éprouve son intrusion en lui.

    Légende sans doute, comme tant d’autres, qui raconte d’un homme qui voulut fracasser l’illusion comment il s’est fracassé vingt mètres plus bas.  

    Ici, on entend hurler l’ambulance physique et métaphysique, du sang et de l’encre coulent, l’astre tombe, désastre. Le récit découpé au rasoir de ce calvaire en pente, moite, aqueux et tourbeux, de cet effleurement de la mort et du néant est un grand et affolant acte de résistance poétique, juste un ton au-dessus du râle d’agonie. L’icarien Ganz tombe à l’écart des mythes comme une pierre humaine seulement douée encore du miracle poétique de transcrire et de faire résonner le séisme. Expérience de mort, expérience de l’extinction. Non, ce n’est pas expérience qu’il faut écrire, c’est épreuve. Épreuve.   

    Tout au plus un apaisement de sépulcre.

    Moi qui connais l’homme et le poète, moi qui l’aime depuis longtemps, je mesure au millilitre de sang près ce que désigne et recouvre la formulation. Et la chute, la mise au supplice.

    L’effroi d’être présent.

    Entrée dans la dimension de l’insoutenable. Une dimension lovecraftienne dépourvue de tout effet, purement, nûment lovecraftienne. Evénement hyperréaliste, tragique  comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un corps décousu et du fil tendu de son esprit. L’homme couché de tout son long dans la calamité existentielle, dans les abattis froids et glauques du sacré.

    Un homme ne perd pied que lorsque ses genoux refusent de soutenir sa masse spirituelle.

    Ganz s’est approché du fond, il l’a touché, il a touché l’horizon, il s’est avancé dans cette dimension où les contraires se jouxtent. Il est entré en terre interdite, derrière la limite. Il y a arraché des bribes d’écriture. Il a habité son effondrement jusqu’à l’orée de la folie, c’est-à-dire la lucidité en état d’ébullition. Il a vu, senti, éprouvé ce qui peut faire basculer définitivement.

    Ce n’est pas la possibilité de voir l’horizon qui est un indicateur de liberté, mais la capacité à reconstruire la conviction que celui-ci doit impérativement demeurer hors d’atteinte.

    J’ai vu Ganz. Il est en vie. Quelque chose est brûlé. Une lumière en lui s’est sertie. Par ailleurs, il y a désormais en lui de la lie de ciel, des étoiles de vase. L’événement le grandit, à mes yeux. Son texte est un incendie devant la raison, devant l’équilibre, devant la mesure, devant la tombe. J’aime ce recueil terrible, j’aime le terrible  Ganz. La poésie ainsi pratiquée ne demande pas de formules, n’appelle pas de critiques à paraître. Elle exige qu’on distingue son frère parmi les badauds. Le reste, littérature, passage, courants d’air.

    La vraie misère est de se révolter contre son état.

    L’ouvrage vit avec une superbe œuvre originale de l’auteur et une illustration de Frédérique Longrée. Sur les exaltantes et étranges œuvres graphiques de Ganz, je me suis prononcé.

    http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/otto-ganz/

     

    J’y reviendrai sous peu.