• Alain Gegout, artiste peintre

    A L A I N    G E G O U T

    i n v e n t i o n    d u    m u s é u m    d e    l a    f e m m e

    http://www.gegout-art.odexpo.com/

    a flo 7.jpgJe croise des œuvres de l'artiste depuis longtemps. Faux, le verbe croiser n'est guère approprié car il faut dire que je m'arrête à chaque fois, je fais halte, je regarde, je prends le pouls de la chose, le mien, il me semble que ça colle. Le type, cet artiste peintre français né en 1951, cet alpiniste skieur, ce cyclonaute frénétique, cet aventurier aéré et enivré à l'air des Alpes, est formidablement doué. J'ai l'impression que c'est un homme bavard, logorrhéique mais, ne l'ayant jamais rencontré, je n'en suis pas sûr. Je le sens bien comme un créateur invétéré, un irrémédiable créateur qui utilise même le temps de parole qu'il s'impartit à créer des structures sonores baroques, à modeler des phrases étranges, inutiles, absurdes et passionnantes dans le silence, à semer son passage de traces, d'éclaboussures, d'empreintes et de sons. Il y a sa muse, Flo, son inspiratrice qu'il torture et sublime sans cesse. Cette monstrueuse et somptueuse protubérance virtuelle de lui-même, ce phantasme incarné et estropié est une trouvaille sublime situé à l'improbable intersection entre la pataphysique de Jarry et la quête esthétique tourmentée d'Egon Schiele.

    a flo 8.jpgCette Flo polymorphe est un haut lieu de la singularité picturale, un pic investi d'affects, d'orages existentiels, de bouffonneries, c'est une glorieuse anti-héroïne, une divinité torse, une femme-tronc sans cesse pillée, un moignon somptueux, une majesté équarrie. Cette muse mutilée, cette gueule cassée et irrésistible est peut-être la métaphore la plus étourdissante de l'art d'aujourd'hui. Gegout nous apprend sans doute que dans les Alpes, en altitude, dans la confrontation avec la pente et avec le froid, dans l'affrontement à l'effort physique, on respire mieux qu'à Paris, plus profondément, plus subtilement, plus audacieusement, à l'écart, en tous les cas, de la nouvelle truanderie conceptuelle, à l'abri de l'art bradé, maquereauté à l'arnaque cérébrale, loin de l’écœurante manualisation intello-pruritaire qu'un puissant goût du lucre et du pigeonnage aiguillonne. Oh, les ignobles sépulcres barbouillés, les pesants bougnats de galerie, les entubeurs de rondelles gloutonnes et fortunées ! Gegout est un véritable oiseau par-dessus ces dégénérés et vicieux faisans d'élevage, piverts à bec de mousse, volailles embrochées de fond en comble. Attention, le sportif insatiable, le maniaque enivré, perfusé à l'effort, l'hygiéniste forcené, l'oblitéré au tampon de la santé sont quelquefois d'infréquentables engeances, des raclures de crétins qui peuvent vous piler les noix sans une once de ménagement et de lassitude. Et quand c'est fini, rebelote.

    a flo 9.jpgRevenons à notre bélier qui vaut tellement mieux que ces digressions intempestives. Avec sa muse difforme, polymorphe, instable, il atteint à une sorte de sincérité artistique inédite, troublante, enflée de vérités et de paradoxes en perpétuelle révolution. Mais un être, - et surtout s'il se met en tête de créer -, c'est ça, un projet architectural, une fêlure, un marc de splendeur, un champ de bataille, une liberté qui se débat, qui rue et s'ébroue, c'est l'écho répété d'un avortement et une aventure pleine d'aléas. La muse de Gegout est un voyage de l'être à elle toute seule, sa muse est une bande de muses, de corbeaux, de nymphes, sa muse est une compote existentielle. Et son égérie, c'est également un fou rire, une charcuterie métaphysique, un drame affreux, une tragédie de poche, de toile. La gravité et le risible ensemble, inséparables comme deux oiseaux en cage. Son égérie, c'est une inspiratrice qui expire et, phénix increvable, renaît de ses cendres, Flo, c'est Gegout, comme Emma était Gustave. Quel autre vrai sujet, au demeurant, pour un artiste que la femme ? Dieu merci, la femme touche à tout et élargit le spectre d'action de l'artiste. (Ho, je ne la cantonne pas au rôle d'inspiratrice, il y a des lustres que j'ai la passion de l'art féminin, de l'art selon les femmes ! Mes espaces l'attestent.). Mais l'oeuvre de Gegout est vaste et excède de loin le mystère d'un personnage. L'oeuvre exhale comme un puissant parfum la quête d'un graal dont parfois la silhouette de Flo esquisse la forme et l'élan.

    Les photographies de l'artiste au travail sont de Bernard Pillet.

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  • Corinne Héraud chez JFE - Arte Prima

    Corinne Héraud chez JFE

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    http://www.jacquesflamenteditions.com/ap-007-heraud/

    https://www.facebook.com/corinne.heraud

    Ce livre est ce que l’on appelle communément un « beau livre ». Chaque ouvrage possède une reliure cartonnée, matelassée et pelliculée mat anti-rayures. L’ouvrage est imprimé sur du papier Condat 170 gr. couché mat.

    Les ouvrages sont constitués de 128 pages grand format (24×31) avec un texte d’introduction sur le travail de l’artiste de Denys-Louis Colaux et une soixantaine de reproductions en couleur des œuvres de l’artiste.

    Les ouvrages seront envoyés en colis suivis dans des étuis cartonnés avec renfort mousse pour éviter les risques de détérioration dus au transport.

    QUATRIÈME DE COUVERTURE

    (…) Les thématiques de prédilection déclarées de Corinne Héraud sont la nature et les sujets existentiels comme l’identité, l’image, la solitude. J’y vois aussi un profond et sensible attrait pour le mystère et la hantise. Sa geste est indéniablement pictorialiste. Héraud est une lointaine descen- dante de ce mouvement qui apparaît à la lisière du vingtième siècle et qui veut faire admettre la photographie au sein des Beaux-Arts. L’intention des pictorialistes est de s’écarter de l’imitation mécanique pour – à l’aide de procédés, de recettes, de retouches, de cadrages, de gommages, d’effets de lumière, d’inventions : toute une alchimie technique –, donner à la photographie la forme d’un art à part entière, distinct et original. À l’heure du numérique, de la vulgarisation et du galvaudage de la photographie, cette quête d’une forme d’art photographique connaît une sorte de renaissance, un sursaut de dignité. C’est dans cette quête artistique, dans ce mouvement de l’invention, que je situe l’œuvre puissante et singulière de Corinne Héraud. (DENYS-LOUIS COLAUX)

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  • Victorine Follana

    V I C T O R I N E    F O L L A N A

    sorcellerie existentielle

    a vic 1.jpghttps://www.facebook.com/Victorinefollana
    http://www.victorinefollana.fr/

    Dans le monde envoûtant et essentiellement féminin de la sorcière rouge, de la sorcière flamboyante Victorine Follana, le merveilleux, le fantastique et l'effroi tournent dans la même ronde, volettent dans le même essaim, nagent dans le même banc. Et de cette promiscuité étrange, poétique et dangereuse naît l’ensorcellement d'un vertige. Un manège enchanté et terrible entre en rotation. De même qu'une sorte de conscience exacerbée, une traversée des temps (entre l'enfance et le désastre - la chute des astres, entre le rêve et le cauchemar, entre le passé et le souvenir, entre l'incapacité et l'initiation, le cheminement et la déroute). Le ludique semble tout près du tragique, la féerie du drame. Quelque chose de délétère, de vaguement menaçant rôde, flotte. Le conte n'a cessé d'être hanté par le maléfique, le terrible, le danger, ce sont, de tout temps, quelques-uns de ses plus sûr ingrédients. Victorine Follana les fait tinter d'une manière inédite. Victorine Follana lie ces contraires avec une efficacité subtile et implacable. Cela coexiste dans un équilibre fascinant, sans équerre, étonnamment instable. La sorcière est là au mieux de sa magie. Formidable échevellement de la faunesse rouge. C'est confondant. Elle semble à la fois portée, emmenée sur le pinceau de son aventure à l’instar de ses consœurs chevauchant un balai aérien et en contrôle de sa création, à la fois surprise et aux commandes, aspirée et inspirée, sauvage et apprivoisée.

    a vic 18.jpgDans sa toile, avec les élans de lumière, et cette impression d'eau, d'enlisement parfois, cette impression solaire aussi qui tire parfois sur le feu, la combustion, le bonheur est cité mais quelque chose d'inquiet, d'inquiétant tremble, affleure. Une once de démesure déchire. Le conte touche le fait divers du bout du doigt, le rouet et la roue du destin tournent ensemble, la quenouille et la banderille blessent ensemble. Une confusion délibérée, une absence de contours, des chevauchements d'élans, des intensités brûlantes, des absences, des fantômes, des lueurs, des noirceurs troublent la fête de l'image heureuse et apaisante. La fleur cache peut-être des dents acérées, le hasard peut mordre lui aussi, le fil d'être est ténu. Les rhéostats sont très habilement troublés. Même cette  certaine impression de gaucherie est dominée par un sentiment de maîtrise, le hasard est là, dans l'oeuvre, invité par l'artiste, dirigé par lui comme un acteur dans une mise en scène. C'est semé de paradoxes qui contribuent à attiser notre tracas. Un regard soudain, une attitude peuvent crisper, déconcerter, tourmenter. L'enfance est comme débarrassée de l'auréole mensongère qui trop souvent lui sert d'oreiller, elle est délivrée de cette prétendue innocence, de cet angélisme nigaud et crapuleux. Il y a souvent dans la même composition de quoi enchanter et angoisser. Le vrai, l'enfantin, le créé et quelque chose de somnambulique coopèrent à nous désarçonner. L'oeuvre a un troublant pouvoir d'hypnose et de dérangement. Un venin infuse sûrement dans la toile. Le monde, semble nous dire l'oeuvre, s'il contient d'indéniables indices de charme et de grâce, est complexe, insidieux, sournois. troué d'obscurités, frappé à l'improviste. Le monde, - et le microcosme qu'en est la famille -, ment et dit vrai, dissimule, embusque, caresse et étrangle. La palette peut être violente, elle met les couleurs à contribution pour affirmer ce qui est tu, voilé. Mais le noir & blanc, avec ses matiérages brumeux, ses pâtés, ses bouillons d'ombre, ses semis de traces, est terriblement expressif. La poésie est là, poignante, bouleversante et toujours débarrassée de ses attributs en plume, de ses horripilantes candeurs. Les abstractions semblent conduire le séisme, le tumulte plus loin encore. Les matières sont brassées violemment mais l'impression qu'une démiurge est à l'oeuvre subsiste.

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  • Brame du cerf : Nassogne et Anlier

    L’écrin de l’Ardenne belge

    25 septembre 2015 à Nassogne -  3 octobre 2015 à Anlier

    Majestueux brame nocturne du cerf

    http://nassogne-ardenne.blogspot.be/2006/08/le-brame-du-cerf.html
    http://www.chez-leonce.be/agenda/nature/brame/brame-du-cerf-a-marche-et-nassogne-1-1.html
    http://www.nassogne.be/loisirs/a-propos-de-nassogne/nassogne-et-ses-villages
     http://www.foret-anlier-tourisme.be/fr/agenda/2013-09-13/evenement/ecoute-respectueuse-du-brame-du-cerf.html
     https://fr.wikipedia.org/wiki/Anlier_(localit%C3%A9)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt_d%27Anlier
    http://www.parcnaturel.be/fr/accueil?IDC=339 
    http://cerfs.free.fr/brame.php   

    Les deux illustrations sont issues des sites mentionnés ci-dessus 

    Au cœur de la somptueuse Ardenne belge, avec mon épouse Louise et ma fille Nelly, nous avons assisté à deux reprises, dans la nuit, avec de petits groupes organisés, à l’étonnant, au sidérant spectacle sonore du brame du cerf.

    A Nassogne : (entre Marche et Saint-Hubert)

    a brame a.jpgNotre première aventure se déroule dans la forêt de Nassogne, en bordure de l’Ardenne . C’est autre chose que nos bois morcelés, courts, coupés par les cultures et les praires. Ils ont leur charme, je les apprécie, je les pratique mais ici, autre chose commence. Ici, la forêt est vaste, haute, partagée entre feuillus et épicéas.  On la découvre progressivement. Le rendez-vous est fixé au beau pavillon du Laid Trou, à quelques encablures du village de Nassogne. Pour parvenir à ce lieu de rencontre, on s’enfonce dans la forêt profonde. La nuit commence à tomber. On progresse sur une route étroite que la forêt, les hauts épicéas prennent en étau. La forêt, décidément, a pris une autre dimension, une autre stature. Lueurs au loin. Un feu de bûches circulaire brûle devant le grand pavillon. Les admirateurs du cerf arrivent en voiture, les uns après les autres. Une appétissante odeur de bouillon flotte dans l’air. A l’intérieur du pavillon, vers 20.00, un forestier présente à l’aide d’une projection et dans un obsédant fumet de soupe, la forêt de Nassogne, sa faune (sanglier, chevreuil, renard, blaireau, cigogne noire, chouette, pic,…) et son seigneur, le cerf. Il nous explique, sur le schéma d’une année, les mœurs et le comportement du cerf, de la biche et de leur faon. On fait défiler des bois, ces prodigieuses excroissances osseuses qui n’ont rien à voir avec des cornes et qui tombent et repoussent annuellement. On divise ensuite l’assistance en groupes de vingt personnes. Nous sommes confiés à la garde d’une forestière qui commence par nous expliquer les consignes à respecter : aucune source lumineuse, pas de vêtements bruyants, pas de tabac, un silence absolu. Nous nous mettons en route. C’est pratiquement pleine lune. Un feu de lait mouille la nuit. Notre premier rendez-vous dans la forêt est fructueux, alors que notre convoi d’une dizaine de voitures serpente entre une clairière et la forêt, Nelly aperçoit un énorme cerf solitaire un peu en contrebas, sur la gauche… Plus tard, la forestière, qui mène la procession, se gare dans un bois. On ferme délicatement, selon les consignes, les portières des automobiles. Pour cette première incursion, nous n’entendrons rien. Mais la marche silencieuse, tendue, attentive, haletante est embellie par cette lune qui glisse entre les douglas, jetant parfois de longues et superbes lueurs dans les sentiers et les clairières. La forêt est si dense et haute que la lune parfois s’y perd et s’y noie. L’œil se fait tout doucement à l’obscur et découvre la puissante et formidable architecture végétale. Tout cela vit. Un sarment craque, un chevreuil en fuite aboie furtivement, un rapace hulule. Et des épisodes de silence enflent le corps magique de la forêt. La nuit est un espace vivant, frémissant, intense. Les lueurs profitent des sentiers pour s’étendre, comme des linges blancs. Ce lait pâle de lumière est une merveille, il y a quelque chose de spirituel dans ces clartés spectrales. On fait halte quelquefois, on tend l’oreille. Non, rien. Bon, susurre notre forestière, nous allons chercher un autre endroit. On réorganise le convoi, on redescend dans Nassogne, on gravit le village, on se gare. On emprunte un sentier qui descend en pente forte, oui, vraiment raide sur le bord de la forêt. Sous les étoiles, l’ampoule de la lune, la forêt semble une vasque gigantesque. D’abord, des abois, des jappements de chevreuil. Et puis, du très lointain fond de la forêt profonde montent de ténus échos du brame. C’est très loin, mais c’est là, d’abord confus puis, les cris d’amour sont plus perceptibles. Ils ne seront jamais précis, ce sont des flottements lointains, de grands râles étouffés par la distance, ils roulent, ils coulissent vers nous, nous les recueillons avec avidité. Nous les écoutons plus d’une demi-heure, interrompus par des épisodes de silence entêté. Le convoi se reforme lentement, nous rentrons au pavillon. Il est vingt-deux heures trente. Les visages sont réjouis. On prend une boisson, un bol de soupe autour d’un réconfortant feu de bois allumé dans le pavillon. On échange des impressions. C’est chaleureux, plaisant.  On prend congé de notre guide, on prend rendez-vous aussi.

    A Anlier (petite commune de Habay située au cœur de la forêt d’Anlier et du parc naturel de la Haute Sûre, en Ardenne belge, dans la province de Luxembourg, entre Bastogne et Virton, Bouillon et Arlon). La forêt d’Anlier est vaste de plus de sept mille hectares et s’étend sur les communes de Habay, Léglise, Fauvillers et Martelange. Je lis que cette impressionnante forêt est essentiellement constituée de feuillus (hêtre, chêne rouvre et pédonculé, charme, érable, sycomore) et de résineux (épicéa, douglas).

    a brame 2.jpgNous arrivons dans Anlier  vers 19.45. Là aussi, et plus puissamment encore, en s’approchant du lieu de rendez-vous, on voit la forêt prendre des proportions gigantesques et dresser ses hauts remparts végétaux. Le rendez-vous au Crie (Nature Attitude) est fixé à 20.00. La petite commune est rustique et ravissante. La salle d’accueil du Crie (Centre Régional d’Initiation à l’Environnement) est comble, une soixantaine d’amateurs sont au rendez-vous, des enfants, des adolescents et des adultes. Une guide, hôtesse de la soirée, livre, durant une trentaine de minutes, un excellent exposé, clair, précis, alerte, exprimé dans une jolie langue sur la faune de la forêt d’Anlier et plus spécifiquement sur la présence du cerf et des siens. L’exposé est aussi pédagogique puisque les enfants sont régulièrement interrogés et sollicités. Il s’agit d’une très agréable entrée en matière, menée dans une très belle ambiance. Nous sommes versés, mon épouse, ma fille et moi, dans le groupe d’un forestier qui va se révéler un type formidable, très ouvert, hospitalier, futé et remarquablement efficace. La nuit est entrée en vigueur. Le ciel, d’abord un peu couvert, laisse parfois filtrer une demi-lune un peu voilée et un beau semis à la volée d’étoiles scintillantes. On les entrevoit tout en haut de la futaie, dès qu’elle s’ouvre. Notre guide est rôdé, il sait mener un groupe, avec une ferme bienveillance, avec un enthousiasme contagieux. La forêt est plus obscure ici, et d’abord plus fermée, il faut un certain temps pour s’accoutumer à la nuit. Les sentiers sont très bien entretenus. Il n’y aura guère de suspens. Un premier arrêt ne donne rien. Un kilomètre plus loin, alors que nous avons commencé à percevoir clairement le brame, le forestier arrête le groupe. Nous assistons, époustouflés, à un grand chant stéréophonique. Un rut d’opéra. Les grands cervidés sont là, à gauche, à droite, devant. Ils ne sont pas loin. Un cerf aux hurlements puissants et rauques ne doit pas être à plus de cent mètres, d’autres groupes, en avant, expliquent le guide, sont à deux ou trois cents mètres. Nous demeurons là, exaltés, à l’écoute de ces bramements sauvages et envoûtants, de ces hurlements proches et impressionnants. La nuit est habitée, traversée de ces gueulements puissants. Ces chants inouïs mélangent des nuances étranges de violence, de fureur, de mélancolie, de plainte et de désir impérieux. Ces cris sont parfois brefs, comme des hoquets de gorge, parfois longs et tenus comme montés de tout le ventre, parfois ils sont un peu modulés, parfois ils roulent,  parfois ils sont continus et gutturaux, parfois on pense à des élans de contrebasse, parfois ils sont tranchants comme des défis, des avertissements, des menaces de castagne.  Le guide profite de quelques rares silences pour placer des commentaires judicieux sur la taille de la forêt, les mœurs du cerf. Nous demeurons à l’écoute plus de trente ou quarante minutes. Les animaux sont là, on perçoit leur souffle. On ne saurait se lasser d’un tel concert. La nuit résonne, tremble. Dans le groupe, une jeune fille fait un malaise. Nous rebroussons chemin. Le départ était imminent. Le père de la fille la porte pratiquement sur tout le chemin du retour. Tout le monde s’enquiert, propose une aide. Le guide prête une source lumineuse au couple. Une femme donne un petit quelque chose à manger, du chocolat à la jeune fille. Dans la nuit, courageusement, le père porte son enfant sur quelques kilomètres, dans la presque obscurité. Cela me touche et m’émeut. Je tiens aussi la main de Nelly. Le guide propose d’aller chercher son véhicule. On perçoit encore, derrière, des glissées de cris. Le père, sans doute inquiet, continue, inlassable, courageux, résolu, posant seulement pour quelques mètres sa fille qui vacille un peu sur ses jambes, la mère tient son enfant par la main. Nous revenons aux voitures. Une rencontre après la marche n’est pas prévue. C’est peut-être dommage. Nuit superbe. Il est vingt-deux heures quarante cinq quand nous prenons le chemin du retour. Un peu avant minuit, de retour dans les campagnes de notre province, nous apercevons deux énormes sangliers dans les champs. Côte à côte, massifs, hirsutes, ils labourent d’un groin nerveux le fossé en lisière d'un champ. Nous arrêtons la voiture, ils restent un instant dans les phares, étonnés, immobiles, puis prennent la fuite vers le bois, sortent du faisceau tendu des phares et disparaissent. Très belle soirée. Souvenir mémorable, impression forte, à quoi nous annexons une pensée chaleureuse pour la jeune fille et ses parents, dans l’espoir que ce petit malaise n’a été qu’un problème passager.