Brame du cerf : Nassogne et Anlier

L’écrin de l’Ardenne belge

25 septembre 2015 à Nassogne -  3 octobre 2015 à Anlier

Majestueux brame nocturne du cerf

http://nassogne-ardenne.blogspot.be/2006/08/le-brame-du-cerf.html
http://www.chez-leonce.be/agenda/nature/brame/brame-du-cerf-a-marche-et-nassogne-1-1.html
http://www.nassogne.be/loisirs/a-propos-de-nassogne/nassogne-et-ses-villages
 http://www.foret-anlier-tourisme.be/fr/agenda/2013-09-13/evenement/ecoute-respectueuse-du-brame-du-cerf.html
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Anlier_(localit%C3%A9)
https://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt_d%27Anlier
http://www.parcnaturel.be/fr/accueil?IDC=339 
http://cerfs.free.fr/brame.php   

Les deux illustrations sont issues des sites mentionnés ci-dessus 

Au cœur de la somptueuse Ardenne belge, avec mon épouse Louise et ma fille Nelly, nous avons assisté à deux reprises, dans la nuit, avec de petits groupes organisés, à l’étonnant, au sidérant spectacle sonore du brame du cerf.

A Nassogne : (entre Marche et Saint-Hubert)

a brame a.jpgNotre première aventure se déroule dans la forêt de Nassogne, en bordure de l’Ardenne . C’est autre chose que nos bois morcelés, courts, coupés par les cultures et les praires. Ils ont leur charme, je les apprécie, je les pratique mais ici, autre chose commence. Ici, la forêt est vaste, haute, partagée entre feuillus et épicéas.  On la découvre progressivement. Le rendez-vous est fixé au beau pavillon du Laid Trou, à quelques encablures du village de Nassogne. Pour parvenir à ce lieu de rencontre, on s’enfonce dans la forêt profonde. La nuit commence à tomber. On progresse sur une route étroite que la forêt, les hauts épicéas prennent en étau. La forêt, décidément, a pris une autre dimension, une autre stature. Lueurs au loin. Un feu de bûches circulaire brûle devant le grand pavillon. Les admirateurs du cerf arrivent en voiture, les uns après les autres. Une appétissante odeur de bouillon flotte dans l’air. A l’intérieur du pavillon, vers 20.00, un forestier présente à l’aide d’une projection et dans un obsédant fumet de soupe, la forêt de Nassogne, sa faune (sanglier, chevreuil, renard, blaireau, cigogne noire, chouette, pic,…) et son seigneur, le cerf. Il nous explique, sur le schéma d’une année, les mœurs et le comportement du cerf, de la biche et de leur faon. On fait défiler des bois, ces prodigieuses excroissances osseuses qui n’ont rien à voir avec des cornes et qui tombent et repoussent annuellement. On divise ensuite l’assistance en groupes de vingt personnes. Nous sommes confiés à la garde d’une forestière qui commence par nous expliquer les consignes à respecter : aucune source lumineuse, pas de vêtements bruyants, pas de tabac, un silence absolu. Nous nous mettons en route. C’est pratiquement pleine lune. Un feu de lait mouille la nuit. Notre premier rendez-vous dans la forêt est fructueux, alors que notre convoi d’une dizaine de voitures serpente entre une clairière et la forêt, Nelly aperçoit un énorme cerf solitaire un peu en contrebas, sur la gauche… Plus tard, la forestière, qui mène la procession, se gare dans un bois. On ferme délicatement, selon les consignes, les portières des automobiles. Pour cette première incursion, nous n’entendrons rien. Mais la marche silencieuse, tendue, attentive, haletante est embellie par cette lune qui glisse entre les douglas, jetant parfois de longues et superbes lueurs dans les sentiers et les clairières. La forêt est si dense et haute que la lune parfois s’y perd et s’y noie. L’œil se fait tout doucement à l’obscur et découvre la puissante et formidable architecture végétale. Tout cela vit. Un sarment craque, un chevreuil en fuite aboie furtivement, un rapace hulule. Et des épisodes de silence enflent le corps magique de la forêt. La nuit est un espace vivant, frémissant, intense. Les lueurs profitent des sentiers pour s’étendre, comme des linges blancs. Ce lait pâle de lumière est une merveille, il y a quelque chose de spirituel dans ces clartés spectrales. On fait halte quelquefois, on tend l’oreille. Non, rien. Bon, susurre notre forestière, nous allons chercher un autre endroit. On réorganise le convoi, on redescend dans Nassogne, on gravit le village, on se gare. On emprunte un sentier qui descend en pente forte, oui, vraiment raide sur le bord de la forêt. Sous les étoiles, l’ampoule de la lune, la forêt semble une vasque gigantesque. D’abord, des abois, des jappements de chevreuil. Et puis, du très lointain fond de la forêt profonde montent de ténus échos du brame. C’est très loin, mais c’est là, d’abord confus puis, les cris d’amour sont plus perceptibles. Ils ne seront jamais précis, ce sont des flottements lointains, de grands râles étouffés par la distance, ils roulent, ils coulissent vers nous, nous les recueillons avec avidité. Nous les écoutons plus d’une demi-heure, interrompus par des épisodes de silence entêté. Le convoi se reforme lentement, nous rentrons au pavillon. Il est vingt-deux heures trente. Les visages sont réjouis. On prend une boisson, un bol de soupe autour d’un réconfortant feu de bois allumé dans le pavillon. On échange des impressions. C’est chaleureux, plaisant.  On prend congé de notre guide, on prend rendez-vous aussi.

A Anlier (petite commune de Habay située au cœur de la forêt d’Anlier et du parc naturel de la Haute Sûre, en Ardenne belge, dans la province de Luxembourg, entre Bastogne et Virton, Bouillon et Arlon). La forêt d’Anlier est vaste de plus de sept mille hectares et s’étend sur les communes de Habay, Léglise, Fauvillers et Martelange. Je lis que cette impressionnante forêt est essentiellement constituée de feuillus (hêtre, chêne rouvre et pédonculé, charme, érable, sycomore) et de résineux (épicéa, douglas).

a brame 2.jpgNous arrivons dans Anlier  vers 19.45. Là aussi, et plus puissamment encore, en s’approchant du lieu de rendez-vous, on voit la forêt prendre des proportions gigantesques et dresser ses hauts remparts végétaux. Le rendez-vous au Crie (Nature Attitude) est fixé à 20.00. La petite commune est rustique et ravissante. La salle d’accueil du Crie (Centre Régional d’Initiation à l’Environnement) est comble, une soixantaine d’amateurs sont au rendez-vous, des enfants, des adolescents et des adultes. Une guide, hôtesse de la soirée, livre, durant une trentaine de minutes, un excellent exposé, clair, précis, alerte, exprimé dans une jolie langue sur la faune de la forêt d’Anlier et plus spécifiquement sur la présence du cerf et des siens. L’exposé est aussi pédagogique puisque les enfants sont régulièrement interrogés et sollicités. Il s’agit d’une très agréable entrée en matière, menée dans une très belle ambiance. Nous sommes versés, mon épouse, ma fille et moi, dans le groupe d’un forestier qui va se révéler un type formidable, très ouvert, hospitalier, futé et remarquablement efficace. La nuit est entrée en vigueur. Le ciel, d’abord un peu couvert, laisse parfois filtrer une demi-lune un peu voilée et un beau semis à la volée d’étoiles scintillantes. On les entrevoit tout en haut de la futaie, dès qu’elle s’ouvre. Notre guide est rôdé, il sait mener un groupe, avec une ferme bienveillance, avec un enthousiasme contagieux. La forêt est plus obscure ici, et d’abord plus fermée, il faut un certain temps pour s’accoutumer à la nuit. Les sentiers sont très bien entretenus. Il n’y aura guère de suspens. Un premier arrêt ne donne rien. Un kilomètre plus loin, alors que nous avons commencé à percevoir clairement le brame, le forestier arrête le groupe. Nous assistons, époustouflés, à un grand chant stéréophonique. Un rut d’opéra. Les grands cervidés sont là, à gauche, à droite, devant. Ils ne sont pas loin. Un cerf aux hurlements puissants et rauques ne doit pas être à plus de cent mètres, d’autres groupes, en avant, expliquent le guide, sont à deux ou trois cents mètres. Nous demeurons là, exaltés, à l’écoute de ces bramements sauvages et envoûtants, de ces hurlements proches et impressionnants. La nuit est habitée, traversée de ces gueulements puissants. Ces chants inouïs mélangent des nuances étranges de violence, de fureur, de mélancolie, de plainte et de désir impérieux. Ces cris sont parfois brefs, comme des hoquets de gorge, parfois longs et tenus comme montés de tout le ventre, parfois ils sont un peu modulés, parfois ils roulent,  parfois ils sont continus et gutturaux, parfois on pense à des élans de contrebasse, parfois ils sont tranchants comme des défis, des avertissements, des menaces de castagne.  Le guide profite de quelques rares silences pour placer des commentaires judicieux sur la taille de la forêt, les mœurs du cerf. Nous demeurons à l’écoute plus de trente ou quarante minutes. Les animaux sont là, on perçoit leur souffle. On ne saurait se lasser d’un tel concert. La nuit résonne, tremble. Dans le groupe, une jeune fille fait un malaise. Nous rebroussons chemin. Le départ était imminent. Le père de la fille la porte pratiquement sur tout le chemin du retour. Tout le monde s’enquiert, propose une aide. Le guide prête une source lumineuse au couple. Une femme donne un petit quelque chose à manger, du chocolat à la jeune fille. Dans la nuit, courageusement, le père porte son enfant sur quelques kilomètres, dans la presque obscurité. Cela me touche et m’émeut. Je tiens aussi la main de Nelly. Le guide propose d’aller chercher son véhicule. On perçoit encore, derrière, des glissées de cris. Le père, sans doute inquiet, continue, inlassable, courageux, résolu, posant seulement pour quelques mètres sa fille qui vacille un peu sur ses jambes, la mère tient son enfant par la main. Nous revenons aux voitures. Une rencontre après la marche n’est pas prévue. C’est peut-être dommage. Nuit superbe. Il est vingt-deux heures quarante cinq quand nous prenons le chemin du retour. Un peu avant minuit, de retour dans les campagnes de notre province, nous apercevons deux énormes sangliers dans les champs. Côte à côte, massifs, hirsutes, ils labourent d’un groin nerveux le fossé en lisière d'un champ. Nous arrêtons la voiture, ils restent un instant dans les phares, étonnés, immobiles, puis prennent la fuite vers le bois, sortent du faisceau tendu des phares et disparaissent. Très belle soirée. Souvenir mémorable, impression forte, à quoi nous annexons une pensée chaleureuse pour la jeune fille et ses parents, dans l’espoir que ce petit malaise n’a été qu’un problème passager. 

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