Pour Alain Adam

M o n   V i e i l   A p a c h e

Pour Viih, sa fille bien-aimée, auteure des photographies reproduites ici
Pour Geneviève, sa plus fidèle et loyale amie
Pour tous ceux de la bande, Jo, Robert, Annette, Jean-Marie

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Mon vieil Apache
le bateau de notre aventure
sombrait dans l'eau du port
loin devant s'éteignaient
les lampes du café des dunes
le Pérou s'enfonçait
accroché à la coque
et j'entendais déjà
ou je croyais entendre
le geignement sourd de l'épave
 
Et le silence qui venait
roulait comme les funérailles
d'un scaphandrier à la nuit
 
Je parle d'un Pérou
qui tient tout entier dans la paume
quatre tableaux vendus
et la gloire
qui s'assoit
deux secondes sur tes genoux
mon vieil Apache
la gloire
baronne demeurée putain
aristo au trottoir
 
L'humilité rapplique
une giclée plus tard
l'humilité
c'est un destin
frangin l'humilité
la salope est fidèle
on se fait à sa geste
 
On ne cherchait pas les couronnes
jamais
nous autres
avec les sceptres
on fait la chasse aux mouches
 
Nous sommes la bohème
à l'écart des cocktails
et des civilités
nous sommes
des brebis réfractaires
au peigne de la filature
nous n'en avons jamais fini
avec le goût de peindre
avec le goût d'écrire
 et tout en nous s'oppose
à notre épuisement
et nous mourons
inépuisés
 
Mon vieil Apache
mon matelot
la mer oh la mer ce soir-là
au fond du mois d'avril
la mer à l'instant du désastre
c'est un évier un urinal
c'est l'avaloir
par où tout espoir et tout sang
s'écoulent 
 la mer
mon marin mon corsaire
oh la mer ce soir-là
c'est la détresse
masquée de rage
c'est du chagrin au large
c'est le monde persécuté
par une absence
 
Cette nuit j'aurais peint
la jetée tout entière
avec ma propre bile
 
Je dis qu'il ne faut pas
séparer le chant de la plaie
je veux pour te commémorer
ériger au large d'Ostende
où môme j'apprenais la mer
à grandes pompées de vent vert
je veux ériger au large d'Ostende
un voilier catafalque
claquant comme un grand combat de cymbales 
je veux pousser au loin
un mausolée insubmersible
ourlé d'algues de méduses et de sirènes
je veux lever au ciel 
un très grand oiseau peint
avec du sang d'Apache
 
Il me faut à présent
pour me bercer de toi
des voix de femmes des chansons
des marches solitaires
et au loin devant moi
des convois de pianos lents
vraiment imaginaires
 
Mon vieux pirate Apache
mon capitaine au cours interrompu
le temps désormais entre tes paluches
est vrai comme une autruche
guérie du désir de voler
 
Mon vieil artiste évanoui
je me parle de toi
inconsolé
aigre comme un pinard vieilli
ému privé de voix
je m'assois et j'écoute
j'entends dans tes tableaux
dériver le charroi
des continents déboulonnés
j'entends ta main sculpter
les flancs immergés de l'iceberg
que fait sur l'eau
avec des cortèges de fleurs
le passage d'une vie d'homme
j'entends ton pinceau tisonner
l'âtre froid des étoiles
le foyer chaud de la maison
j'entends encore
ta vie qui tire
ta vie qui pousse
ta vie qui tangue
ta vie qui sue à peindre
et à chercher
 
Je m'assois et j'écoute
nager les yeux des femmes
danser leurs épaules leurs seins
dans l'eau savante de tes aquarelles
je vois ta passion d'elles
et je m'en vais heureux
oui heureux malgré tout
comme grisé d'iode
et de Rochefort 10
le long des chemins buissonniers
où tes icônes flottent
petites fleurs pirates
écloses dans ma nuit
que leurs lueurs ravissent

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Légendes de chevalet

à Alain

Ton Œuvre

Longs mariages sur la mer
des grands épouvantails
du soir
 
Chemin perdu
des aqueducs au vent
 
Naissance au crépuscule
de la porcelaine des gestes
que rompt
le marteau de la liberté

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Tes grands travaux abstraits

Masse des songes
des cris
assis
sur la débâcle
des glaciers et des terres
 
Losanges des soleils
grands trapèzes de l’ombre
lourds troupeaux de désordre
 
Parcelles de couleurs
contre tout contre
la clôture acérée
du réel
 
Et pendaison
aux longs cous des pinceaux
de la morale des notaires
 
Je saluais alors
les grandes effigies
de ton âme changeante
intègre
intègre comme
la lumière d’un an
tout un an de lumière
sur le cycle des villes toujours retournées
qui fonde
l’axe flexible
de ton grand atelier

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Le Passage

Après la pluie
la mer entre plus aisément dans l’huile de la nuit
Un semis d’oiseaux noirs doucement escorte et annonce
la légère litre de deuil
qui va planer sur le tableau
et l’invention de la lumière
qui le fécondera
La valse savante du bras orchestre l’admission
de l’éphémère et du furtif
dans l’âme sensible du temps

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