• Betina La Plante (3)

     B E T I N A    L A    P L A N T E

    https://www.flickr.com/photos/betinalaplante/

    Betina La Plante est absolutely incredible. C'est une artiste que j'admire et dont l'oeuvre m'éblouit. Je reviens régulièrement flâner dans ses galeries. C'est un être multiple que gouverne une formidable élégance. Une classe. Une distinction. Il y a en elle du dandy féminin, un être charmant et sociable, une créature sublime et douée (gorgeous and gifted lady) et un talent en éveil permanent, en recherche constante. A l'image de son physique exquis, c'est un être de l'élan, à l'image de sa beauté originale et suave, c'est une artiste complexe, méditative, qui va de la spontanéité à l'artifice. Avant-gardiste, branchée, classique, savante, double (modèle et photographe), naturellement aristocratique, rock'n roll, elle est un peut tout cela, mais quoi ou qui qu'elle soit, elle l'est invariablement avec une majesté irrésistible. Elle a la beauté stellaire et cambrée des gitanes, des danseuses de flamenco, des grâces vénitiennes. Sa recherche opère sur un très large spectre : de la couleur au noir & blanc, de la photographie classique à une approche du graphisme, voire parfois de la gravure, du grain au lisse, c'est parfois une sorte de sculpture dans la lumière, c'est à d'autres reprises de puissantes accentuations, des surpicturalisations étonnantes. C'est toujours l'édification d'un univers singulier et envoûtant. L'art de Betina La Plante comporte aussi une espèce de laboratoire expérimental : il en sort de vrais joyaux baroques, des icônes éclaboussées de lumière. Cette féminité flexible, féline est à l'aise dans l'ombre et dans la lumière, elle trouve aussi ses aises dans le feutré, elle sait capter le feu et la nuit, la dentelle étrange des ombres avec lesquelles elle joue comme un tisserand avec son métier, une harpiste avec ses cordes. Elle a sa magie, sa féerie, sa folie alerte, cette façon de se pencher sur les êtres comme s'ils étaient des astres, comme si chacun était un lieu indispensable de la forêt humaine, ce qui me semble vrai. Betina La Plante est une paysagiste hallucinée, mais je parle d'un être qui vit en bonne entente avec ses visions, je parle d'une poétesse de l'image. Elle est humble et grandiose. Parfois, entre deux rideaux, avec cet œil d'aigle qu'elle a, elle va détacher une merveille. C'est un être curieux du monde. Souvent, presque toujours, elle me surprend, elle ne me laisse pas m'habituer à sa grâce, c'est un diamant à mille facettes. Il y a sa féminité souveraine. Elle vit en bonne entente avec sa beauté mais aussi avec celle des autres qu'elle honore et célèbre.

    S O N G E S 

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    Dans la pénombre de ce bureau des archives, la femme au crin de lumière triomphe des grisailles bureaucratiques et de la lampe éteinte. Ses boucles lunaires font un lait d'opale qui glisse sur l'arche de son épaule et suit le chemin de son bras. Dans ce terne obscur, on a l'impression d'assister à la descente d'un astre blanc, le passage de la déesse Séléné elle-même. Ce somptueux fouillis de boucles lumineuses, le dôme de cet épaule, le magnifique charbon des yeux accueillent le génie féminin dans ce lieu morne. Le baroque débarque dans le fadasse et le transfigure.

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    Betina La Plante, comme ce merveilleux patronyme le laisse supposer, est une experte dans l'écriture végétale. Les nuances du végétal et du minéral semblent, dans leur rencontre, engendrer le ton du ciel qui traverse la ramure. 

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    Il y a sûrement du piano dans l'âme de Betina La Plante, une petite pointe de cynisme (c'est l'écharpe des gens sensibles), des mouvements de pinceau. Le piano est aussi dans les magnifiques doigts de l'artiste. Quelque chose d'intense et de spirituel vit dans ce détail. Femme à l'anneau. Les nuances sont feutrées dans cet écrin noir, ce qui attise la ferveur de l’œil. Qui regarde qui ? 

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    L'art du contraste rock'n roll. De l'accentuation. On dirait une pochette d'album. Impact immédiat. C'est solide, astral, cette parfaite inscription du masque dans la luxuriance de la chevelure. Les photographies de Betina La Plante semblent toujours décliner la hantise de la mythologie.

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    J'aime ce grain qui ramène un peu à la peinture. Et cet éclaboussement formidable qui couronne, qui ceint de fleurs de feu le front de l'artiste. Femme en gloire, être solaire, être dans le soleil ! La lumière entre dans les mouvements de le chevelure et s'accorde à eux. La lumière et l’œil, ensemble, regardent. Art poétique. Je pense un instant à Terrence Malick, à certaines ambiances de ses films, The Tree of life, The New World, .. Cette magie, quelque chose d'incarné, de présent et pourtant de transcendant aussi. 

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    Oui, les voiles de Betina, les transferts, les suspensions, les glissements, les superpositions délicates, les échos visuels. Ici, elle est occupée à la soie, à la couture, à la mercerie photographique. Elle compose des images qui résonnent, qui tintent, qui font songer, qui ouvrent la porte au songe. Des images qui s'accordent à nos attentes, aux oiseaux de nos patientes attentes, qui déclenchent des instruments musicaux délicats et profonds. Aux tentures se mêlent les voiles d'une âme. Ce cou superbe est un miracle de la nature.  

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    En regardant les yeux de Betina La Plante, les vers que Louis Aragon consacre à ceux d'Elsa me viennent en mémoire : Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire / J'ai vu tous les soleils y venir se mirer,/ S'y jeter à mourir tous les désespérés / Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire". Oui, ces yeux, notes noires où toute l'encre d'une symphonie est déposée, tout l'orchestre, tout le temps et la fièvre de l'interprétation. Quand Betina La Plante, plus tard, entrera dans la légende et dans la forêt qui l'héberge, elle prendra la forme d'un okapi féminin.

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    Pétales, pastel et pastoureau. Je regarde cela en écoutant les Living Room Songs d'Olafur Arnalds. Ces deux instants effleurés s'entendent et échangent. Capture d'un souffle, d'un instant d'enfance, de l'auréole d'un ciel. Précieux détails de notre existence, sel même de notre vie.

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    Certes, Betina La Plante, c'est aussi cela. La fièvre, l'immense, la fleur de feu centrale, l'opéra magistral des choses. La paix et le tumulte ensemble. Les panoramas sont eux aussi biographiques. Le tempérament de l'artiste tient dans la rencontre de ces contraires parfaitement compatibles, complices dans la conception d'une oeuvre.

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    Une image bouleversante, d'une formidable puissance de captation, d'une vertu évocatoire saisissante. L'idée de la perte, celle du chagrin, de la détresse, de la mélancolie, de la fragilité vivent ici intensément, dans cette photographie fragile, cette parenthèse entre deux rideaux : un roman, un recueil tiennent ici dans la photographie. Une âme flotte ici et trouble le regardeur.

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    J'aime cette nudité photographiée par Betina La Plante : pour des raisons atmosphériques (grâce, aise, pudeur, élégance, fluidité), géométriques (l'oeuvre fait remarquablement état de la superbe sinuosité du corps féminin), poétiques (cet être marin fait d'une vague sublime ressemble à ces nymphes merveilleuses assises sur les ourlets de nos rêves adolescents et l'âge venu ne les a pas chassées), esthétiques (merveilles des nuances nocturnes et lunaires de gris, de lueurs et d'obscurs), musicales (un pouls cristallin et mélodieux traverse l'image).

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    Ma surprise, l'autre jour, de croiser dans la rue ce somptueux double parapluie. Formée de deux jambes de femme et d'un toupet d'étoffe, plutôt que d'arrêter la pluie, cette merveille distrayait les passants de la bêtise du monde et leur offrait une occasion de s'émouvoir. 

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    Sans ses cheveux qui volent / J'aurais dorénavant / Des difficultés folles / A voir d'où vient le vent. (Georges Brassens, L'Île déserte). La force est ici avec la beauté et l'image atteint à quelque chose d'irréfutable. Elle nous plaît par son assise formidable, son architecture en équilibre et par la légèreté des mèches soulevées. Le modèle est beau, irrésistible comme une actrice de Bergman. Dans ce visage harmonieux, le regard est franc, droit, généreux, magnifique. Le lieu du visage est fascinant. L'orbe de l'épaule donne à songer. Cette épaule superbe me remet une pensée de Valéry Larbaud en mémoire : "Je n'ai jamais pu voir les épaules d'une jeune femme sans songer à fonder une famille". Ceci me redit aussi, surtout, qu'il y a une dimension transcendante dans notre vie et je crains que très souvent nous ne marchions sur ces fleurs de l'excellence. 

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    A nouveau, les trois Grâces (l'allègre Euphrosyne, Thalie qui porte l'abondance et la splendide Aglaé) sont en Betina dans ce merveilleux autoportrait aux bijoux. Elles sont mythologiques et baudelairiennes (fugitive beauté /dont le regard m'a soudainement fait renaître) l'une et l'autre, le modèle et l'artiste, dans une intimité superbe, une complicité éclatante. On est subjugué. Ce port altier allume des cortèges de harpes. Héroïne romanesque aussi en route vers un rendez-vous amoureux, une diva en ascension vers la scène. La composition de l'image est une merveille, une cascade optique, un écho visuel. Cette suite d'épaules donne le vertige. Il y a de la divinité dans l'être. Une trace de divinité. Quelque chose de supérieur. Qu'en faisons-nous ?  

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    Je rendais visite à Sonia, chaque mardi. Sonia, dis-je, je cherche à écrire un texte sur l'oiseau, l'envol, les gestes de l'essor, la merveilleuse fatalité d'être léger. Vraiment ? dit Sonia. Attendez, poursuivit-elle en quittant le piano où elle jouait Une Larme de Moussorgski, il me semble que je vous aiderais en vous faisant voir mon dos. Et s'étant dévêtue, elle s'assit, dans une position un peu penchée, un peu cambrée aussi, et me fit voir son dos et comment on quitte le sol, pour, d'une courbe aérienne, plonger tête la première dans l'azur. Il me semble que, en cet instant précis, je compris d'un seul élan le prix d'une larme. 

    http://www.youtube.com/watch?v=dzv5-q7PQKU&feature=kp

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    La longue
    la lente
    la langoureuse
    phrase du corps
    disait à la fenêtre
    le vertige que c'est
    de vivre
    de toujours laisser quelque chose
    s'éloigner sans retour
     
    L E S    B E L L E S    D E    B E T I N A

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    Dans les albums de Betina
    les beaux albums
    on voit les fées cachées
    sous des apparences de femmes
    et les femmes percer
    sous les étincelles des fées
    On voit
    dans les albums de Betina
    les beaux albums
    nager dans le fleuve du temps
    une jeune fille à la perle
    et le lointain toucher du doigt
    la bouche tiède du présent
    Dans les albums de Betina
    les beaux albums
    on voit le vent
    les violons
    aimer les cheveux sauvages des femmes
    et la lumière dans leurs yeux
    trouver son nid
    Dans les albums de Betina
    les beaux albums
    on voit
    un ange sombre aux grands yeux chauds
    porter ailleurs son beau regard
    à son oreille
    un anneau d'or
    hèle la nuit
    Dans les albums de Betina
    les beaux albums
    on voit Suzie
    - je l'appelle Suzie -
    on voit Suzie
    dévisager
    la terre entière
    on voit Suzie
    la sirène au front d'aube
    dans l'eau sublime de ses yeux
    recevoir le cortège
    des dauphins bleus du monde

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    Rossinante
     
    Le rêve d'un cheval
    maigre et sans grâce
    un cheval poétique
    m'a longtemps devancé
    dans les poussières
    de la Mancha
    où je halais la Meuse
    pour qu'elle sût
    ce que le verbe "vouloir" signifie

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    N'aie pas peur de toi-même
     
    Enfant accorde-toi au lait
    aux fleurs et à la mort
     
    Homme laisse nager
    au bénitier de ta faune secrète
    les poissons féminins
    qui vivent dans ton sang
     
    Femme prends dans l'été
    le rouge des cerises
    avec la force blanche de la foudre
    la valse de la soie
    avec le couteau de l'indépendance
     
    Bientôt sur nous
    ainsi qu'un grand-parent
    le temps aura tiré
    sa couverture de laine
     
    N'aie pas peur de toi-même

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    Le chat
    la femme
    sont des morceaux de nuit
    qui dansent
    le chat le long d'un cercle
    la femme autour des dieux
    d'elle-même et des chats

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    Ah, songeais-je en regardant ces vieux pieds
    voilà qui m'instruit
    sur l'art 
    et le désir
    d'aller
    longtemps
  • Elisabeth Gore

    E L I S A B E T H    G O R E

    Les dévoilements secrets

    a gore a.jpgJe reviens à l'univers pictural abstrait d'Elisabeth Gore, univers étrange, unique dans lequel j'aime m'immerger, m'absenter au monde pour entrer dans la vibration presque immobile mais puissamment sensible qu'il porte. J'aime entrer dans ce monde de la nuance, des tons chauds, du dépaysement accueillant. Ce monde d'une quête qui me hèle. Ce monde de signes antédiluviens et récents, lointains et frais, issus de la mémoire et de l'invention, de la création et du hasard, de la fouille archéologique et du geste contemporain. Pourtant, j'ai l'impression qu'un lent sablier orchestre la gestuelle de la peintre, qu'un rythme lent mène son bras. J'ai l'impression de deviner son souffle dans les signes qu'elle pose. Dans les indices de sa quête. Dans le monde et en elle-même. Dans le désert et dans l'oasis. En dehors de l'abondance, à l'écart des pullulements, dans le précieux recueillement des traces infimes, des griffures, des caresses. Petites houles, flux, reflux, dépôts, alluvions poétiques. J'entre en étrangeté, mais une étrangeté hospitalière. Je cherche à mettre des mots sur ce que je découvre sur ses surfaces de tons chauds : une entomologie picturale, la traduction du souffle en hiéroglyphes, l'essentiel établi dans l'infime,  l'unité troublée, émue par un dépôt. Ici, le geste méticuleux et l'aléatoire ont rendez-vous. Il y a peut-être une magie, il y a une prise de risque, un abandon de la boussole. Je crois trouver dans les mots une porte non pas d'entrée car je suis déjà à l'intérieur mais la porte d'une chambre d'écho où peut-être la peinture et moi pouvons tinter, résonner ensemble : ici, on assiste à des dévoilements secrets. On lève le voile sur un voile conducteur. Les traces vivantes semblent alterner avec les fossiles, un petit essaim de globules de vie erre dans le désert du monde, le sable et la sève s'entendent, coexistent. Signer, dirait-on, c'est être dans l'oeuvre, c'est y établir sa discrète mais radicale présence, c'est se confondre à elle dans un sertissage intime. L'oeuvre est une intimité qui respire à l'air libre. Ici, l'aventure picturale est enclose dans les haies de l'intime et touche au terme d'une ascension à la sensibilité universelle. Il y a un tour du monde, un tour du temps au sein de l'être. L'infime et l'immense font poème commun.

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