Fièvres 5 (Bousseau-Colaux)

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La Belle Ailée

 

Mais mon vieux, mais vous nous emmerdez, vous nous bassinez sévère avec votre pathétique sens de la dichotomie, votre rustique et vulgaire boulier binaire, votre tout petit manichéisme de grande surface, votre très étroite petite pensée à deux colonnes ! Ici les gentilles, là-bas les méchantes, à gauche les pures, à droite les impures, de ce côté les bienfaitrices, de l’autre les malfaisantes ! Il faudrait que dans le champ de vos œillères de bourrin le monde des femmes ailées fût parfaitement lisible et indexable ! Mais il suffit, mon vieux ! Mais votre vœu de transparence, mon garçon, le monde le piétine d’heure en heure, le macule, le cochonne, l’opacifie ! Il y a que la femme ailée, et je suis navré de vous déniaiser brutalement, est un être complexe, formidablement embrouillé, c’est un être enchevêtré, un indéchiffrable mystère. Je ne nie pas qu’il y ait en elle de la Séraphine sexuée, de l’Ange inférieur, supérieur, moyen, tout ce qu’on voudra, et de la Sainte, de l’extatique,  de la nervalienne, sainte de l’abîme plus sainte aux yeux du poète, et de l’Écolière, de la Fille de bonne famille, de la Libellule aussi, de la Coccinelle, voyez comme j’ai l’esprit ouvert ! Et il y a du Cygne, en elle, du Cygne et de la dame Léda, tout en un, parfaitement imbriqué, indissociable ! Mais, pauvre pignouf, dans ce joyau d’albâtre, ce moelleux et mobile carrare, il y a de la Chauve-souris, de la délicate pipistrelle et du gros vampire à pompe, du bien sanguinaire. Ne vous effrayez pas, niquedouille, puisqu’aussi bien on trouve ici, vers le duvet, de très précis indices de la Fauvette, celle qui volète aux stèles des cimetières. Et, aussi, en elle, on découvre de l’Elfe, de la Fée, de la Flamme Follette, de la Farfadette, une suite fleurie de f ! Et tous ces génies, ces feux qui la peuplent ont, malgré la joliesse des mots qui les désignent, des humeurs passablement instables. Une épatante gamme qui va de la bienveillance à la prédation sauvage en passant par la prédation bienveillante. Tout : caresse, souffle léger, chuchotis, sauvegarde, intercession, morsure, dévoration. Au bel oiseau, en cherchant bien, on lui trouve encore d’obscures accointances avec la Succube, la Démone, la Fleur vénéneuse, la Sorcière et, pire encore, avec la Vertu, la Candeur, l’Ingénuité. Mais ne vous récriez pas, pauvre pleutre ! Et regardez la poignante icône de la Belle Ailée penchée sur l’eau. Admirez. Repaissez-vous. Féline, fluide, affolante, n’est-ce pas, sous le panache épanoui du vitrail de ses ailes, lisse et blanche, comme enchatonnée dans sa propre grâce. Et, au travers de la signature des ongles noirs, des serres laquées de nuit, l’oiseau rapace se signale.

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