Brassens (partie 4)

http://www.youtube.com/watch?v=hcI3_M4TOuc
http://www.youtube.com/watch?v=61klageOn-4
http://www.youtube.com/watch?v=GWlLNpJE1zI

a gb 1.jpg

Clark Terry 

On reste dans les mêmes dispositions pour entendre une version musicale avec Clark Terry et Azzola d’un titre de Brassens, « Le Vieux Léon ». Né en 1920 dans le Missouri, Clark Terry est une éminence du jazz américain, il joue de la trompette et du bugle. Il a joué avec les plus grands : Count Basie, Duke Ellington chez qui il sera soliste pendant plus de huit ans, mais il oeuvre ou enregistre aussi aux côtés de Quincy Jones, Stan Getz, Dinah Washington, Thelonious Monk, Sonny Rollins, Bud Powell, Ray Charles, Sarah Vaughan, Charlie Mingus, Dizzy Gillespie, Gerry Mulligan, Bob Brookmeyer, Benny Goodman, Oscar Peterson, Michel Legrand, Coleman Hawkins, Lionel Hampton, T-Bone Walker, Louis Armstrong, George Benson, Art Blakey, Ella Fitzgerald, Miles Davies et j’en passe, sans compter la trentaine d’albums qu’il a enregistrés sous son nom . Pour célébrer Brassens, Moustache avait convoqué quelques légendes du jazz, Clark Terry est l’une d’entre elles.

Oui, je me suis longuement aventuré sur le site personnel du prestigieux Clark Terry. C’est un endroit merveilleux, on y entend des choses d’une beauté exceptionnelle. Ceci, que nous allons entendre, nous paraît souligner à merveille la grâce et la joliesse de la mélodie de Brassens. Par ailleurs, ceci rend justice à la dilection de Brassens pour le jazz, une dilection qui s’entend dans ses propres compositions. On écoute, titré de l’album Hampton, Salvador, Clark Terry, Moustache et leurs amis jouent Brassens, « Le Vieux Léon ».

a gb 2.JPG

Début des années 50, Brassens, une masse velue et suante, débarque. Et pourtant, derrière cette allure rustique et ces affirmations catégoriques, il y a d’emblée un type raffiné, capable de trousser un vers comme personne parmi ses confrères, un type qui débarque avec Rabelais et Villon en tête, avec, mais oui, une dimension parfois aimablement romantique, avec, disons, une espèce de somme de l’histoire de la poésie. De la poésie qui met les formes. La poésie, via Brassens, entre dans la chanson populaire. Moins comme un état d’âme aux sonorités harmonieusement mélancoliques que comme la voix d’une muse libre, bien gaulée, savante et pleine de caractère.

Brassens, c’est aussi quelqu’un qui a des lettres. Son vocabulaire est soigné et constellé de mots rares ou patinés par le temps et menacés d’oubli, son vers est un lieu d’asile pour un grand nombre de très jolis archaïsmes : le tabellion, le sycophante, la collerette, la gargotière, le croquant, le codicille, la grisette, la vergogne, le déduit, la bougresse, la goton, le croque-notes, les lazzi, les nonnains, le verbe attiger, le viatique, le patenôtre, la psyché, etc. Son vers est éclairé de formules astucieusement rejouées, on s’y délecte d’un goût pour la rime riche, pour la belle image, pour la citation détournée que ce soit de Mallarmé, de Valéry ou de Hugo. On aime sa façon d’inviter les poètes à la table de ses matières : Villon, Verlaine, Norge, Lamartine, Paul Fort, Banville, Moreau, Nadaud, Jammes, Richepin, Aragon, Corneille, Tristan Bernard, Musset et j’en oublie peut-être l’un ou l’autre.

Indépendamment de son contenu, écrit Angèle Guller dans l’ouvrage déjà mentionné, l’œuvre de Brassens est donc d’une importance capitale, dans la mesure où il fait sien l’héritage d’un passé poétique prestigieux.

a gb 3.jpg

Il faut évoquer sa dilection pour la mythologie, pour ces dieux qu’il convoque sans cesse : Vénus callipyge, Aphrodite, Cupidon, le Grand Pan, Tantale, Jupiter, Silène, Bacchus, Eros, Caron, Pluton, Psyché, Saturne, Pénélope et Ulysse ou Sémiramis, la reine légendaire de Baylone… Son œuvre est traversée de mentions littéraires, d’auteurs, de héros et d’héroïnes romanesques : Homère, Maître François, Voltaire, Claudel, Prévert, Léautaud, Apollinaire, Hugo, Valéry, Balzac et son Rastignac, Blaise Pascal, Courteline, Montaigne et La Boétie, Madame de Sévigné, Paul et Virginie, Mimi Pinson, Gavroche, Mélusine, Manon Lescaut, etc. Et parfois, ces guest-stars, Claudel ou Blaise Pascal pour l’exemple, ne paraissent que pour être moquées.  (Ici, à droite, le poète Jean Richepin)

Il y a une bibliothèque dans l’œuvre de Brassens. Il y a un long et patient apprentissage, une exigeante initiation. André Tillieu, dans « Un petit coin du panthéon de Brassens » paru au veilleur de Nuit en 2001, explique comment Brassens, lors qu’il fuit le service du travail obligatoire en Allemagne, entre en poésie. Voici ce qu’il dit :

« De retour en France, contraint d’entrer dans la clandestinité, de chez Jeanne où il se terrait, il alla, comme il l’a dit, piller la bibliothèque du quatorzième arrondissement de Paris. C’est là qu’il découvrit en grandeur naturelle les poètes : ceux auxquels son professeur Alphonse Bonnafé l’avait déjà initié, et les autres. Tous les poètes ! Il les cajola. Georges devenait Brassens : il avait trouvé la pierre de touche où étalonner son outil ».

Les commentaires sont fermés.