01.05.2009

NELLY KAPLAN chez TALLANDIER

Nelly KAPLAN, née à Buenos Aires (Argentine) est une cinéaste, écrivaine, journaliste et scénariste française. En 53, elle entre dans Paris pour un court séjour. Elle s'y établit définitivement. Dès 1954, elle devient l'assistante d'Abel Gance et fait en 55 la rencontre du poète et romancier Philippe Soupault, en 56 rencontre André Breton, en 61, André Pieyre de Mandiargues. Connue en tant que documentariste d'art (Gustave Moreau, 1961, Le Regard Picasso, 1967, Lion d'Or au Festival de Venise), elle s'impose en tant que cinéaste de ficition avec des oeuvres d'une trempe et d'une audace inédites (La Fiancée du pirate, 1969, Papa, les p'tits bateaux, 1971, Néa, 1976, Charles et Lucie, 1979 ou Plaisir d'amour, 1991). Parallèlement, elle oeuvre en tant que scénariste et dialoguiste aux côtés de Claude Makowski (Il faut vivre dangereusement,) ou aux côtés de Jean Chapot (Le Regard dans le miroir, 1984). En tant qu'écrivaine, elle publie une dizaine d'ouvrages (Le Réservoir des sens, 1966, Aux Orchidées sauvages et Un Manteau de fou rire, 1998, Cuisses de grenouille, 2005). Pour compléter cette notice succincte, le visiteur peut consulter notre rubrique "ESPACE KAPLAN". 

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L'art divin d'enfiler les perles à quatre mains

UN LIVRE ARDENT

Numériser0001

Edtions Tallandier, collection La Bibliothèque d'Evelyne Lever, Paris, 2009, 96 pages

Mademoiselle Kaplan nous fait une fleur

Le superbe livre que voilà, alerte, rouge, bleu, passionné, léger, drôle, fleuri de saillies assaisonnées, pantelant, ciselé. Nelly Kaplan aujourd'hui présente l'ardente et merveilleuse correspondance amoureuse qu'elle a échangée avec André Pieyre de Mandiargues.

Poète (Grand Prix de poésie de l'Académie française en 1979), romancier (Goncourt en 67 pour son oeuvre "La Marge"), conteur, dramaturge, scénariste et traducteur français, Mandiargues, proche du surréalisme mais refusant toujours toute espèce d'affiliation qui aurait compromis son sens de la liberté, a conçu une oeuvre énorme à laquelle nous vous proposons de vous initier en consultant, en guise de course d'élan, ces quelques sources : 

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2008/09/andr-pieyre-...

http://www.imec-archives.com/fonds/fiche.php?ind=PDM

http://www.google.be/search?q=andr%C3%A9+pieyre+de+mandia...

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déclaration autographe de A.P. de Mandiargues (Copyright Nelly Kaplan) 

Quelques impressions dominent ce petit chef-d'oeuvre du couple d'épistoliers amoureux : la complicité magnifique de deux êtres qui (se) correspondent. Le livre est traversé par une reconnaissance mutuelle, une fascination réciproque, et par cette conviction commune que "l'amour et l'humour ne sont pas contradictoires". 

Pourquoi, demandera-t-on, publier ces morceaux d'intimité ? Mais pour la raison qu'on publie des poèmes, pour la raison qu'il n'est pas exclu que la beauté entre dans les livres, pour la raison que lorsque les amants ont du talent, leurs aventures sentimentales en sont éclaboussées. Pour la raison que ce dévoilement ouvre sur les nefs, les travées, les autels d'un merveilleux cantique amoureux. Voilà, la chose est un délicat et dynamique emmêlement de chants d'oiseaux et de fontaines, de merveilleux coups d'archet, on est transporté dans un petit cosmos traversé de fusées, d'étoiles de salive bleue, de fléches, de saillies féroces, de fleurs volantes, on s'abandonne à des friselis, à des froissements d'étoffes, on jubile devant les trouvailles littéraires et poétiques, les formules merveilleuses, les musiques de chambre, les mugissements d'anges, les éclats de rire et leurs répons. C'est délicieux, sensuel, audacieux, original et drôle. On est à la fête commune des mots et des sentiments, dans cette palpitante fièvre du désir rencontré par le désir, dans cette alliance de deux plumes faisant ailes.

Et puis, il y a ces petits messages électriques, nerveux, toujours ornés d'une perle, d'un trille enlevé, d'un élan de tendresse. Tout cela danse, court et bondit d'une vie à l'autre. On tourne, avec les épistoliers, dans la vitesse de cette amitié amoureuse. 

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Nelly Kaplan et André Pieyre de Mandiargues (Copyright Nelly Kaplan)

Dès l'avant-propos, mademoiselle Kaplan, dans sa geste personnelle et inimitable, nous met au parfum :

En ce qui me concerne, ayant abordé bien plus que le milieu du chemin de ma vie, et me trouvant depuis toujours dans une forêt obscure où je fabrique ma propre lumière, je m'aperçois que j'ai toujours été une femme à hommes.

Ce seul aveu, - quand on n'est pas un troglodyte velu, un primate n'ayant pour cervelle qu'un viscère ornemental -,  justifierait qu'on aimât Nelly Kaplan. Qu'on déroulât sur son passage le tapis rouge réservé aux divinités, aux vraies reines et aux authentiques bégums. Qu'on se prosternât à ses pieds, qu'elle a félins. Qu'on se signât en marmonnant : "Qu'entre toutes, Celle-là soit bénie !".

Bon, cette sorte de goût pour la polyandrie (cette impossibilité à limiter son horizon amoureux à une seule chaumière) n'a pas valu à notre Flibustière que des éloges. Au nombre de ses prestigieux amants, de l'aveu même de la Piratesse, on trouve quelques beaux esprits possessifs grièvement sujets à la jalousie et aux revendications d'exclusivité. Mandiargues n'appartient pas à cette espèce. Il y fait exception.

Je n'ai connu qu'une exception : l'amitié amoureuse que j'ai vécue dans les années soixante avec André Pieyre de Mandiargues, l'une des plus ludiques et des plus charmantes de ma vie sentimentale. Pas d'orages, pas de remontrances, beaucoup d'humour et, pendant deux années, des rapports érotiques puissants ayant pour témoin un bizarre lit recouvert de velours rouge dont il est souvent question dans les échanges ; rapports qui évoluèrent vers une affection jamais désavouée. Nous avons ri ensemble, d'autrui et de nous-mêmes, avec cet humour qui nous était commun : la plus haute révolte de l'esprit.

Pour extraire un échange épistolaire de l'oeuvre, déchiré à l'idée d'opérer un choix dans cette suite de perles à deux faces, j'ai ouvert une page au hasard. On y lira que la sémillante Flibustière, décidément incorrigible, appelle son amant plus âgé "Mon Cher enfant". De son côté, Mandiargues désigne la belle cinéaste avec de fleuries appellations de son invention. C'est superbe : Comtexquise, ma Dorée, Bellenelly (contraction de Belen et de Nelly), Nellita, ma grande déesse, Querida Nellita, chère travailleuse, Lady N., my golden Lady, mylady, Milady Belle, Belle N., Milady my querida, Divine K., Fair and glorious Lady, Milady carissima, etc.  

Paris, le 9 septembre 1963

Cher Enfant,

Ne te plains pas du soleil ni de la mer, jamais. Oublies-tu qu'il s'agit d'une recette pour retrouver l'éternité ? Lady N., par contre, à Paris, travaille sans cesse, couronnée de pluie, regrettant le soleil et l'eau qui semblent t'excéder. Attention aux belles filles d'Andalousie. Des pères-frères-curés en fureur t'épouseraient comme un rien... (Ne crains rien, je viendrais travestie en duègne, pour te faire évader). Tu as le souriant regard de

N. 

Dans la lettre de Mandiargues, "une allusion à Breton est sous-jacente".

21 novembre 63

Louée soit Lady N. Pour la belle image et pour la pensée amie, louée soit-elle pour l'esprit et pour la beauté, louée encore pour une infinité de choses... André étant en quelque sorte le nom patronymique de l'homme, il est juste que cet André-ci soit à ses pieds, comme tous les autres André, du plus grand au plus petit, du plus haut au plus bas de tous, puisqu'Elle est la femme en quintessence... Soit donc louée Lady N. Et soutenue soit-elle au plus haut des airs par un tapis de tous les André de ce monde, bienheureux de servir de descente de ciel et lit à ses superbes pieds... Et qu'elle triomphe et qu'elle rie...

A.P.

Un mot, pour en terminer, sur un élément iconographique. En page 69 de l'ouvrage, une photo nous fait voir Nelly Kaplan le visage tourné vers l'agrandissement d'un texte de Mandiargues. Je ne connaissais pas cette photographie. La chère Flibustière y est tout bonnement admirable. Un pur chef-d'oeuvre. Car oui, lorsque l'on a écrit que la femme a du talent, du génie, de l'humour, du courage, le sens du défi et de l'aventure, un intraitable désir d'indépendance et de liberté, un goût immodéré pour l'audace et mille choses qui font la singularité, la grâce et la griffe d'une artiste, on n'a rien dit encore de la splendeur solaire de la créature. Je veux bien qu'il s'agisse d'un détail mais c'est tout de même un éblouissant détail qui vous saute aux yeux. Et, ainsi que l'écrivait un auteur dont le nom s'acharne à m'échapper, "la beauté me plaît en quelque lieu que je la rencontre". Et plus encore lorsqu'elle a le bon goût de s'incarner dans un être que j'admire. Bonne volonté de la Fleur du mal qui, non contente de resplendir au sommet de sa haute tige, s'ingénie encore à répandre dans l'air le secret des volutes qui enivrent. C'est souvent un accident d'être belle mais l'être ainsi, doublement, délibérément, ça sent la conspiration. Inclinons-nous. De bonne grâce.     

En photo de couverture, (voir notre illustration), mademoiselle Kaplan, l'oeil étincelant d'un singulier éclat, prend appui sur une bien singulière protubérance. Un de ces croix sur lesquelles, nous le présumons, il convient qu'une Sainte allant son calvaire se recueille et cherche un appui. O, la somptueuse Enchanteresse !

Annexe : Finalement, ce nouvel ouvrage me permet d'affiner encore le portrait de Nelly Kaplan, cette "femme à hommes", cette femme "toujours dans une forêt obscure", cette femme qui, dans l'opacité de l'existence, "fabrique sa propre lumière". J'ai écrit déjà que la Flibustière est une Libertine. Il faut s'entendre sur le mot, souvent prostitué par l'ignare de service. La Libertine est d'abord une intellectuelle qui s'est lentement forgé une pensée. Elle est celle qui s'affranchit d'un maître (libertus, l'affranchi) ou, selon la belle formule de Nelly Kaplan elle-même, celle "qui fabrique sa propre lumière". C'est la libre penseuse, c'est celle qui se libère de tous les pouvoirs et de toutes les pressions (religieuse, morale, politique). C'est celle aussi ("la femme à hommes") qui se dégage des conventions en matière d'amour et défie les moeurs. C'est celle qui refuse tout ce qui, à ses yeux, diminue l'être, l'entrave, le contraint. C'est celle qui, bien entendu, a le goût des plaisirs charnels et ne les regarde pas comme honteux. Et ce nouveau livre, - au demeurant immédiatement autorisé par Sibylle de Mandiargues, fille de l'auteur -, livre par lequel une amitié amoureuse  est, non pas dévoilée, mais fièrement portée à la connaissance du public, signe et contresigne la geste libertine de mademoiselle Kaplan. Et rappelle, à deux ou trois imbéciles qui en douteraient, que la Libertine ne fait jamais le sacrifice de la fidélité.