17.08.2008

Jacques Izoard

JACQUES IZOARD

affectueuses révérences

Pour rendre un hommage personnel à Izoard, décédé ce 19 juillet 2008, je retranscris d'abord ma contribution au numéro spécial (n°8, 1997) que la revue française Orage Lagune Express lui consacrait. Cette contribution était intitulée Izoard, le veilleur dans la chambre d'iris. Dans la seconde partie de cet hommage, je retranscris deux interviews du poète que j'ai eu l'occasion de réaliser, l'une, avec mon fils Justin, pour la radio régionale FMDinant en juillet 95, l'autre, pour le numéro spécial de la revue Orage Lagune Express

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Portrait de Jacques Izoard réalisé en 1970 par son ami Robert Varlez, artiste peintre, dessinateur, collagiste, poète, revuiste

Izoard, le veilleur dans la chambre d'iris

Dans la chambre, Jacques Izoard se penche sur la fleur issue tout à la fois des bords spongieux d'un marais, des tréfonds de la grande Espagne, de Florence, encore, Jacques Izoard collecte la poudre de la plante et songe au principe de l'irone, au cercle léger d'un oeil, - bel anneau de lumière froide ou soleil bleu.

Contre un pan d'arc-en-ciel, il pose une lentille, un bris de quartz, la brillante épreuve d'une image.

Le jardin gît sous la douche

des sureaux à l'envers

("La Chambre d'iris", Ed. Fond de la Ville)

Lorsque l'équipe d'Orage Lagune Express me chargea de l'animation d'un numéro spécial consacré à Jacques Izoard, je n'eus pas un seul instant la sournoise intention de rendre hommage au poète, considérant qu'il valait mieux, - plutôt que de céder à la solennité des formules de courtoisie -, faire entendre aux lecteurs à quel point la compagnie du poème izoardien m'est indispensable. Car voici une oeuvre qui incite davantage à l'enthousiasme, à la reconnaissance et à la jubilation qu'aux pompes arthritiques du cérémonial et de son bataclan poussiéreux. Izoard est définitivement trop jeune pour être notre père spirituel. En lui, c'est la jeunesse, la vitalité de la poésie que nous aimons. Bien sûr, c'est un maître, bien sûr, un grand conducteur ! Mais à l'auréole et à la limousine, son inépuisable verdeur lui fait préférer l'aura et la marche. Jacques Izoard est un très grand poète en parfaite santé. Le diagnostic de chacun de ses vers en atteste.

Qui lira mon poème

partira vers la mer.

("Sommeil d'encre", M25 Productions)

L'instantané a, chez Izoard, des allures de photo d'art. Mais si le poème a souvent l'étrange éclat d'un moment de grâce, on le devine prémédité, vécu de l'intérieur, habité, silencieusement préparé par un poète toujours en état de vigilance, en état de disponibilité poétique. C'est cela, Izoard apparaît comme cet homme ayant atteint à la condition poétique, à cette condition où tout poème naît à la page avec une vivacité apparente qui résulte toutefois d'une lente percolation. Une gestation patiente a conduit le poème à maturité et lui confère ce caractère accompli et achevé. (Ajout du 17 août 2008 : Izoard voulait qu'on respectât ce qu'il nommait le  "jaillissement irrépressible". Ceci, aujourd'hui, ne me paraît pas incompatible avec cette permanence d'un travail souterrain et me fait penser au geyser et à ses jaillissements intermittents).

Août de bleu d'ébène,

Août d'éléphant noir,

Août des sifflets chauds.

("Sommeil d'encre")

Pour qu'il y ait gestation, il faut qu'il y ait fécondation. Elle s'opère, me semble-t-il, dans l'association sonore, dans le rapprochement phonétique, à partir et au-delà de l'automatisme, de manière à ce que les mots, selon la formule de Breton, fassent l'amour, de manière à ce qu'ils s'ensemencent, à ce qu'ils partagent une saveur et un savoir, à ce qu'ils se chérissent et se surenchérissent, à ce qu'ils comblent les distances qui les séparent. Les mots alors, - tous écussons enchevêtrés, greffés, toutes fièvres inoculées -, participent à des mouvements devenus compatibles, à des appels chorégraphiques, à de lents ballets, à de vivaces sautes. Le savoir n'est pas ici (seulement) livresque, il est le fruit du libre arbitre du poète qui se réapproprie le mot pour en faire un objet et un sujet personnels. La grâce confère à cette reconquête individuelle tout à la fois les formes d'une intuition perceptible et ouverte et les allures d'une méditation encore tiède, encore mollement imprégnée des touffeurs de la couvaison.

Ivre corps des oeillets : la soute exhale cent ou mille parfums

(Anthologie 80, Castor Astral/Atelier de l'Agneau)

Cette fécondation résulte encore de confrontations, de paradoxes, d'oppositions qu'une alchimie élève à la condition d'écho, les choses étant appelées à se poursuivre longtemps et finalement, dans toutes les acceptions du terme, à s'entendre (tendre vers, prêter attention à et percevoir par l'ouïe). Voilà pourquoi, oeuvre poétique, elles sont autorisées à résonner et à raisonner ensemble.

Le conte commence

et s'arrête aussitôt.

Bogue est immobile.

Douleur au pied du mur.

Ou blanche extase

ou verrière très noire

qu'une boule abolit.

("Axe de l'oeil", Atelier de l'Agneau)

Izoard a mis au point l'outil de ses prospections. Chez lui, la minutie d'un artisan : horloger, orpailleur, orfèvre... (Ajout août 2008. Mille autres artisanats me viennent ce soir à l'esprit en pensant à Jacques : herboriste, parfumeur, bouilleur de cru, vigneron et sommelier à quoi s'ajoutent l'appétit, la gourmandise d'une enfance jamais épuisée, une jubilation, une fête des sens. En relisant Jacques, j'ai parfois aussi l'impression, poignante et exaltante, d'une partie de colin-maillard dans le verger des mots. Jacques est aussi un émerveillé splendide.) Tout se passe dans un assemblage de mots générant immédiatement une adhésion, une osmose ( Mots en fûts et en jarres / conservés au cellier) : de petits mécanismes, de petits rouages, de petites sertissages déclenchent de grands effets. Pour l'exemple : en conciliant deux termes d'un rythme et d'une sonorité compatibles mais de significations radicalement différentes (ajout août 2008 : oui, le poète reçoit les surprises du mot avec bonheur), il crée la profondeur de champ, une sémantique nouvelle, le lieu de rapports nouveaux et inconnus. (Ajout août 2008 : Izoard a gardé le goût de la comptine, on l'entend tinter dans son vers). On observe aussi une espèce de ductilité du vers : sa densité, son aspect compact, sa solidité prêtent à des déploiements, à des dépliements, à des dilatations de l'image et du sens. Polysémie, bien sûr, lisibilité différée. Chaque vers est à lui seul, souvent, un coffret, un lingot que l'on peut étirer en fils d'or très fins.

La maison. La mère. La matrice.

Et le chant du lierre ou du liseron...

(Revue Sources, mai 1990)

Cet état de poésie permanente n'exempte pas des plaisirs de l'immédiat. Elle a grand soin de ne pas les congédier. (Ajout août 2008 : Mieux, elle les reçoit avec reconnaissance, elle les accueille, elle les recueille). On décèle chez Izoard (noble disposition et sacrément contagieuse !) un plaisir du matériau, une jubilation dans la manipulation (la cueillette) du mot. Car le temps de la création reste un espace de surprise et d'invention. Reste un territoire ludique. Les mains concrétisent le poème, elles semblent l'extraire, le ravir à l'abstrait pour l'établir dans le visible et le sensible, dans cette sorte d'état solide du mot : herbes, cailloux, mots nouveaux.

Le poème izoardien est bref ou articulé de brèves séquences comme si, pour révéler une permanence poétique, il ne fallait en saisir que des bribes : les points culminants. Comme si le pointillé évoquait mieux que le trait l'idée de continuité. Quelque résurgence cubiste là-dessous ? Peut-être bien... Izoard, contrairement à ce que son beau patronyme pourrait indiquer, ne soulève ni ne compose des montagnes. Des sommets seulement, des cimes. Le poème est chez lui la corne visible de l'iceberg, le cône aparent du volcan, l'îlot sur la mer ou le sommet de la vague. Voilà bien la densité et l'intensité fameuses du poème, la poésie est sous lui comme la terre sous l'arbre, comme l'eau sous le nénuphar, comme l'hmme sous la pensée qu'il élève.

Grands cadavres blancs

d'où le lin tumultueux s'échappe.

("Voix, vêtements, saccages", Grasset)

Le poème est alors cet élan que la langue prend dans un palais poétique. Il y a ceci encore, que la théorie et l'analyse gouvernent mal et qui régit le poème d'iZoard : une aptitude unique à transmettre de l'émotion, à lui conférer de la décence, à la rendre primordiale, à lui restituer ce dont on s'acharne aujourd'hui à l'amputer (les intellos ici s'acoquinent avec les hercules de foire) : la souveraineté de sa vertu de déclenchement. Je veux nommer son charme, non point en ce sens atrophié, exsangue en lequel on l'a confiné, mais bien en son acception de "formule magique". (...)

Le mystère et le merveilleux ont ici droit de cité. Le poème d'Izoard a la foi, il respire la foi. Il n'est pas l'expression d'une hypothèse mais la troublante affirmation d'une certitude, fut-elle déchirée, déchirante et embellie de ses ecchymoses. Apprenez cela, que la poésie vit le long de l'Ourthe, dans une chambre, dans une rue, dans un dortoir, dans le mouvement des doigts, dans le bleu masculin des rêves, le bleu féminin des mots, en Galice, dans le jardin, le corps, dans ce village exsangue qui bat la campagne. Oui, voilà qui est plus réjouissant que tout, cette conviction intime et inébranlable de poésie dont le pouls martèle chaque vers du poète belge.

Izoard ne doit plus se faire violence pour se convaincre de la souveraineté de la poésie. Ce combat est depuis longtemps terminé. Triomphe ! Le rire a fait place au rite, à la célébration d'une foi. Nous voilà rassérénés. C'est clair, Izoard nous veut du bien. Il plaide pour nous. Loin devant. Depuis longtemps.

Et l'histoire cmmence

où finit la rixe.

("Sommeil d'encre")

La poésie est. Aujourd'hui. La poésie est. Ni exutoire, ni jeu compensatoire, ni refuge, ni errance opposable à la rectitude, ni irrationnel opposable à la raison mais bien temps, espace, lieu et aucun lieu, perspective.

Voilà, il y a cette fécondité du poème izoardien, la faculté qu'il possède, à l'instar d'un sol, de produire (quoi ? fleurs, astéroïdes, rêves, bourgeons, semence, plaisir, sens, chaleur, gel,...) et bientôt d'entraîner, d'émouvoir, de mettre en mouvement (qui ? soi-même, le lecteur, le réel, l'immobile, ...), de provoquer (quoi ? l'oreille interne, l'oeil, la vocation, ...)


 

16.08.2008

Jacques Izoard (interview juillet 1995)

Affectueuses révérences à Jacques Izoard (suite)

Izoard 1

Pour rendre hommage à Jacques Izoard, je publie ici un long extrait d'une interview radiophonique qu'il nous accorda, à mon fils Justin et à moi, en juillet 1995 pour le compte de notre émission Le Trombone en coulisses sur FMDinant 107.6. Jacques était venu en studio et a répondu pendant deux heures à nos questions. De même, je reproduis l'interview de Jacques Izoard que j'ai réalisée pour le compte du huitième numéro de la revue française de littérature Orage Lagune Express.

Trombone en coulisses Jacques Izoard

Nous avions, pour l'occasion, choisi ensemble une programmation musicale qu'inaugurait le Minor Swing de Django Reinhardt.

Nous : Nombreux sont aujourd'hui les prophètes de malheur pour annoncer tantôt le déclin, tantôt l'agonie et parfois même le trépas de la poésie. Quelle est votre très éclairée opinion sur ces bruits de funérarium ?

Izoard : Non, je pense que la poésie finalement est constamment de mèche, si je puis dire, avec le langage et le langage est ce qu'il est, le langage est le moyen de communication habituel entre individus. Donc, à partir du moment où on continue à s'exprimer par la voix, par le langage habituel, y compris dans les conversations courantes, je crois que la poésie, qui est tellement chevillée à ce langage quotidien, demeurera toujours. Et je pense qu'il y a tout un renouveau à l'intérieur du poème étant donné que bien souvent l'appauvrissement général de la langue au niveau des multimédias fait que la plupart des gens et les jeunes ont un besoin de nouvelles paroles et de souffles nouveaux. Je crois qu'il faut être très attentif et très à l'écoute des nouvelles paroles poétiques qui se manifestent ici et là et qu'il faut soi-même rechercher où se trouve la nouvelle parole poétique au niveau des revues, des nouvelles revues qui naissent constamment.

Nous : Vous pensez qu'il n'y a pas désaffection ? 

Izoard : Je n'en ai pas l'impression. Il y a peut-être une certaine coupure, c'est-à-dire que le paysage de la poésie se modifie considérablement. La poésie vient toujours là où on ne l'attend pas. On croit la trouver dans des revues conventionnelles ou dans des émissions bien calibrées, dans les écoles mais elle ne va peut-être pas se trouver là-bas. Elle va surgir dans un phénomène comme le rap. Je trouve que c'est une résurgence de la poésie. Y compris dans un certaine chanson française. Thiéfaine, etc...

(On écoute Léo Ferré qui chante "Les Poètes")

Nous : Queneau écrit : "Le vrai poète n'est jamais inspiré, il se situe précisément au-dessus de ce plus et de ce moins, identiques pour lui, que sont la technique et l'inspiration". Que pensez-vous, Jacques Izoard de ces données, en poésie, de la technique et l'inspiration et, selon vous, comment pourrait-on entre toutes les formes du langage dégager une spécificité de la parole poétique ?

Izoard : Je pense qu'au niveau de la parole poétique, il y a ce qui est acquis, bien entendu, ce que j'appellerai l'habitude de l'écriture, ce qui implique une certaine possession de la technique au niveau des images, par exemple. Il y a cette habitude d'écrire qui existe bien souvent depuis l'adolescence, qui a été enfantée au niveau de l'école. Cette technique seule ne suffit pas. Il faut qu'elle soit au service de la nourriture même du poème, de la chair du poème. C'est ce que l'on désignait autrefois du mot d'inspiration. Ce mot n'est plus tellement de mode et de mise aujourd'hui. Je parlerais plutôt d'une question de sensibilité. Cette sensibilité doit se servir de la facilité que l'on peut avoir ou non d'écrire et les deux peuvent être affinées. Il faut écrire souvent pour bien écrire. Je n'aime pas trop les écritures rares, les gens qui écrivent au bout de deux ou trois ans. Il faut que la poésie coule de source, il faut une espèce de courant continu. La poésie est un peu une rivière souterraine qui coule sans arrêt, qui apparaît parfois à la surface, qui est en contact avec  le soleil, avec le ciel bleu éventuellement mais il faut cette espèce de permanence, elle me semble indispensable.

Nous : Et ce langage poétique, comment le définir de manière spécifique ?

Izoard : Vous savez, la difficulté aujourd'hui, quand on évoque la poésie, c'est qu'il y a énormément de voies différentes. Depuis le début du siècle, il y a toutes les expériences du dadaïsme, du surréalisme, du nouveau réalisme, etc. Maintenant, on assiste à une sorte d'éparpillement de la parole poétique et je crois que chacun, en fonction de sa propre identité, de sa propre sensibilité, doit aller vers ce qui l'attire. Ce qui attire, ce n'est pas nécessairement ce qu'on écrit soi-même. Il y a ce que j'écris, il y a des gens qui écrivent un peu dans les mêmes eaux, dans la même zone, mais j'aime aussi les gens qui écrivent de façon tout à fait différente. Mais définir l'écriture poétique aujourd'hui, c'est un peu complexe. Et je ne m'y risquerais pas nécessairement ou alors ça nous prendrait des heures pour répertorier les différentes voies (voix) de la poésie contemporaine.

(On écoute Mano Solo "Allez, viens")

Nous : J'ai lu, sous la plume de Charles de Saint-Evremond, une chose plaisante sur la poésie. "La poésie demande un génie particulier qui ne s'accommode pas avec le bon sens. Tantôt, c'est le langage des dieux, tantôt, c'est le langage des fous, rarement celui d'un honnête homme." Jacques Izoard, le poète est-il un malhonnête homme et y a-t-il mésentente entre le bon sens et la poésie ?

Izoard : Je suis tout à fait d'accord avec cette définition de la poésie. Nous vivons de plus en plus dans un monde où tout est répertorié, nous sommes à l'époque des ordinateurs, des fichages, des catégories. On parlait autrefois du grain de folie que chacun pouvait posséder en lui-même et bien, cette définition rejoint un peu cela. Je trouve que la poésie doit transgresser la réalité habituelle, elle doit aller un peu à contre-courant, elle doit être à rebrousse-poil pour avoir sa pleine valeur, sa pleine efficience en quelque sorte. Si elle se contente de clichés, si elle se contente de répéter les lieux communs, les conformismes, elle n'a plus de raison d'être. Mais grâce au ciel, la poésie est un peu comme le chiendent, c'est d'ailleurs le titre d'un recueil de Queneau, c'est comme un chiendent qui persiste, qui pousse entre les pavés et qui contribue un peu à décaper nos réalités parfois grises et monotones et à bafouer certaines réalités plus nauséabondes comme le pognon. La poésie n'a rien à voir avec ces réalités-là, mais elle ne se situe pas à l'écart, pas ailleurs car elle doit aussi être proche des gens et d'une certaine réalité de tous les jours, la poésie ne méprise pas les autres, au contraire, elle essaie de leur faire prendre conscience de certaines richesses, elle est toujours en accointance avec la sensibilité de chacun. J'accorde beaucoup d'importance à ce mot : sensibilité. Alors, bien entendu, le bon sens et la folie ne font pas bon ménage mais ces deux notions peuvent se marier et donner naissance à des textes.

Nous : Et la question de l'honnête homme ?

Izoard : Encore faudrait-il s'entendre sur ce qu'est un honnête homme ! L'honnête homme, qui est-ce ? Il faudrait un peu discuter à propos de cette notion. Il est vrai que les poètes en général ont des vies qui ne sont pas posées sur rails, les poètes vont un peu au hasard de leur fantaisie, au gré de leurs caprices, et dans cette mesure-là, ils vont choquer les braves bourgeois qui les entourent et qui sont carriéristes. Ca me fait penser au mot d'un humoriste anglais. On lui disait, à propos de quelqu'un : "Celui-là est bien arrivé !". Il répondait : " Oui, mais dans quel état !".

(rires)

Nous: Pour entendre, faut-il perdre la raison ?

Izoard : Pour entendre quoi ?

Nous : Nous citons un de vos vers.

Izoard : Oui. Je pense qu'il faut faire abstraction de la raison à certains moments. La raison peut être uniquement du bois sec. Il faut pouvoir feindre de perdre la raison, ou la perdre momentanément, cela peut donner naissance à des expériences très intéressantes au niveau du langage. Je crois aussi que les mots en eux-mêmes sont très souvent déraisonnables. Je crois qu'on peut exploiter ce filon déraisonnable pour bâtir des poèmes, pour leur donner de la fraîcheur, de la spontanéité,...

Nous : Quelle est la part ludique de la poésie ?

Izoard : Elle est constante mais tout dépend un peu du lecteur ou de la lectrice qui va mettre dans sa lecture son propre esprit ludique. Les mots sont ludiques. Il faut tenir l'équilibre entre la part du jeu, la part du hasard et la création pure. L'aspect comique de certains poèmes, c'est un peu monotone à certains moments quand c'est trop systématique. Quand on écrit un poème, il ne faut pas d'a priori. Vous êtes en face de la page blanche et tout est possible.

Nous : C'est ça, il n'y a pas de projet ...

Izoard : Voilà, c'est ça, ce n'est pas délibéré si ce n'est la volonté d'écrire le poème. Il faut bien s'y mettre, comme on dit, prendre l'instrument d'écriture, le bic, le stylo et commencer à écrire. Sans doute y a-t-il des poètes qui construisent davantage leurs livres que d'autres, mais il ne faut surtout pas bafouer l'esprit d'irrépressible jaillissement.

(On écoute Philippe Léotard qui chante "Monsieur William" de Caussimon et Ferré)

Jacques Izoard lit une suite de poèmes de lui que Justin et moi avons choisis. Il lit quatre poèmes tirés de La Chambre d'iris, l'avertissement de La Patrie empaillée et L'aiguille, la lance fine extrait de Vêtu, dévêtu, libre.

(On écoute "Amazoniaque" d'Yves Simon)

Jacques Izoard lit un extrait de Sommeil d'encre et des inédits publiés dans le numéro 8 de la revue Orage Lagune Express qui lui était consacré.

( De Gainsbourg, on écoute "Love on the beat" et deux titres de Mano Solo)

Nous : Jacques Izoard, nous observons deux éléments récurrents dans votre poésie : d'abord, dans votre poésie, il n'y a pas d'abstraction, seulement du palpable, ensuite, le drapeau vert de l'écologie semble flotter sur votre oeuvre. Comment réagissez-vous à cette étiquette écologiste, comment expliquez-vous votre désaffection pour l'abstrait ?

Izoard : Oui, disons que mes poèmes tentent de parler de ce qui est proche, si vous voulez. En général, je suis très attiré par les petits objets, par ce qui est à la portée de la main. Je ne suis pas le poète des envolées lyriques, je ne parle pas du firmament, de la voie lactée, etc. Je préfère avoir un champ d'observation à ma proximité, en somme, je ne crois que ce que je vois. Je n'écris qu'à propos de ce que je peux observer autour de moi. Tout ça, même dans une grande mesure, a des connotations autobiographiques. C'est vrai, quand j'étais jeune, mon père était instituteur et nous allions chaque année pendant deux mois à la campagne dans les environs de Liège, dans la vallée de l'Ourthe, qui est très belle, la vallée de l'Emblève, tout ça m'a fortement marqué. Je crois qu'il y a chez moi une sorte d'enracinement dans la nature qui date de l'enfance, de la haute enfance et de l'adolescence. C'est petit à petit, au fur et à mesure que les années ont passé, que tous ces éléments qui étaient enfouis en moi ont réapparu dans le texte. Voilà une explication quant à mon intérêt pour la nature. Je n'ai pas une volonté d'explorer la nature, une volonte de dire : "Tiens, comme elle est belle !" ou de la célébrer béatement, pas du tout, c'est plutôt me frotter à la nature, concrètement, à la limite, des jeux d'enfant, se rouler dans les herbes. L'herbe a beaucoup d'importance dans mon oeuvre, je vous dirai tout à l'heure une suite de textes où je célèbre en quelque sorte l'herbe. Tout cela fait que peut-être il y a un aspect écologique dans ma poésie mais ce n'est pas du tout voulu ni délibéré.

Nous : Il n'y a pas ce drapeau vert ...

Izoard : Non, non, ce n'est pas du tout cela ! Les rivières m'interpellent également beaucoup. Je trouve qu'il y a dans la nature en même temps cet antagonisme constant entre une fluidité et l'immobilité, c'est ça qui me fascine. La nature sera toujours là quand nous n'y serons plus mais en même temps, elle est stable et éternelle et sujette à des modifications constantes. C'est cela qui m'intéresse beaucoup et aussi l'éparpillement de la nature. En général, je n'aime pas les éléments construits, fabriqués, je préfère la dissémination au poing fermé en quelque sorte. Ce qui me fascine dans la nature et dans la réalité, c'est l'éparpillement, ce sont les fragments, les tessons.

Nous: Que pensez-vous de cette réflexion de Baudelaire : " La nature n'enseigne que le crime".

Izoard : Ecoutez, si on l'observe à froid et sans aucun lyrisme, il faut bien reconnaître qu'elle est impitoyable.

Nous : Chez vous, ce serait une lecture artificielle de la nature ?

Izoard : Non, non. J'employais tout à l'heure le mot frotter. Se frotter à la nature, nager, marcher, se coucher dans l'herbe, être en contact peau à peau avec la nature. Cela m'intéresse beaucoup. C'est un rapport concret, palpable.

(L'enregistrement de l'émission s'interrompt hélas ici).

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ORAGE LAGUNE EXPRESS (numéro 8,  revue semestrielle de littérature)- Interview de Jacques Izoard

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Photo Pierre Houcmant