29.10.2008

Avec KUNDERA

Avec KUNDERA

 "L'humour: l'éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l'homme dans son incompétence à juger les autres ; l'humour :  l'ivresse de la relativité des choses humaines ; le plaisir étrange issu de la certitude qu'il n'y a pas de certitude." (Les Testaments trahis)

"Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable. " (L'Insoutenable Légèreté de l'être).


kundera

Dans les affaires de cette nature, mille dangers guettent le commentateur. Braire avec les ânes, trancher sur base d’un sentiment, trouver dans la chose une occasion de faire un sort à sa propre litost, (« la litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte »), hurler avec les loups, sombrer dans le kitsch, se dégager de la mêlée en choisissant la voie du silence, faire preuve d’un prudent désintérêt, défendre par conviction, (s’)innocenter pour la raison que quelqu’un qu’on admire est incapable de se commettre d’une telle façon, prétendre que le génie ne saurait prêter le flanc à de telles insinuations, se réjouir qu’une occurrence puisse laisser entrevoir le faux pas du danseur ou le couac du ténor, établir des similitudes, parler d’autre chose, etc. Mais qu’est-ce, finalement, qu’un commentateur que nul danger ne guetterait ?

Commentons et faisons cocktail de quelques-uns des mille dangers. Selon nous, celui qui est accusé d’avoir dénoncé un jeune compatriote à la police communiste en 1950, est, pour dire les choses sommairement, un des romanciers majeurs du vingtième siècle. Ceci ne le met pas tout à fait à l’abri de la faute. Mais tout de même, la qualité de l’œuvre, - soit qu’elle puisse lui servir de garantie morale, soit qu’elle nous éblouisse -, nous semble plaider en faveur de la dignité de son auteur. Nous n’avons pas avancé. Mais nous avouons que nous rechignons à croire que l’accusation est fondée. Sous l’effet de l’électrochoc du pauvre avec lequel nous nous bottons le train, nous consentons à écrire qu’une telle accusation nous paraît relever de la calomnie. Car oui, il n’a pas suffi d’une accusation pour que notre admiration s’effiloche, pour qu’elle se désintègre à la première alerte. Oui, notre patiente fréquentation de l’œuvre est ancienne et régénérée par d’incessantes relectures. Oui, nos jubilations de lecteur sont vives, profondes, durables. Elles sont imprimées dans notre vie même. Non, jusqu’à présent, on ne nous a rien prouvé. Non, une accusation n’établit pas une culpabilité. Non, le romancier n’a rien reconnu. Il a fermement protesté. Attitude qui ne distingue jamais, ou si rarement, un coupable d’un innocent. Le procès-verbal sur la foi duquel on accuse Kundera n’est pas signé par le romancier. Le document est vieux de près de soixante ans et attendait la providentielle fouille quasiment archéologique d’un journaliste du quotidien Respekt pour prendre l’air et révéler son odieux secret. Avant cela, personne n’avait songé à en faire usage. Avant cela, l’idée de ternir la réputation de Kundera n’était venue à l’esprit de personne. En Tchécoslovaquie, il plaisait à tous et à chacun. Il faisait l’unanimité. Les services secrets (des spécialistes de la destitution et de la falsification) l'adoraient et faisaient à son égard preuve d'une mansuétude et d'une complaisance époustouflantes ! C’est par pure estime qu’après 68 on avait retiré à Kundera son poste d'enseignant à l'Institut Cinématographique de Prague, que ses livres avaient été retirés des librairies et qu’il lui était interdit de publier. C'est par une autre marque d'admiration qu'il avait été déchu de sa nationalité tchèque. Et voici qu'on avait omis, dans ce lynchage, dans ce copieux acharnement, dans cette entreprise de liquidation systématique de mentionner une pièce capable de causer un réel préjudice au romancier ! A qui fera-t-on croire que les bourreaux font des fleurs, qu'ils songent seulement à glorieusement vous élever à la condition de martyr ? A qui fera-t-on croire que, avant l’exhumation de cette pièce, Kundera était sans ennemi, que personne n’avait songé à maculer son aura. La patience et la discrétion de ce document infamant sont remarquables. Le patient document providentiel a-t-il fait, au demeurant, l’objet d’une patiente authentification ? Dirait-on pas qu’on s’ingénie à prendre la lenteur de court ? M’en voudra-t-on de formuler ainsi mon indignation : même un célèbre, un illustre écrivain comme Kundera doit être regardé comme innocent tant que la preuve de sa culpabilité n’a pas été établie.

Une information, assez peu relayée, et diffusée par Maurin Picard, correspondant du Figaro à Vienne, n’apporte-t-elle pas un tout autre son de cloche ? Elle émane de Zdenek Pesat, historien de la littérature tchèque. Pesat se souvient avoir recueilli les confidences de Miroslav Dlask en 1950. « Le petit ami d'Iva Militka lui avait alors déclaré être allé à la police dénoncer Dvoracek. «Sans doute pour éviter à son amie d'être punie pour avoir fréquenté un émigrant voire un agent provocateur», analyse Pesat. » Puisqu’on s’est pris d’affection, au royaume des canards, pour l’insidieux emploi du conditionnel, on ne m’en voudra pas d’affirmer qu’une telle déclaration « disculperait » Kundera. J'évoque le conditionnel quand il faudrait encore distinguer et épingler les fumiers qui, au détriment de toute déontologie, affichaient des gros titres catégoriques et définitifs sur la culpabilité du romancier.  

Les médias, avides des sacrifices pratiqués sur leur autel très particulier, préfèrent la version qui fait scandale, celle qui éclabousse un homme qui s’est constamment tenu à l’écart des chants de leurs sirènes. Des sirènes ? Disons que des poissonnières, familières des remugles de toutes les marées, ont deviné là, avec une élégance  et une objectivité qui n’appartiennent qu’à elles, l’occasion de faire payer à un homme de lettres sa profession de foi en la plus impardonnable des vertus : l’ironie. Il s’est évidemment trouvé quelques seconds couteaux, quelques porte-flingues de la littérature pour leur emboîter le sabot.

Tout de même, je dois écrire que je découvre ce matin, en voyageant dans le monde de l’information, que le témoignage de Pesat est à présent largement répercuté. Et que, pour certains, il ne lave pas Kundera de tout soupçon. Certains qui regardent rétrospectivement les passages de l’œuvre où est évoquée la trahison comme un aveu implicite, voire une quête cathartique. Non content de chercher à piétiner l’homme, on tenterait aussi de foutre son œuvre par-dessus bord. Roman. La grande forme de la prose où l'auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu'au bout quelques thèmes de l'existence. (Kundera, « L’Art du roman »).

Quelques lignes, d’une lettre que Flaubert adresse à Tourgueniev en 1872, me reviennent en mémoire. « J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire ; mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler … ».

Il faudrait, ai-je lu en susbtance dans quelques-uns parmi les douzaines d'articles que j'ai consultés, que Kundera prît la chose avec détachement, qu'il la traitât avec son humour si particulier, qu'il la délayât dans ce "plaisir étrange de la certitude qu'il n'y a pas de certitude". On croit rêver : faire oeuvre d'art face aux tueurs. Car oui, c'est bien à une tentative d'assassinat que l'on assiste. Rien de littéraire : la volonté précise d'oblitérer un homme, de le sortir du monde de la littérature, de le traîner dans la rue, de l'exposer aux quolibets, de le disqualifier. Un homme à qui, comme des centaines de milliers de lecteurs anonymes, je me sens profondément attaché. Un homme pour qui mon admiration n'a pas décliné d'un degré. Le sort qu'on cherche à lui faire ne saurait me laisser indifférent. De quelque façon que j'aborde les données de la situation, je ne puis considérer sans un réel écoeurement, sans une violente poussée de colère, sans un profond sentiment d'injustice cette odieuse curée, rendue plus crapuleuse encore par une espèce de jubilation sordide.  Je ne puis percevoir ces furieux abois sans la révoltante impression que les chiens de cette meute cherchent à débusquer autre chose que la vérité des faits.  

Denys-Louis Colaux 

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