16.08.2008

Jacques Izoard (interview juillet 1995)

Affectueuses révérences à Jacques Izoard (suite)

Izoard 1

Pour rendre hommage à Jacques Izoard, je publie ici un long extrait d'une interview radiophonique qu'il nous accorda, à mon fils Justin et à moi, en juillet 1995 pour le compte de notre émission Le Trombone en coulisses sur FMDinant 107.6. Jacques était venu en studio et a répondu pendant deux heures à nos questions. De même, je reproduis l'interview de Jacques Izoard que j'ai réalisée pour le compte du huitième numéro de la revue française de littérature Orage Lagune Express.

Trombone en coulisses Jacques Izoard

Nous avions, pour l'occasion, choisi ensemble une programmation musicale qu'inaugurait le Minor Swing de Django Reinhardt.

Nous : Nombreux sont aujourd'hui les prophètes de malheur pour annoncer tantôt le déclin, tantôt l'agonie et parfois même le trépas de la poésie. Quelle est votre très éclairée opinion sur ces bruits de funérarium ?

Izoard : Non, je pense que la poésie finalement est constamment de mèche, si je puis dire, avec le langage et le langage est ce qu'il est, le langage est le moyen de communication habituel entre individus. Donc, à partir du moment où on continue à s'exprimer par la voix, par le langage habituel, y compris dans les conversations courantes, je crois que la poésie, qui est tellement chevillée à ce langage quotidien, demeurera toujours. Et je pense qu'il y a tout un renouveau à l'intérieur du poème étant donné que bien souvent l'appauvrissement général de la langue au niveau des multimédias fait que la plupart des gens et les jeunes ont un besoin de nouvelles paroles et de souffles nouveaux. Je crois qu'il faut être très attentif et très à l'écoute des nouvelles paroles poétiques qui se manifestent ici et là et qu'il faut soi-même rechercher où se trouve la nouvelle parole poétique au niveau des revues, des nouvelles revues qui naissent constamment.

Nous : Vous pensez qu'il n'y a pas désaffection ? 

Izoard : Je n'en ai pas l'impression. Il y a peut-être une certaine coupure, c'est-à-dire que le paysage de la poésie se modifie considérablement. La poésie vient toujours là où on ne l'attend pas. On croit la trouver dans des revues conventionnelles ou dans des émissions bien calibrées, dans les écoles mais elle ne va peut-être pas se trouver là-bas. Elle va surgir dans un phénomène comme le rap. Je trouve que c'est une résurgence de la poésie. Y compris dans un certaine chanson française. Thiéfaine, etc...

(On écoute Léo Ferré qui chante "Les Poètes")

Nous : Queneau écrit : "Le vrai poète n'est jamais inspiré, il se situe précisément au-dessus de ce plus et de ce moins, identiques pour lui, que sont la technique et l'inspiration". Que pensez-vous, Jacques Izoard de ces données, en poésie, de la technique et l'inspiration et, selon vous, comment pourrait-on entre toutes les formes du langage dégager une spécificité de la parole poétique ?

Izoard : Je pense qu'au niveau de la parole poétique, il y a ce qui est acquis, bien entendu, ce que j'appellerai l'habitude de l'écriture, ce qui implique une certaine possession de la technique au niveau des images, par exemple. Il y a cette habitude d'écrire qui existe bien souvent depuis l'adolescence, qui a été enfantée au niveau de l'école. Cette technique seule ne suffit pas. Il faut qu'elle soit au service de la nourriture même du poème, de la chair du poème. C'est ce que l'on désignait autrefois du mot d'inspiration. Ce mot n'est plus tellement de mode et de mise aujourd'hui. Je parlerais plutôt d'une question de sensibilité. Cette sensibilité doit se servir de la facilité que l'on peut avoir ou non d'écrire et les deux peuvent être affinées. Il faut écrire souvent pour bien écrire. Je n'aime pas trop les écritures rares, les gens qui écrivent au bout de deux ou trois ans. Il faut que la poésie coule de source, il faut une espèce de courant continu. La poésie est un peu une rivière souterraine qui coule sans arrêt, qui apparaît parfois à la surface, qui est en contact avec  le soleil, avec le ciel bleu éventuellement mais il faut cette espèce de permanence, elle me semble indispensable.

Nous : Et ce langage poétique, comment le définir de manière spécifique ?

Izoard : Vous savez, la difficulté aujourd'hui, quand on évoque la poésie, c'est qu'il y a énormément de voies différentes. Depuis le début du siècle, il y a toutes les expériences du dadaïsme, du surréalisme, du nouveau réalisme, etc. Maintenant, on assiste à une sorte d'éparpillement de la parole poétique et je crois que chacun, en fonction de sa propre identité, de sa propre sensibilité, doit aller vers ce qui l'attire. Ce qui attire, ce n'est pas nécessairement ce qu'on écrit soi-même. Il y a ce que j'écris, il y a des gens qui écrivent un peu dans les mêmes eaux, dans la même zone, mais j'aime aussi les gens qui écrivent de façon tout à fait différente. Mais définir l'écriture poétique aujourd'hui, c'est un peu complexe. Et je ne m'y risquerais pas nécessairement ou alors ça nous prendrait des heures pour répertorier les différentes voies (voix) de la poésie contemporaine.

(On écoute Mano Solo "Allez, viens")

Nous : J'ai lu, sous la plume de Charles de Saint-Evremond, une chose plaisante sur la poésie. "La poésie demande un génie particulier qui ne s'accommode pas avec le bon sens. Tantôt, c'est le langage des dieux, tantôt, c'est le langage des fous, rarement celui d'un honnête homme." Jacques Izoard, le poète est-il un malhonnête homme et y a-t-il mésentente entre le bon sens et la poésie ?

Izoard : Je suis tout à fait d'accord avec cette définition de la poésie. Nous vivons de plus en plus dans un monde où tout est répertorié, nous sommes à l'époque des ordinateurs, des fichages, des catégories. On parlait autrefois du grain de folie que chacun pouvait posséder en lui-même et bien, cette définition rejoint un peu cela. Je trouve que la poésie doit transgresser la réalité habituelle, elle doit aller un peu à contre-courant, elle doit être à rebrousse-poil pour avoir sa pleine valeur, sa pleine efficience en quelque sorte. Si elle se contente de clichés, si elle se contente de répéter les lieux communs, les conformismes, elle n'a plus de raison d'être. Mais grâce au ciel, la poésie est un peu comme le chiendent, c'est d'ailleurs le titre d'un recueil de Queneau, c'est comme un chiendent qui persiste, qui pousse entre les pavés et qui contribue un peu à décaper nos réalités parfois grises et monotones et à bafouer certaines réalités plus nauséabondes comme le pognon. La poésie n'a rien à voir avec ces réalités-là, mais elle ne se situe pas à l'écart, pas ailleurs car elle doit aussi être proche des gens et d'une certaine réalité de tous les jours, la poésie ne méprise pas les autres, au contraire, elle essaie de leur faire prendre conscience de certaines richesses, elle est toujours en accointance avec la sensibilité de chacun. J'accorde beaucoup d'importance à ce mot : sensibilité. Alors, bien entendu, le bon sens et la folie ne font pas bon ménage mais ces deux notions peuvent se marier et donner naissance à des textes.

Nous : Et la question de l'honnête homme ?

Izoard : Encore faudrait-il s'entendre sur ce qu'est un honnête homme ! L'honnête homme, qui est-ce ? Il faudrait un peu discuter à propos de cette notion. Il est vrai que les poètes en général ont des vies qui ne sont pas posées sur rails, les poètes vont un peu au hasard de leur fantaisie, au gré de leurs caprices, et dans cette mesure-là, ils vont choquer les braves bourgeois qui les entourent et qui sont carriéristes. Ca me fait penser au mot d'un humoriste anglais. On lui disait, à propos de quelqu'un : "Celui-là est bien arrivé !". Il répondait : " Oui, mais dans quel état !".

(rires)

Nous: Pour entendre, faut-il perdre la raison ?

Izoard : Pour entendre quoi ?

Nous : Nous citons un de vos vers.

Izoard : Oui. Je pense qu'il faut faire abstraction de la raison à certains moments. La raison peut être uniquement du bois sec. Il faut pouvoir feindre de perdre la raison, ou la perdre momentanément, cela peut donner naissance à des expériences très intéressantes au niveau du langage. Je crois aussi que les mots en eux-mêmes sont très souvent déraisonnables. Je crois qu'on peut exploiter ce filon déraisonnable pour bâtir des poèmes, pour leur donner de la fraîcheur, de la spontanéité,...

Nous : Quelle est la part ludique de la poésie ?

Izoard : Elle est constante mais tout dépend un peu du lecteur ou de la lectrice qui va mettre dans sa lecture son propre esprit ludique. Les mots sont ludiques. Il faut tenir l'équilibre entre la part du jeu, la part du hasard et la création pure. L'aspect comique de certains poèmes, c'est un peu monotone à certains moments quand c'est trop systématique. Quand on écrit un poème, il ne faut pas d'a priori. Vous êtes en face de la page blanche et tout est possible.

Nous : C'est ça, il n'y a pas de projet ...

Izoard : Voilà, c'est ça, ce n'est pas délibéré si ce n'est la volonté d'écrire le poème. Il faut bien s'y mettre, comme on dit, prendre l'instrument d'écriture, le bic, le stylo et commencer à écrire. Sans doute y a-t-il des poètes qui construisent davantage leurs livres que d'autres, mais il ne faut surtout pas bafouer l'esprit d'irrépressible jaillissement.

(On écoute Philippe Léotard qui chante "Monsieur William" de Caussimon et Ferré)

Jacques Izoard lit une suite de poèmes de lui que Justin et moi avons choisis. Il lit quatre poèmes tirés de La Chambre d'iris, l'avertissement de La Patrie empaillée et L'aiguille, la lance fine extrait de Vêtu, dévêtu, libre.

(On écoute "Amazoniaque" d'Yves Simon)

Jacques Izoard lit un extrait de Sommeil d'encre et des inédits publiés dans le numéro 8 de la revue Orage Lagune Express qui lui était consacré.

( De Gainsbourg, on écoute "Love on the beat" et deux titres de Mano Solo)

Nous : Jacques Izoard, nous observons deux éléments récurrents dans votre poésie : d'abord, dans votre poésie, il n'y a pas d'abstraction, seulement du palpable, ensuite, le drapeau vert de l'écologie semble flotter sur votre oeuvre. Comment réagissez-vous à cette étiquette écologiste, comment expliquez-vous votre désaffection pour l'abstrait ?

Izoard : Oui, disons que mes poèmes tentent de parler de ce qui est proche, si vous voulez. En général, je suis très attiré par les petits objets, par ce qui est à la portée de la main. Je ne suis pas le poète des envolées lyriques, je ne parle pas du firmament, de la voie lactée, etc. Je préfère avoir un champ d'observation à ma proximité, en somme, je ne crois que ce que je vois. Je n'écris qu'à propos de ce que je peux observer autour de moi. Tout ça, même dans une grande mesure, a des connotations autobiographiques. C'est vrai, quand j'étais jeune, mon père était instituteur et nous allions chaque année pendant deux mois à la campagne dans les environs de Liège, dans la vallée de l'Ourthe, qui est très belle, la vallée de l'Emblève, tout ça m'a fortement marqué. Je crois qu'il y a chez moi une sorte d'enracinement dans la nature qui date de l'enfance, de la haute enfance et de l'adolescence. C'est petit à petit, au fur et à mesure que les années ont passé, que tous ces éléments qui étaient enfouis en moi ont réapparu dans le texte. Voilà une explication quant à mon intérêt pour la nature. Je n'ai pas une volonté d'explorer la nature, une volonte de dire : "Tiens, comme elle est belle !" ou de la célébrer béatement, pas du tout, c'est plutôt me frotter à la nature, concrètement, à la limite, des jeux d'enfant, se rouler dans les herbes. L'herbe a beaucoup d'importance dans mon oeuvre, je vous dirai tout à l'heure une suite de textes où je célèbre en quelque sorte l'herbe. Tout cela fait que peut-être il y a un aspect écologique dans ma poésie mais ce n'est pas du tout voulu ni délibéré.

Nous : Il n'y a pas ce drapeau vert ...

Izoard : Non, non, ce n'est pas du tout cela ! Les rivières m'interpellent également beaucoup. Je trouve qu'il y a dans la nature en même temps cet antagonisme constant entre une fluidité et l'immobilité, c'est ça qui me fascine. La nature sera toujours là quand nous n'y serons plus mais en même temps, elle est stable et éternelle et sujette à des modifications constantes. C'est cela qui m'intéresse beaucoup et aussi l'éparpillement de la nature. En général, je n'aime pas les éléments construits, fabriqués, je préfère la dissémination au poing fermé en quelque sorte. Ce qui me fascine dans la nature et dans la réalité, c'est l'éparpillement, ce sont les fragments, les tessons.

Nous: Que pensez-vous de cette réflexion de Baudelaire : " La nature n'enseigne que le crime".

Izoard : Ecoutez, si on l'observe à froid et sans aucun lyrisme, il faut bien reconnaître qu'elle est impitoyable.

Nous : Chez vous, ce serait une lecture artificielle de la nature ?

Izoard : Non, non. J'employais tout à l'heure le mot frotter. Se frotter à la nature, nager, marcher, se coucher dans l'herbe, être en contact peau à peau avec la nature. Cela m'intéresse beaucoup. C'est un rapport concret, palpable.

(L'enregistrement de l'émission s'interrompt hélas ici).

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ORAGE LAGUNE EXPRESS (numéro 8,  revue semestrielle de littérature)- Interview de Jacques Izoard

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Photo Pierre Houcmant

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