ANTHOLOGIE DU POISSON PILOTE

  • Les Chroniques du Poisson Pilote n°27

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    n u m é r o    2 7

    INDICES DE LA BEAUTÉ

    Je songeais, en collectant quelques œuvres irrésistibles, à ce qu'est la beauté. A la façon dont elle échappe à la fixité, à la façon dont elle fluctue et prend plaisir à nous surprendre toujours, à nous inquiéter, à nous grandir, à la manière dont elle ondule comme une danseuse du ventre. Je pensais à elle comme une offense à la laideur régulière, habituelle, un attentat bienfaisant contre l'opiniâtreté du médiocre. La beauté, c'est un manière catégorique de ravir l'être à l'errance, à l'hébétude morne, au tourisme existentiel. C'est un appel impérieux, une injonction. C'est un ordre. C'est un violent désordre. Un dérangment de fond en comble. Un attendrissement qui produit de l'électricité, des auréoles, des étincelles. C'est l'oiseau envolé de votre pesanteur immobile. La beauté, c'est l'occasion d'un affolement, d'une bouffée d'instabilité, d'un vertige enchanté. C'est une suspension ravie, pleine, passagère, revigorante de la liberté. Un instant de lévitation. Une crampe spirituelle. Une douleur heureuse. C'est une béatitude inattendue. Une accélération de l'existence. Un appel simultané de l'eau, de la forêt, du ciel et des grottes. C'est un remuement de vous-même. Une pincée d'opium. C'est du sauvage qui danse. C'est du savoir-faire qui culmine. C'est un consolation de l'absence des dieux. La joie se rappelle à notre souvenir ingrat. C'est l'exaucement d'un désir presque inconnu. 

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    Yoshida Hiroshi

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    Assunta Genovesio

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    Jean-Claude Sanchez

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    Julienne Rose - autoportrait

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    Robert Varlez

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    La très belle modèle Orchid Lachaise par le talentueux photographe Martial Rossignol - Pour  un book d'Orchid Lachaise, on consultera cet espace : https://500px.com/photo/107545675/sensual-shapes-by-misty-orchid?ctx_page=2&from=user&user_id=1039111

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    Angela Moulton

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    Arielle Astuto

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    Astrid Allan - Autoportrait

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    Bernadette Leclercq

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    Didier Goessens

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    Jaya Suberg

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    Josée Van Lierop

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    Laamari Nacera

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    Martial Rossignol

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    Monique Thomas

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    Sounya Planes

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    Stéphanie Chardon

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    Svetlana Kurmaz

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    Uli Kuhen

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    Victorine Follana

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    Laurence Burvenich

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    Andreas Vanpoucke

  • Anthologie du Poisson Pilote - Martine Rouhart

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    a antho martine.jpgMartine Rouhart

    Martine Rouhart est née à Mons en 1954. Après des études de droit à l’Université Libre de Bruxelles, elle est entrée comme juriste dans une compagnie d’assurance. Lire et écrire ont toujours fait partie de sa vie : des articles de nature juridique mais aussi des poèmes, des nouvelles, des récits de voyage.

    Mais c’est grâce à l’une de ces épreuves de la vie qui vous tombe dessus sans crier gare que l’écriture a définitivement pris le dessus. Après la parution de son premier récit, Agir et accueillir (qui vient d’être réédité, « Six ans après… »), quatre romans ont été publiés.

    Ecrire, c’est pour elle faire danser les mots, exercer sa sensibilité et se donner aux autres en petites touches plus ou moins transparentes.

    Lire de la poésie, un besoin presque vital.

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    Poème inédit

                                A ma sœur

    Te souviens-tu

    des années d’autrefois

    la chambre partagée

    les peines mélangées

    les rires emmêlés

    les mots enchaînés

    Te souviens-tu

    de notre complicité

    des moments volés

    des secrets échangés

    de nos jeux accordés

    Te souviens-tu

    de nos efforts maladroits

    pour grandir

    apprendre à aimer

    des armes forgées à deux

    pour gagner les cœurs

    Te souviens-tu

    de la première séparation

    fusion gémellaire

    un gouffre qui se creuse

    tu m'avais dit adieu

    des larmes plein les yeux

    Tu t’en souviens tu le sais

    les mêmes forces et attentes

    fragilités enfouies

    et luttes au fond de soi

    Images de toi de moi

    reflétées à l’infini

    miroir magique

    parfois en t’entendant

    je crois m’écouter penser

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    Poète invité : ROLAND LADRIERE

    a antho roland.jpgRoland Ladrière est né en 1948. Études de droit et d'orientalisme. Poète et traducteur de poètes italiens, collaborateur de revues littéraires. Nombreux recueils publiés, parmi lesquels Le feu grégeois / Hors la graine, séisme. Lauréat de la Fondation Simone de Carfort pour Aimer l’obscur en 2001 et Prix Jean Lebon pour La lettre d’amour en 2012. Publication de livres d'artiste en collaboration avec Marina Boucheï, peintre et graveur. En 2015 chez de Corlevour, Inconnaissance éblouie suivi de La ville reflétée.

    J’ai connu le juriste avant le poète. Nous avions passé des heures à rédiger dans une heureuse complicité une foule de pages pour la défense des pensions complémentaires en Belgique. Roland Ladrière est parti travailler et vivre au Luxembourg et, comme il arrive souvent, nous nous sommes perdus de vue. C’est l’Association des écrivains belges qui a permis de rétablir le contact. Depuis, j’ai découvert sa poésie. Profonde, intime, où il est question des mystères du monde et de tout ce qui nous dépasse. 

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    Aimer l’obscur

                         extraits (de Corlevour, 2015, in Inconnaissance éblouie suivi de La ville reflétée)

    Et lancinant est ce mal d'être

    qui nous taraude et lance

    parfois son cri

    dans la beauté,

    comme si toute grâce

    prenait appui

    sur ce vertige amer.

     

    Des lampes mal éteintes

    au fond de nos jardins

    sont les lampes des morts.

    Passe un vent d'étincelles.

    La nuit qui dort dans son enfance

    lève des senteurs d'olives.

    Et nous ne savons pas

    si nous avons vécu.

     

    Comme s'ouvre un pavot,

    le jour s'épanouit.

    Nous avons dormi

    dans un verger d'images,

    effacé les traces du monde.

    Ton corps d'herbe et de pluie

    se mêle à la lumière

    adolescente.

    Tu es nue

    en cette heure oubliée

    de la mort. 

  • Anthologie du Poisson Pilote - Lucien Noullez

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    LUCIEN NOULLEZ

    Lucien Noullez  est un poète, diariste, critique littéraire belge né à Etterbeek le 13 mai 1957 (58 ans). Né dans un milieu qui vénère la musique et la chanson, Lucien Noullez, tout naturellement, passe beaucoup de temps en concert, écrit sur la musique et en nourrit ses poèmes. Professeur de religion, il est aussi critique littéraire à la Libre Belgique, collabore au Journal des poètes, à Indications, Marginales, La Cité, La Revue Nouvelle, La Revue Générale, à Recours au poème. Plusieurs récompenses consacrent son travail poétique : Casterman, Polak de l' Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Robert-Goffin, Prix Maurice et Gisèle Gauchez Philippot. Il obtient également, en 1997, le prix Maurice Carème. Il est le président de la Maison internationale de poésie Arthur Haulot. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Noullez

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    POEME 

    Bon Dieu ! J'ai de nouveau perdu la foi.

    Je la cherche dans un tiroir où j'ai jeté

    mes pauvres clés.

    Merci, Seigneur, j'ai retrouvé mes clés.

    Mais je dois encore trouver

    la foi que j'ai perdue.

    C'est pour cela que je me mets à plat ventre

    à genoux

    à grenouiller dans l'eau bénite,

    merci mon Dieu,

    lorsque j'aurai trouvé la foi

    on pourra se parler,

    se chatouiller, comme jadis

    mais,

    Est-ce que vous cherchez,

    au moins?

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    a antho Thiry.JPGPoète invité : Marcel Thiry

    Le vers célèbre Toi qui pâlis au nom de Vancouver donne le titre de son plus célèbre recueil de poèmes. On lui doit également La Mer de la tranquillité (1938), Nouvelles du grand possible (1960) et Nondum jam non (1966). En 1964, il reçut le prix quinquennal de littérature pour l'ensemble de sa carrière. Il milita jusqu'à sa mort au sein du Rassemblement wallon, militantisme wallon qui était né dans l'entre-deux-guerres, notamment en réaction à la politique de neutralité soutenue par Léopold III, par ses articles dans l'Action wallonne. Il fut sénateur de ce parti. Sa fille, Lise Thiry, est une virologue de réputation mondiale. En hommage à son œuvre, le nom d'une avenue lui a été dédiée à Woluwe-Saint-Lambert et à Louvain-la-Neuve. Marcel Thiry a été choisi comme un des Cent Wallons du siècle, par l'Institut Jules Destrée, en 1995. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Thiry

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    POEME

    Parce qu'un remorqueur brame devant l'écluse,

    Tu pars; tu es à bord, le soir, tous feux éteints;

    Tu écoutes, couché sous ton astre incertain,

    Le chant du coq martiniquais dans la cambuse,

    La berceuse du vent plaintif dans les agrès

    Et le déferlement des vagues sur l'étrave.

    Ô entreponts pleins de cœurs d'hommes, ô regrets !

    Va, la mer t'a marqué du signe des esclaves :

    L'appel d'un remorqueur ce soir t'a fait pâlir, 

    Tu n'as plus que l'amour de tes vieilles épreuves,

    Tu ne passeras plus un pont sans tressaillir,

    L'odeur de Rotterdam monte de tous les fleuves

    Et le bruit de la mer chante dans tous les bruits.

     

     

    Tu es dans ta maison bourgeoise et tu vieillis. 

    (Marcel Thiry : 1897-1977)

  • Anthologie du Poisson Pilote - Charline Lambert

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    a antho 1 Ch Lambert.JPGCHARLINE LAMBERT

    Difficile de parler de moi quand je n’ai publié jusqu’à présent (et avant mes vingt-sept ans) qu’un seul recueil poétique (Chanvre et lierre, Le Taillis Pré, 2016). Le second (Sous dialyses) suivra bientôt, le troisième (Désincarcération), peut-être aussi, à voir. Ce qui les réunit est une expérimentation de la poésie comme travail et jeu d’élucidation, par l’épreuve de la sensorialité, comme puissance de décloisonnement et de transformation. « Remédier au corrompu », dit le dix-huitième hexagramme du Yi King (traduit par Javary et Faure). Il doit y avoir un peu de ça.

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    Poème

    Tu veux désincar-
    cérer la bête de toi,
    tu as des bouches à nourrir, et combien

    de chiens affamés
    au-dedans, en attente


    d’une taxidermie.

    Tu fourres toujours dans ta structure,
    sous ta peau de bête,
    beaucoup trop d’humain.


    ébroue-toi broute dans les fentes
    noie salive sue
    désaltère-toi,
    avant que ton corps ne devienne

    un organe de phonation. 

    (extrait de Désincarcération, inédit)

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    a antho 2.JPGPoète invité : GHÉRASIM LUCA

    Si « je » est un mot d’ordre, Salman Locker a tôt fait de faire œuvre de désobéissance et de se frayer une « voie pour l’insubordination » (Michaux) en se choisissant, comme le rappelle André Velter dans la préface à Héros-Limite, « un nom et un égarement » : ainsi est né Ghérasim Luca. Il est né en Roumanie en 1913 et s’est définitivement installé à Paris en 1952 (entretemps, Paris déjà en 1938, Roumanie en 1940, bref passage par l’Italie, détour par Israël). Obstinément apatride, résolument récalcitrant aux embrigadements, aux appartenances, aux disciplines. Le seul courant avec lequel il a accepté de faire corps est la Seine : on sait ce qui alarma Luca, peut-être comme Celan, pour qu’il s’y jette le 9 février 1994, soit ce monde, « ce monde où les poètes n’ont plus de place ».

    « Bégayer, c’est facile, mais être bègue du langage lui-même, c’est une autre affaire » (Deleuze) et c’est bien en cela que les poèmes de Luca ne se lisent et ne s’entendent pas comme des fantaisies, mais comme des labours puissants dans les profondeurs de la langue et de ce qui sourd de ses gorges, pour montrer que notre « moi » n’est, en fin de compte, qu’un sol mouvant où on perd pied.

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    Poème

    Écoutez, plutôt :

    https://www.youtube.com/watch?v=16ltchO5Vpw

    Et aussi :

    « (...) Dès lors, comment vais-je vivre ?
    À vous de répliquer : chacun doit trouver la formule exacte de sa dissolution. »
    (Ghérasim Luca, extrait de Levée d’écrou)

  • Anthologie du Poisson Pilote - Karel Logist

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    a karelparSofieVangor.JPGKarel LOGIST

    Karel Logist est né à Spa en 1962 d'un père anversois et d'une mère rhénane. Ces dernières années, le Castor Astral a publié « Tout emporter », une anthologie poétique personnelle, l’Arbre à Paroles a réuni ses « Mesures du possible », et Espace Nord a réédité son récit « Dés d’enfance ». Poète mais aussi critique littéraire et animateur d’ateliers d’écriture poétique, Karel Logist a longtemps animé la revue Le Fram. Aujourd’hui, il poursuit l’écriture de ses « Carnets de doute ». Son avant-dernier livre, « Desperados », un lipogramme, a reçu le prix littéraire 2013 de la SCAM-SACD. La « Traversée des habitudes », son vingtième livre, vient de paraître aux Editions Le Tétras Lyre.

    Photo : Sophie Vangor

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    Dans ta nouvelle vie on parle moins d’amour 
    pas l’ombre d’un fantôme. Ton sexe joue à pile 
    et face des étreintes qui fanent sans regret 
    Dans ta nouvelle vie on te tire les cartes 

    Et tu ne refais pas le monde. Tu l’embellis. 
    Tu ne jettes jamais l’éponge. Tu la places 
    entre les dents d’un tigre éberlué 
    de voir qui l’apprivoise. 

    Tu vis au jour le jour et si le jour se lasse 
    il te le fait savoir et tu passes ton tour 
    Tes aventures voltent dans un manège flou 

    De tes baisers s’ils s’en souviennent 
    tes amants ne sont pas jaloux parce qu’ils savent 
    qu’aimer, c’est enfermer une vague dans un vase. 

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    a karel Purnal.JPGPoète invité : René PURNAL

    Pour le poète choisi, c'est plus difficile... Je te propose René Purnal, un merveilleux poète que j'ai découvert naguère grâce au Panorama de Liliane Wouters et que j'ai eu la chance de faire rééditer à la Différence voici juste vingt ans (Avatars, poèmes 1922-1934, choix et présentation de Karel Logist, 1996)!

    René Purnal naît le 24 septembre 1898 à Tournai. Il "monte" à Paris très jeune, en même temps que Michaux et quelques autres poètes belges, et tente sa chance en vain, comme dramaturge et critique. Auteur de quatre superbes recueils modernistes, publiés entre 1920 et 1928, (Introduction à la vie cruelle, Cocktails, Douze Bois d'occasion et Sel de la terre), il meurt seul et oublié, le 3 juillet 1970, au sanatorium de Draveil, près de Paris. En Belgique, un seul hommage lui est rendu, sous la plume du poète Gérard Prévôt : " son orgueil, qui n'était du reste qu'une pudeur d' enfant écorché, mais une pudeur immense, ne lui aura pas permis de se faire entendre de ses contemporains. Et sans doute, il faut l'espérer, justice lui sera rendue enfin, quand (...) les critiques et les lecteurs redécouvriront les poèmes de Purnal. L'homme est mort et cette pauvre mort confidentielle est le signe le plus cruel des temps barbares dans lesquels nous sommes entrés" (Mort d'un poète, dans Le Soir, 16 septembre 1970). 

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    Jeux de circonstance

    Trente-six jours que nous roulons,
    Le train concasse un air sans âge,
    Beaucoup plus de mouches que d'ombre,
    Avons le mal du paysage.

    - Pourriez-vous me dire, ma chère,
    Où se trouve l'embarcadère
    Des objets perdus?

    Ah ! la lumière est trop parfaite !
    Ah ! tout devient trop difficile !
    Que m'importe la vie à naître
    Si je n'y puis trouver asile

    Pour mes songes qui ne sont plus.

    (extrait du recueil Cocktails)