27.09.2007
André TILLIEU : interview inédite

Georges Brassens et André Tillieu, au rayon jazz

André Tillieu à l'Impasse Florimont, le 22 septembre 1994 (copyright Johan Gerber)

Guitare Favino de Georges Brassens - Collection Pierre Onteniente
Une interview d'André Tillieu
Avec une pensée affectueuse pour YVETTE
Un premier et important espace biobibliographique et iconographique est consacré sur notre site à André Tillieu dans la bien nommée catégorie "Amitiés". Le présent espace est dévolu à une interview d'André que nous avons réalisée, mon fils Justin et moi, à Uccle, au domicile de l'écrivain, en mai 1996 dans le cadre de notre émission radiophonique Le Trombone en coulisse sur FMD 106.6.
Comment êtes-vous devenu l'ami de Brassens et comment cette amitié est-elle présente dans votre vie ?
Il n'y a pas de truc, ce serait trop facile. Il n'y a pas de truc pour l'amitié. Ca se décide quelquefois en un regard. Ca n'a pas été aussi rapide que ça. En ce qui concerne Brassens, il y avait énormément de gens qui faisaient la file chez lui. Alors, je vous dis à peu près comment les choses se sont passées pour moi. J'avais la chance d'être un exilé économique, je suis né à Tournai, et pour des raisons déjà de décentralisation, j'étais venu travailler à Bruxelles parce que je n'avais aucune perspective à Tournai aux chemins de fer où j'avais été recruté un peu après la guerre. Je m'étais marié en 53 ici. Et fin 53 ou début 54, c'est une des dates dont je doute toujours, Brassens est passé à l'Ancienne Belgique. J'étais là. Pour moi, ça a été le grand bouleversement. Pour parler du côté strictement artistique parce sans le côté artistique, probablement n'aurais-je pas été attiré par lui puisqu'il y avait 1400 kilomètres entre nous ou pour le moins 300 puisqu'il habitait Paris à ce moment-là. Moi, j'avais dès 1946 abandonné un peu la chanson alors que je suis né dans un milieu de chanteurs et de chanteuses, ma mère chantait, mon père chantait, (...), la chanson était vraiment reine chez nous. J'avais abandonné ça, Trenet avait fait La Mer et, pour nous, il s'y était un peu noyé. Il revenait de temps en temps faire une chanson posthume. J'avais opté pour le jazz. Mais alors, pleinement, le jazz ! Et puis alors, brusquement, j'ai entendu Brassens et, alors là, ça a été la grande révélation. C'était une sorte de redécouverte des poètes qu'on avait aimé pendant notre adolescence, des poètes qui n'étaient pas loin, d'ailleurs, je n'avais même pas trente ans quand Brassens a débuté. Et puis en plus, il y avait un côté potache qui était là, ça nous rappelait un peu les rondes d'étudiants qu'on avait faites. En plus, il était non conformiste, il était contre tout ce qui agenouille l'homme. Donc j'avais aimé ça et je l'a suivi chaque fois qu'il est venu à Bruxelles. Et puis, dès 66, trente ans déjà !, j'ai été le voir, j'ai demandé à son service, qui était Gibraltar que je ne connaissais pas encore évidemment, je l'avais rencontré mais c'était tout, j'ai demandé des places pour le Palais de Chaillot où il y a eu cette grand-messe. En première partie, il y avait Gréco, en deuxième partie il y avait Brassens qui chantait. Il y avait 3000 personnes. A l'époque, c'était beaucoup. Maintenant, avec les Forest National, les trucs ... je ne sais pas comment on les appelle à Paris ..., c'est plus rien, mais à cette époque là, 3000, c'était beaucoup. Chaque fois que je le voyais, d'ailleurs, je l'interviewais. Et chaque fois que je faisais un petit papier, je le lui envoyais. C'est important, sur la route de l'amitié, vous allez voir ! Et puis, bon, je vais essayer d'aller vite, en 69, j'ai été le voir à Paris, à Bobino. L'usine du coin, comme il disait. Mais usine de luxe, bien évidemment ! En première partie, c'était Claude Luter, Nouvelle Orléans, et là, j'avais reçu une double mission.

Sydney Bechet et Claude Luter
De la part d'Angèle Guller qui s'occupait de la Jeune Chanson et qui souhaitait l'accueillir aux Beaux-Arts au mois de février 70 et au nom de Georges Mathonnet, le directeur de l'Ancienne Belgique, qui était le grand music-hall de Bruxelles (...) et qui demandait si Brassens pouvait venir en avril et assumer un programme qui durerait une quinzaine de jours comme d'habitude. J'étais un petit peu un amabassadeur. Brassens a dit oui pour les deux. J'avais été le trouver en coulisses pour lui demander ça. Il n'a rien signé, comme il faisait toujours, il ne signait pas mais il honorait tous les contrats qu'il faisait verbalement. En février 70 donc, il est venu aux Beaux-Arts pour les Jeunesses de la Chanson.

L'ouvrage de référence d'Angèle Guller
Quand je suis arrivé dans les coulisses avant le spectacle, il a dit : "Tiens, voilà Tillieu !". Là, j'ai vu qu'il retenait mon nom et que les papiers que je lui avais envoyés avaient porté. Je ne dis pas, attention, que ces papiers étaient bien ! Mais je crois qu'il s'apercevait que je l'aimais pour le bon motif, que je ne l'aimais pas uniquement pour les gros mots, parce qu'il avait mis Aragon en musique, parce qu'il avait fait La Chasse aux papillons. Je l'aimais dans sa totalité, dans sa globalité et ça lui plaisait comme ça plaît à tout le monde. On essaie de correspondre avec les autres pour être aimé ! Je sais qu'il y en a qui ont fait semblant de ne pas aimer l'accord des autres, les applaudissements des autres, mais là, je suis un peu sceptique. J'ai des noms en tête que je ne dirai pas mais ... bon, je suis sceptique. Avec Georges donc, au point de vue des relations journalistiques, ça s'est bien passé et puis je l'ai revu en 70 à la première de l'Ancienne Belgique. J'avais rendez-vous le lendemain avec Fallet. J'ai essayé d'avoir Fallet au téléphone qui m'a dit : "Te casse pas le tronc, je suis dans la chambre de Georges et il t'invite à déjeûner !" Et puis après, ça a été terrible, la mayonnaise a pris, on s'est découvert des territoires communs, des territoires d'adolescence, parce que les grands recrutements de l'amitié se font autour de l'adolescence. Ou juste après, quoi ! Au fond, on avait été amis dans notre enfance par le biais de Trenet, de Ray Ventura, par le biais de Rimbaud, de Verlaine ... Tout ça, on le savait pas. On a été mis en rapport et puis ça a marché très fort. Je veux dire que j'allais souvent le voir. Vous me demandez l'importance de cette amitié. C'est une amitié, si le mot n'était pas un peu péjoratif, je dirais qu'elle encombre votre existence, je veux dire que ça éclaire tout. Sans doute que j'avais avec Brassens des façons de voir le monde qui étaient communes. N'empêche, Brassens a modifié légèrement l'orientation de ma vie ! De ma vie spirituelle et de ma vie quotidienne ! Il a modifié un peu ma trajectoire (...), il m'a fait modifier sans doute ma façon d'écrire (...) parce qu'il est là derrière, encore maintenant, il me dit "Supprime cet adjectif, ne t'engage pas tellement, laisse entendre plutôt que de faire une leçon". Voilà, je me suis modifié, je le crois tout au moins. (...) On n'a pas énormément d'amis à la fin de son existence (la fin, bon, j'espère tout de même vivre encore une trentane d'années). (...) Mais je pense à Brassens tous les jours. Parce que je me bute sur les souvenirs communs et parce qu'il y a toujours son petit scepticisme éclairant qui me guide dans la vie, un scepticisme joyeux d'ailleurs. Alors que dans le fond, c'était un désespéré. Mais on ne peut pas emmerder les gens avec ça . On est désespéré mais poliment.

J'aimerais revenir un peu sur le travail du biographe et savoir quels sont selon vous les codes déontologiques ou les lois implicites qu'un biographe doit se garder de transgresser ? En outre, est-ce facile d'être à la fois l'ami et le biographe de quelqu'un ?
Je ne sais pas si j'ai été totalement biographe. J'ai parlé de lui, j'ai essayé de faire un petit tir de fusée éclairante à côté de son oeuvre (...) Mais si vous voulez bien m'appeler biographe, moi, je ne refuse pas. C'est toujours ce que Renaud dit, il parle de mon bouquin comme d'une biographie. C'est vrai qu'il y a des éléments de biographie. Mais ce n'est pas difficile dans la mesure où l'on a vécu à la périphérie de Brassens, dans ses environs, et qu'on a bien retenu l'exemple qu'il nous a donné. Non pas les leçons, j'insiste encore une fois, c'est un exemple, une façon de vivre. Bon, Brassens m'a dit des choses que je ne dirai jamais à personne. Absolument personne. Ces choses-là mourront avec moi. Elles n'ont au demeurant aucune importance sur l'oeuvre. Humainement, il m'a dit ça et j'ai compris qu'il me les disait sous le sceau de l'amitié. Bon, il m'a parlé un peu de tous ses confrères, et là, je ne peux pas ... il y en a qu'il aimait beaucoup, il y en a d'autres qu'il aimait moins. Silence. Je n'avais pas l'intention de dire comment on se levait le matin quand je dormais chez lui, dans le living-room où il avait dressé mon lit. Par contre, le matin, pendant que je grignotais quelque chose, il me faisait la lecture. Il me lisait des trucs d'Edgar Poe, d'Anatole France, ça, ça devient important, un truc de Bertrand Russell. Le reste, ce qu'il mangeait, tout ça, ça n'intervient pas dans l'alchimie de la création.

J'ai le sentiment que ce qui distingue votre biographie de pas mal d'autres biographies que j'ai eu l'occasion de consulter, c'est qu'elle est vraiment dans "l'esprit Brassens" quand d'autres commettent des impairs, des fautes de goût ...
Ah mais bien sûr ! C'est sûr, il y en a beaucoup ! Mais on peut aussi en distinguer de bonnes. Celle de Battista, "Souvenirs", est bonne, hélas, il y a beaucoup de fautes d'orthographe et c'est une édition de luxe, très chère. Il y a le livre de Fallet, qui est grandiose. Il y en a un qui est bon, très bon, c'est celui de Marc Wilmet mais qui traite d'un Brassens qui n'a plus eu cours de cette manière-là après. Brassens n'a pas changé d'idées, sa morale est restée la même jusqu'au bout mais la façon de la présenter a été totalement différente.
Oui, Wilmet évoque l'époque plus anarchiste ...
C'est ça, l'époque anarchiste. Mais je vous le dis, le bouquin de Wilmet est très bon. Wilmet est un bel écrivain, un très bel écrivain ...
Tout à fait !
Un style dix-huitième siècle, c'est-à-dire qui réussit à aller droit à sa pensée mais avec une certaine élégance, et même une élégance certaine.
Il opère un beau travail sur la langue de Brassens aussi ...
Oui, un excellent. Et il a mis le nez de Bosquet dans sa fiente ! Oui. Disons que si mon bouquin a quelque valeur, et ce n'est pas à moi d'en décider, c'est à vous ...
Oui, nous avons décidé !
Bon. Si ce bouquin a quelque valeur, c'est parce qu'il a un arrière-pays, et cet arrière-pays, c'est Brassens ! Je veux dire que quand je l'ai écrit, d'une certaine manière, il était là, il était présent.

L'ouvrage d'Eric Battista, ami intime de Brassens

Eric Battista, Georges Brassens au cimetière marin à Sète

L'ouvrage de Réné Fallet

L'ouvrage de Marc Wilmet, paru aux Eperonniers, à Bruxelles
J'étais encore cheminot à l'époque où j'ai écrit ce bouquin, je l'écrivais en principe le samedi et le dimanche et j'écrivais à cette table que vous voyez là-bas et pendant que j'écrivais il était pas mort ! Il venait, il était là, il traversait ma table comme les héros de Giono traverse la table dans Noé et bien là, c'était pareil ! Il me disait : "Ne dis pas ça, c'est inutile, c'est pas important ...". Quand ce livre a été terminé, je me suis trouvé devant un vide énorme parce que Brassens était mort pour la seconde fois.
Oui
Au début, quand Brassens est mort, je ne pouvais pas écrire. Ma plume était frappée d'inanition. Je ne sais pas si le terme est bon mais c'était quelque chose comme ça. Puis je me suis dit : "Le seul moyen que tu puisses prendre pour ne pas te laisser aller à cette maladie qui te ronge, ... tu vas écrire et comme ça, il sera encore là ". Il y a un côté de thérapie là-dedans. Après l'écriture, c'était le vide, le grand trou. Quand on a un ami très proche qui s'en va, tout un pan de votre existence s'écroule. Et une partie de votre enfance, de votre adolescence.
D'un autre côté, ne peut-on pas dire que vous êtes une espèce de légataire universel de Brassens ?
Non, non, faut pas ...
On voit tout de même un grand nombre de gens qui vous interpellent, qui considèrent que vous êtes une sorte de mémoire ...
Ecoutez ... j'essaie d'être ... Non. Brassens nous a fait des dons extraordinaires et j'essaie de payer ma dette, un peu. Là, entre nous, c'est bien agréable de pouvoir dire ce qu'on pense d'un ami qui avait ce talent, qui avait ce génie qui illumine un peu la chanson de notre siècle. La chanson n'a pas débuté avec Brassens mais il faut dire qu'elle a pris un certain coup de jeune avec lui ...
Et des lettres de noblesse !
Oui, elle a acquis ses lettres de noblesse comme vous dites. Il a fait monter la chanson sur la plus haute marche du podium. Je crois que si on garde dans les siècles futurs, s'il y en a comme disait l'autre, une mémoire de la chanson et de la poésie au vingtième siècle, Brassens sera dedans. Avec des gens comme Aragon, ce n'est pas ma tasse de thé mais enfin il a écrit quelques bons poèmes, avec Prévert, avec des types comme Norge, des types dont on parle peu comme Vialate qui écrivait Nul n'est plus veuve que la chaisière ! Avec des gens pareils mais Brassens aura un petit strapontin pour lui tout seul sur le côté. C'est fini l'époque où on le prenait de haut et maintenant on considère qu'il fait partie de la famille. De la famille du siècle. Alors légataire, je ne sais pas, il ne m'a rien demandé, je ne lui ai rien demandé, il m'a fait don d'un tas de trucs, j'ai pas mal de livres de sa bibliothèque, 4 ou 500, il m'a donné des manuscrits, des photos, il savait que je les classerais et que je n'étais pas un infidèle, que j'avais plutôt le respect des choses que me donnent les amis, sans être fétichiste. Je continue à défendre sa cause, je ne vais pas dire qu'il en a besoin, mais je le fais, encore une fois, pour payer ma dette. Et il y a des choses qui m'arrivent encore en écoutant Brassens. De temps en temps, je mets un ou deux Brassens et je découvre encore des choses alors que je l'ai connu de très près et beaucoup écouté. Si les bonnes fées existaient, je demanderais à pouvoir oublier Brassens pour avoir le plaisir de le redécouvrir.

Que le brave Prévert et ses escargots veuillent / Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles ... (Le vingt-deux septembre, Brassens)

De Norge, Brassens a chanté "Jehan l'Advenu" : Puis il revint comme il était parti / Bon pied, bon oeil, personne d'averti ...
(...) Brassens est un anarchiste, mais tolérant et cette tolérance, ça va tellement loin qu'on s'aperçoit en regardant un petit peu sa chronologie et ses chansons que lui, qui n'était pas communiste, qui détestait somme toute toute forme de totalitarisme et notamment le communisme (...), et bien, le premier type qu'il met en musique, c'est Aragon avec Il n'y a pas d'amour heureux. Et pour faire bonne mesure, il prend la même musique et il la met sur un poème de Francis Jammes qui est un chrétien alors que Brassens n'est pas du tout, du tout un chrétien. Il a cherché Dieu, il est manifeste qu'il l'a cherché, il ne l'a pas trouvé. Dans La Supplique, Brassens écrit : "Quand mon âme aura pris son vol à l'horizon, vers celles de Gavroche et de Mimi Pinson...", ce n'est pas un hasard. Gavroche et Mimi Pinson, ce sont les deux grands pôles de l'oeuvre brassénien ou brassénienne, comme on veut. D'un côté Gavroche, la révolte, la non-respectabilité, le côté un peu rebelle de Brassens et de l'autre côté, Mimi Pinson, le côté tendre et romantique. Il y a un côté romantique chez Brassens. Quand vous regardez de près une chanson comme Le vingt-deux septembre, je m'en fous c'est fini, c'est l'adieu au romantisme mais avec tout l'appareil romantique, les larmes, les ailes qui se rompent, etc. Mais ça se termine par : "C'est triste de n'être plus triste sans vous". C'est-à-dire que le serpent se mord la queue. La boucle est bouclée, c'est admirable.

Photo Josée Stroobants - Georges Brassens, France Tillieu et André, à l'arrière-plan, Paul Louka
Au départ, rien ne destinait Brassens à la popularité, me semble-t-il. Il avait du talent, il aimait la musique, il n'était pas complaisant. Comment Brassens est-il parvenu à rendre populaire et accessible à un large public un art tout à la fois raffiné et intelligent ?
Je crois qu'il est resté simple. Il faut faire un effort mais c'est simple. Rien ne répugnait plus à Brassens que l'hermétisme. Evidemment, on n'entre pas dans ses chansons comme dans un moulin. Mais il voulait faire de l'art populaire et il l'a fait. Bien que certains esthètes mettent en doute le côté populaire de Brassens. Vous l'avez bien dit, c'est devenu un art populaire, un art populaire très aristocratique, je veux dire sans appel du pied, sans baisser son froc, comme on dit dans le métier. Il a réussi probablement, comme vous venez de le laisser entendre, un peu par hasard. A l'origine, il voulait faire des chansons, Brassens était né en chanson, il était entré en chanson entre 6 et 10 ans, la date variait selon ses déclarations, d'après son humeur et sa mémoire. Il est évident que de tout temps il a aimé la chanson, la chanson populaire, il a notamment rendu des hommages à des gens très oubliés. On vit une époque oublieuse, prise dans une accélération de l'histoire, dans un culte un peu morbide de la nouveauté qui dans 9 cas sur dix n'est pas nouvelle du tout. Il rendait hommage à des gens comme Raymond Asso, l'auteur préféré de Piaf. Brassens voulait d'abord écrire des chansons et les faire chanter par d'autres. Il en a proposé à Patachou, ça lui plaisait mais elle lui a dit ; "Ecoutez, moi je prends ça, ça et ça mais il va falloir en chanter vous-même, moi, je ne peux pas chanter Le Gorille !". Et c'est comme ça que Brassens a chanté.

Raymond Asso (photo Edition du Méridian) à qui l'on doit des textes comme "Mon Légionnaire", "Y'a tant d'amour" ou "Un petit coquelicot"

Patachou. Elle est à l'origine de l'essor de Brassens. Elle chante avec lui "Maman, Papa"
En fait Brassens était un auteur-compositeur qui a chanté ses propres chansons unquement parce que personne d'autre ne pouvait les chanter. Actuellement, Renaud vient de faire un bon album de reprises.
Si vous le permettez, on impartira un espace à l'album de Renaud.
Oui, bon d'accord. Mais je voulais dire tout de suite que par exemple Le Gorille, Renaud ne se sent pas très bien dedans. Parce qu'il dit : "C'est une chanson pour Brassens !".
Je note que l'on parle souvent de Brassens comme d'un moraliste. Est-ce que vous êtes d'accord avec cette façon de qualifier le poète sétois ?
Il est aussi moraliste. Je crois qu'il est d'abord poète. Il aimait beaucoup, par exemple, un type comme Oscar Wilde chez qui, tout le monde le sait, la forme avait la préséance sur le fond. Mais même Oscar Wilde était profondément moraliste ou "amoraliste" ce qui est exactement la même chose. C'est le verso. Oui, Brassens était moraliste. Autrement, on ne voit pas pourquoi on l'aurait traduit dans tant de langues. Vous savez, en 1991, pour célébrer le dixième anniversaire de la mort de Brassens ici à Uccle, il y a eu un colloque des traducteurs de Brassens et on s'est aperçu qu'il avait été traduit dans pas mal de langues. Alors que pour nous il a l'air typiquement français, et il l'est mais malgré tout il manifeste du point de vue moral cette répulsion à l'égard de tout ce qui est codifié, ce qui a plu dans énormément de pays, en Suède, en Norvège ...

Volumes publiés avec un article d'André Tillieu, "Brassens, un poète"
Mais la morale, n'est-ce pas justement cette codification, cette séparation entre le bien et le mal tellement évidente. Chez Brassens, il y a davantage de subtilité ...
Mais précisément, c'est cette subtilité, cette façon ! Quand je dis une morale, c'est cette distance qu'il prend ! Lui a une morale qui n'est pas du tout la morale bourgeoise !
Il y a l'invention d'une morale, finalement ...
Oui mais ça préexistait, il ne faut pas s'emballer. On n'invente rien comme disait lui-même Brassens. Il a remis en odeur de sainteté, si j'ose dire, une morale de la liberté et de la non-respectabilité, c'est-à-dire de l'homme naturel. Je parlais de simplicité tout à l'heure mais il y a aussi quelque chose de naturel. Dès qu'un homme s'identifie à sa fonction, il est foutu ! Il faut qu'il soit un homme. (...) Ce qui compte, c'est l'homme qui est en dessous, l'homme. L'homme, avec les moyens du bord, qui fait ce qu'il peut.
Si certaines personnes, y compris les catholiques, peuvent se retrouver autour de L'Auvergnat, par exemple, j'ai l'impression qu'elles ont plus de mal à entrer dans La Complainte des filles de joie ou dans une chanson comme Mélanie ...
C'est certain. Il y a un côté humaniste mais il y a un côté iconoclaste. Et ce côté iconoclatse, c'est ce que l'on n'a pas admis au départ. Il y a des journaux, notamment un journal de droite que je ne citerai pas qui a interdit que l'on parle de Brassens à la sortie de mon bouquin. (...) Mais les choses vont vite, sur douze ans de temps, la droite et l'église catholique ont fait de grands pas. Au départ, un type comme Brassens, ça leur déplaît. On lance des tas de trucs : "Il n'y a pas de musique, c'est pas tout à fait de la poésie, ...", mais, en réalité, ce qui fait peur c'est cette sorte d'entrée dans le grand public d'une morale libertaire où l'homme est son propre propriétaire et n'a de comptes à rendre qu'à sa propre conscience. C'est-à-dire que sur le plan des devoirs civiques on ne fait que ce que la conscience vous dit de faire, sur le plan de la morale individuelle, sexualité et tout cela, on n'a de comptes à rendre à personne si ce n'est à soi-même et on pourrait en parler longuement.
Brassens est celui qui écrit à la fois La non-demande en mariage et La Marche nuptiale. C'est un homme libre qui admet ses contradictions.
Bien entendu. Oui. Lui-même n'était pas marié. Il a vécu 35 ans avec la même femme mais ils n'habitaient pas le même logement. Ils n'habitaient pas dans la même maison. Elle venait le voir tous les jours et ce n'était pas pour venir se prosterner. La journée, Brassens avait du mal à se déplacer, il était sans cesse sollicité. Elle n'habitait pas loin, au demeurant. Le soir, il la reconduisait. J'ai été plusieurs fois la reconduire avec lui dans son appartement de la rue Mouton-Duvernay, près de la mairie du 14ème. Il et elle ne voulaient pas habiter ensemble. Lui avait dit : "Tu sais, dans ce remue-ménage, tu ne seras pas toujours la petite reine que je voudrais que tu sois et peut-être que pendant une heure ou deux de la journée, je t'embêtrai, alors ..."
Elle partageait cette opinion ?
Oui, ils étaient tous les deux d'accord de ne pas vivre ensemble sauf quand l'un ou l'autre était malade. Alors, Püppchen s'installait chez Brassens à la rue Santos-Dumont où il a vécu de 1968 à 1980. C'était un homme qui avait mis la liberté au grand mât. La liberté totale, la liberté de l'individu. (...)

Püppchen (qu'on peut traduire par "petite poupée") et Georges Brassens
Entre toutes les armes que Brassens manipule avec dextérité, il y a le comique, l'humour voir le burlesque. Quel est, selon vous, le rôle qu'il attribue au rire ? Et à la vie,est-ce que Brassens avait aussi ce sens de l'humour ?
Oh oui ! Il l'avait dans le quotidien. (...) Je crois que le rire lui était d'autant plus indispensable, l'humour notamment, dans la vie et dans ses chansons, qu'au fond il était désespéré. Il croit en l'homme, il croit en l'individu. En l'homme, dans ses masses, il doute. Il ne croit pas en l'au-delà. (...) Il doute un peu de tout , c'est-à-dire du but de la vie, il croit vraiment qu'on est arrivé sur terre par hasard. Et alors, on essaie de se multiplier. L'homme est sur terre uniquement, d'après lui, c'est ce qu'il disait quand on en parlait, pour perpétuer la race.
Ce que lui-même n'a pas fait !
Ce que lui-même n'a pas fait. Il s'en est dispensé parce qu'il ne voulait pas offrir en partage un tel monde à un successeur. Il ne voulait pas. Cet humour donc lui permettait d'être désespéré sans être emmerdant, sans être obligé de faire partager cela à tout le monde. C'est déjà assez tragique ainsi. S'il y a une leçon chez Brassens, c'est ça, c'est déjà assez tragique qu'il n'y ait pas de finalité à la présence de l'homme sur terre. Alors, n'accablons pas encore cet homme-là en lui mettant ça perpétuellement dans la tête. Et le meilleur parti, c'est d'en rire. C'est ainsi qu'il aimait beaucoup l'humour noir parce que, précisément, avec cet humour noir on va très loin. On se moque de sa propre mort, de la mort des autres et tout ça. C'est pourquoi il a fait des chansons sur la mort qui sont très rigolotes. Une chanson comme La Supplique montre bien quelle était la manière de Brassens. Et il dit ça pour rire. Tout le monde sait très bien qu'il n'a pas demandé d'être enterré sur la plage de Sète, il s'en fout totalement. Ca me fera une belle jambe, qu'il avait l'air de dire. Mais il y a là un perpétuel va-et-vient, une sorte de match de ping-pong entre l'humour et la tendresse d'un couplet à l'autre qui est très caractéristique de Brassens. Je crois que l'humour lui était indispensable. C'était ... c'est la politesse, c'est présenter les choses les plus graves sans être prétentieux, évoquer le sérieux sans se prendre au sérieux. (...)

Maison natale de Brassens à Sète. Photo L. Bourgeois

Rue Brassens, à Sète (Photo L. Bourgeois)
(suite de l'interview sur le catégorie "André Tillieu 2")
15:07
Écrit par dlc
dans André Tillieu |
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