Denys-Louis Colaux

  • "Les Chants du monde", Suzy COHEN

    Voir aussi notre espace facebook consacré à l'artiste :

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    Les Chants du Monde de Suzy Cohen

    J’ai vécu comme une ombre

    Et pourtant j’ai su chanter le soleil.

    Paul Eluard

    http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/suzy-cohen

    Avec sa série consacrée aux Chants du monde, Suzy Cohen crée un grand ballet poétique, sémantique, étrange, esthétique de signes, de graphies, de lettres en état de danse, de pose hiératique, de fièvre. Elle recueille, orchestre, met en situation chorale et ballerine ce désir humain d’associer l’utilité de la communication, le geste de sa transcription, le sacré de la langue et le secours de l’art.

    Elle pose le chant dans le signe muet, elle entend le chant dans sa trace silencieuse, dans son élan graphique et manuel. C’est de l’âme du chant qu’il est ici question, de ces lettres qui, comme des conques, des coquillages pulvérisant la voix de la mer, portent en elles le chant du monde, sa culture, ses essences, ses cordes vocales et ses encres. Et dans un superbe élan métonymique, le signe entonne la chose signifiée. Il n’est pas étonnant ici, de trouver sous quelques lignes calligraphiques, comme une cédille, l’indice d’une partition musicale. Chants du monde.

    Dans ces Chants, Suzy Cohen réussit le prodige poétique de faire entendre le crissement de la plume, le frisson amoureux du papier, le frôlement du geste, la glissée mouillée du pinceau. La chorégraphie suggère les musiques qui la portent, les cultures, les accents, les vents, la lumière, les esprits, les odeurs, les dieux.

    Et ce sont, ces Chants, des déclinaisons de la poésie épique, un visage de la poésie elle-même. Poésie, écriture conviée à la plainte, au cri, au rire, à la danse, au chant.

    Cet ensemble nous dit aussi comment l’artiste, qui a sillonné le monde et pérégriné tout le long de son essieu, s’est montrée curieuse de lui et sensible à ses carats et comment, avec quelle délicatesse, avec quelle intensité, avec quelle vibration, avec quelle implication personnelle elle porte témoignage. Celle qui a frissonné s’acquitte en frissons. En systoles. Ces lettres font songer aux systoles, aux extrasystoles.

    Et ce qui chante ici, ce qui tinte, gronde et retentit, c’est certes  le monde, capté dans la singularité de ses accents, de ses gestes, dans ses représentations de la beauté, dans ses désirs de communication, de liberté, d’émancipation, mais c’est aussi Suzy Cohen elle-même, émue, charmée, impliquée, ensorcelée et qui restitue dans un langage graphique des échos et des traductions personnels  Et la voix de ses envoûtements, de ses déceptions, de ses illuminations va se lover dans les tressaillements des signes, dans leurs torsions, dans leurs assemblages étranges et fascinants, dans leurs recompositions, à l’instar d’un musicien cherchant à intégrer dans son œuvre l’âme même de son folklore natal ou d’une griffe musicale séduisante découverte en voyage. Ces chants sont alors la restitution personnelle, artistique, au terme d’une sorte de gestation alchimique, d’une traversée active parmi les caractères enflés de savoirs, de saveurs, d’histoires, de sangs et de croyances.

    Dans tous ces chants, avec des parties d’eux tous, Suzy Cohen ourdit un chant personnel  et universel, un chant qui plaide pour la pluralité, la différence, un chant qui désire les rencontres, les métissages, le respect, un chant qui dit les croisements, les emmêlements, un chant qui sert chacun et l’idée grandiose du tous.

    Ici, ce n’est pas l’espéranto, rien n’est gommé dans le but d’uniformiser un véhicule langagier, ici, c’est la rencontre, en un chœur formidable, sonore et mélodique, de tous les poumons et de toutes les voix du monde.

    Ce chant de Suzy Cohen, rencontre de voix distinctes qui forment chœur, me semble présenter une analogie avec le poème tel que René Char le définit : le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. Le chant est ici le mariage réalisé des différences demeurées différences.

    En ces temps de déchirement, de rejets, d’affrontement, d’intolérance, cette rencontre harmonique des différences et des parentés, au demeurant, me semble aussi un formidable plaidoyer humaniste.

    A ce chant, Suzy Cohen n’oublie pas d’associer, comme un acte de résistance à toute espèce de candeur, comme un intraitable coup de lucidité, la délicieuse et douloureuse esquisse de cette journaliste indienne sacrifiée. Elle évoque la reconnaissance de la langue de la minorité berbère, elle jette sur la page les pétales bariolés d’une envolée de masques africains – et c’est fulgurant de beauté !,  elle opère sur le cuir vivant, elle sème les traces de sa propre histoire, elle fixe une caravane dans la nuit rouge, lettrée, étoilée, semée d’or du désert. Le désert est un lieu qui l’inspire, qui la hante, qui la mobilise, un lieu qui, contrairement à ses acceptions, lui semble habité et envoûtant, fécond et lyrique.   

    L’angélisme n’est pas la marque de Suzy Cohen, Juive et Marocaine, c’est-à-dire deux fois appelée à la clairvoyance.

    Un coffret vitré s’intitule La Fin du voyage.  Qu’y a-t-il à la fin du voyage, selon Suzy Cohen ? Un trésor ? Des sacs d’épices ? Des liasses ?  Des pépites ? Des balles de thé ? Non, pas du tout. Il y a une paire de lunettes, deux plumes métalliques pour écrire, deux déchirures de papier écrit, un sceau. Art poétique de l’artiste. Voir, transcrire, signer. Au bout du voyag, porter témoignage.

    Il y a, pour légender une magnifique œuvre graphique ornée du collage d’un feuillet manuscrit (mise en abyme étourdissante de la lettre dans la lettre, avec un beau jeu d’acceptions) un titrage merveilleux sous la forme d’un proverbe talmudique : Ne demande jamais ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre.

    Il y a, posée parmi les vers manuscrits, sertie, enchatonnée en eux , coiffée d’une feuille d’or, la Femme Noire de Léopold Sédar Senghor, majestueuse, ample, en volupté.

    Parmi ces raffinements et ses fastes graphiques, ces livres de prières, ces drapeaux de prières, ces corans somptueux, ces pétales d’or, on voit passer, voûtée, accrochée à son bâton, belle et terrible, l’œil blanc, la Mendiante de Zanzibar que semble hâler un chien malingre. Elle est, selon Suzy Cohen, une figure de la beauté. Elle est précieusement recueillie parmi les signes, les chants.

    Autre joyau du recueil, le bouleversant portrait d’une Petite Fille Akha qui a réalisé sa magnifique coiffe et qui affiche, comme une déclaration poétique, la splendeur de ses yeux bleus et de sa bouche rouge. Voilà encore, selon Suzy Cohen, où vivent les œuvres, où se blottit la grâce. C’est ainsi que les filles fleurissent.

    Techniquement, avec son Effervescence chinoise, son Artisanat dans le chaos, sa Fibule berbère, ou ses Fulgurances de l’Inde, pour ne nommer que quelques œuvres, l’artiste porte le collage, qu’elle exploite beaucoup dans cette aventure des Chants, à un état de supérieure efficace, à un formidable qualité d’enchâssement dans les encres, les brous, les formes, les signes.

    Je voudrais enfin rendre justice à ces jeux d’ombres, de dentelles, de fantômes, d’auréoles, de bas-reliefs, de halos obtenus, après des manipulations savantes du papier mûrier,  avec un tampon à ornements acquis en Inde. Le vertige est assuré.

    Inventive, ingénieuse, poétique, singulière, magique, humaniste, frémissante, l’aventure des Chants du Monde de Suzy Cohen compose un étourdissant et vivant chant des signes, une hallucinante danse de la parole, une vision belle, clairvoyante et volontaire du monde qui s’évertue à se dire et à se raconter.

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  • Faramineux Marcel Moreau

    FARAMINEUX MARCEL MOREAU

    Je suis une espèce de cancer lyrique

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    Photographie, Jean David Moreau

    Ce samedi 21 octobre, Suzy Cohen et moi avons animé notre atelier d'écriture autour de notre auteur de prédilection, le faramineux Marcel Moreau. Ce qualificatif de faramineux nous agrée d'autant plus que son étymologie voisine avec la bête ( faramine, l'animal fantastique, la bête féroce, du latin ferus "sauvage") et que sa signification désigne l'extraordinaire, le prodigieux.

    Le décor : une magnifique pièce investie d'éléments décoratifs issus de l'Inde, de la Thaïlande, du monde entier, un superbe choix d’œuvres. Au centre, une table. Sur la table, lieu central, un choix d’œuvres de Marcel Moreau. 

    Suzy Cohen, qui est à l'origine de cet atelier, est une grande lectrice de Marcel Moreau, elle connaît l'oeuvre, elle la possède, elle la dit, elle la porte, elle l'évoque avec ferveur, saveur et pertinence. D'abord, pour que les participants sachent à qui ils ont affaire, à quel considérable auteur l'atelier est dévolu, elle donne en lecture une première pièce fulgurante, un texte dans lequel l'auteur évoque sa naissance à l'écriture. Scandée, la prose de l'immense Moreau déferle dans la pièce. 

    http://www.tiensetc.org/naissance-a-l-ecriture-a464813

    Dans la foulée, Suzy Cohen propose aux participants une biographie succincte de l'auteur, une biographie relevée de quelques extraits.

    Plus tard, elle donnera lecture d'un remarquable texte qu'elle signe et dans lequel elle parle du rythme chez Marcel Moreau. Elle en parle comme d'une donnée essentielle. Elle évoque la pièce un Cratère à cordes. Elle a assisté à une représentation bruxelloise de l'oeuvre. Elle dit la remarquable qualité de représentation offerte par les acteurs, leur jeu physique et très impliqué et la présence discrète de l'auteur, son humilité et sa reconnaissance envers la troupe.

    Suzy Cohen : http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/suzy-cohen/ 

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    Pour ma part, j'entre en jeu avec un portrait personnel du Maître.

    Moreau est un grand solitaire, un homme qui se tient à l’écart des coteries, des copinages, des cercles. Il a mené, tout au long de sa vie, une expérience littéraire isolée, d’une exigence faramineuse et d’une liberté rare. Nomade passé aux quatre coins du monde, il est aussi, dans sa littérature, l’homme de l’écartèlement magistral, celui qui fouille et exhume dans ses humus personnels, pour les jeter à la face du livre, des trésors de vitalité entravée, des soleils noirs, des cadavres et des lumières ahurissantes, de grandes convulsions charnelles. 

    Homme du tonnerre, écrit-il à propos de lui, homme des outrances. Moreau, l’homme qui délivre les instincts du carcan terrible et mortifère de la morale vue comme une puissance de dévitalisation, a créé un style qui ne cesse de culminer, de gronder, de ruer furieusement, avec grandeur, dans les brancards des entraves posées tout au long d’un destin humain.

    J’étais jeune lorsque j’ai lu « Discours contre les entraves » et ma vie en a été profondément affectée. J’ai vu ce qu’est une phrase en nage, en torsion, en extension, en majesté, j’ai vu la tempête dans l’écrit, le typhon, j’ai vu la rébellion magistrale des instincts, leur affirmation somptueuse face au monde de la mesure, du compte-gouttes, de la raison frileuse. Libre de toute illusion, Moreau est un immense taureau noir en même temps que celui qui le fait danser, suer et périr et renaître. L’attrapade est sans fatigue, Moreau le forcené déboule comme un faune en force sur le territoire cosmique de son écritoire. Parmi les étoiles, dans la mine où il a rêvé de descendre, sur le toit des choses d’où son père a chuté, aux quatre coins du monde où il a marché. « Sur fond de néant, les livres de Moreau, écrit pertinemment Danielle Bajomée, sont aspiration à un embrasement de tout l’être enfin dégagé de ses limitations ».

    Forge en puissance, Vulcain, volcan en perpétuelle et périlleuse vitalité, et Hercule, Priape plein de sève et de fureur charnelle, jamais, avant lui, la beauté n’a été à ce point convulsive et soutenue comme convulsive, non en une formule, mais en un mélange intime de soi et de l’écriture, de la vie et de la littérature.

    La vie est le substrat, la matière vivante de l'oeuvre, la poudre que l'écrivain va rendre formidablement explosive, brûlante, éblouissante et vénéneuse. Fureur, inventivité, prouesses langagières effarantes, halètements d'ogre en appétit. Dire tous les traumatismes, s'en ébrouer, ne pas admettre la présence du frein. Effervescence perpétuelle, agitation, trémulations terribles devant les Gouffres et abîmes intérieurs.Moreau, c'est encore celui qui refuse d'immoler l'animalité, qui la réquisitionne et l'exhibe comme un trophée, un rescapé de la grande entreprise de domestication, une gloire terrible, qui la célèbre et l'aiguillonne. Les viscères, pour Moreau qui écrit les Arts viscéraux, sont aussi les instruments de musique d'un vaste et prodigieux opéra dont il est le compositeur, le chef d'orchestre et chacun des instrumentistes. Moreau est l'auteur de l'urgence, celui qui ne peut cesser de se délivrer de ses démangeaisons littéraires, il est l'homme de l'urgence sans autre remède qu'une furie littéraire toujours relancée.

    L'atelier va comporter un grand nombre de lectures et de citations prélevées dans l'oeuvre de l'auteur évoquant son aventure littéraire.

    Mon écriture est une longue histoire d’amour et de déchirement, de morsure et d’emmêlement entre le corps et la parole. Les Cahiers Caniculaires, 1982

    Dans les mêmes Cahiers, Moreau dit sa volonté permanente de coller à la glu du réel, du vrai, du perceptible : En un éclair, le mot prévient le danger d’abstraction, jugule la cérébralité ou sa tentation.

    La substance de mon écriture est bien faite de ce qu’il y a de plus excessif en moi. A force de s’ouvrir à tout ce qui me dépasse, elle devait tôt ou tard s’identifier au dépassant même. Vers elle, je m’épuise sans cesse, je me vide plus pour la remplir d’être qu’un croyant ne se consume pour la divinité.

    Je mesure la grandeur d’une littérature à la force avec laquelle elle dévaste mon être, aux extrêmes vers lesquels elle me pousse, au volume de réalités contraignantes qu’elle dilue autour de moi. L’Ivre livre, 1973

    Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? Celui qui par ses œuvres abonde dans le sens des choses que nous ne pouvons ni n’osons nous avouer. C’est un excavateur progressant vers le point le plus inconnu, le plus inouï, le plus insoutenable de lui-même. Nous comprenons enfin que pour éclairer la nuit toujours reculée du mystère humain, le concours des valeurs existantes n’est ni absolument nécessaire ni le moins du monde souhaitable. Les grands esprits ne rassurent jamais, c’est ce qui explique qu’ils sont peu rassembleurs. Ils arrivent avec le glaive et le feu et vous disent « débrouillez-vous ». Ce glaive fera la guerre d’une part à l’intérieur de nous-mêmes, à ce monde crispé qu’ont verrouillé la morale, l’éducation, la raison, d’autre part à l’extérieur, contre les verrouilleurs. Ce feu n’aura de lueurs au-dedans de nous que pour nos vieux démons enténébrés tandis qu’au-dehors il brûlera les âmes qui seront venues à lui. L’Ivre livre

    Je suis maintenant légitimé à dire que parce que l’érudition s’est refusée à ma conscience, ma conscience s’est donnée à la psychologie. Et qu’est-ce que cette psychologie sinon, à chaque instant, comme je l’ai dit plus haut, de la chair qui se raconte à la pensée, ou de la pensée racontée par de la chair. Morale des épicentres, Denoël, 2004

    J’ai le boyau savant, la merde divinatoire. J’ai même un encyclopénis. Je vais, je viens, dans le nuitamment-là. Dans l’orageusement lourd. Le luxurieux lugubre. Étranger, je le suis par les narines. Les esprits puent, elles hument. Le suis par les oreilles. Le siècle rit, j’entends un râle. Le suis par les yeux : je scrute et ne vois rien venir. Je me dis : “Tu es l’idiot des colloques, des salons, des rassemblements pour la paix, le progrès, l’entente entre les peuples. J’en suis l’irrésistible absent. Mille voix rauques, Buchet-Castel, 1989.

    Je crois avec une ferveur accrue que la seule aventure qui vaille est nécessairement intérieure. Que chaque homme se doit de devenir le monstre dont il possède en lui, ravagées, mutilées, maudites, toutes les composantes.

    J'ai toujours écrit comme si j'allais mourir demain. Cela suppose un verbe rapide, furieux, essentiel... Mon imagination est tumorale, toute ma psychologie, ma graphie, même. À moi seul, je suis une espèce de cancer lyrique. Incandescences

    Pour l'organisation des exercices d'écriture proposés dans l'atelier, deux nouveaux textes sont lus. Un long extrait de Quintes, l'effarant et premier roman de Marcel Moreau. Moussia, une belle employée, pour se rendre aux toilettes doit se frayer un chemin parmi un groupe de fumeurs que l'ample beauté de la femme excite sourdement. Cela donne lieu,chez Moreau, à des pages inédites, énormes, exorbitantes, absolument irrésistibles.

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    Photographies : Jean David Moreau /http://www.tiensetc.org/jean-david-moreau-p13601 

    Enfin, on procédera à la lecture d'un poème (Femme, sœur, amie) extrait de la Tectonique des femmes, recueil de textes saisissants, affolés et affolants, illustrés par d'étourdissantes photographies de Jean-David Moreau, fils de l'auteur. Pour découvrir l'oeuvre exaltante Jean-David Moreau, consultez par exemple ces espaces :

    https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/061013/jean-david-moreau-photographe-une-resurrection-des-evidences  

    http://www.editions-tipaza.com/home/index.php/catalogue/les-titres/81-categorie-plasticiens/204-jean-david-moreau

    http://www.tiensetc.org/jean-david-moreau-p13601

    Femme, soeur, amie,

    J’ai tourné autour de ton ventre plus de fois que je n’ai couru

    les bals.

    Femme, soeur, amie, amante,

    J’ai contemplé ton ventre plus souvent que les arts d’ici-bas, que

    les constellations là-haut.

    Femme, soeur, amie, amante, prêtresse,

    j‘ai écouté ton ventre avec tant de croyance que ne m’en restait

    plus pour la croyance en l’homme.

    Femme, soeur, amie, amante, prêtresse,

    pécheresse, j’ai appris de ton ventre plus que ne m’enseignèrent

    les livres.

    Femme, soeur, amie, amante, prêtresse, pécheresse, agnelle, louve,

    succube, garce, grâce, FOLLE, j’ai noyé dans ton ventre plus de raison

    que ne s’en vidait mon esprit.

    Mais , Femme unique,

    jamais, au grand jamais, je ne pourrai jurer, sur ton vente, à sa source,

    que je sais où je vais lorsque je vais en lui.

                                                 *

    Ceci n’est pas tout à fait un sexe.

    C’est l’entrée d’un pays qui commence par l’abyme.

    Ceci n’est pas tout à fait une fissure.

    C’est, balbutiée, la promesse d’une béance.

    Ceci n’est pas tout à fait à la naissance du désir. C’en est la convocation,

    nocturne, moite, grondante, interlope.

    Enfin,  ceci  n’est pas tout à fait la femme que l’on connaît.

    C’est, par-dessus sa feinte tranquillité de dormeuse, le sillon

    insomniaque de ses sens. C’en est l’histoire immémoriale,

    ramassée dans un bras du fleuve

    Amazone

                                                 *

    C’est ainsi que la femme fut créée.

    Pour que les ténèbres soient plus douces que la lumière.

    Pour que le creux soit plus vrai que l’éminence. Pour que

    l’énigme soit plus belle que l’élucidation. Pour que le

    jour qu’elle donne et la volupté qu’elle répand soient des

    mêmes noces englouties qui réunissent le corps fécond et la

    chair dévergondée. Pour que l’homme, quand il lui fait l’amour,

    se sente ce nomade singulier qu’orientent les appels au vertige,

    tandis que s’égare le dérèglement des astres.

                                                    *

    Elle est la peau.

    Elle est la peau dont on ne sait que dire.

    La peau de ce qu’il y a

    au-dessous de la peau.

    La peau de nos Afriques languides, en proie au sommeil des sorciers.

    Elle est la peau des origines.

    De l’avenir des origines.

    Elle est ce dont s’habille la lascive sauvage, lorsqu’elle frissonne,

    dont elle se déshabille quand elle brûle.

    Elle sent bon l’onction musquée des premières fièvres, l’oisive

    mouillure des ivresse cavitaires.

    Elle consacre les ruissellements, tous.

    Et pourtant, il se peut qu’elle appartienne à cette femme de haute

    lignée mélodieuse qui pose soudain sur votre épaule sa tête

    d’enfant et vous murmure les mots qui feront de vous, à genoux,

    son pur glorificateur.

                                                  *

    Tu me caches quelque chose…

    Quelque chose de bien plus bas que la terre, une entrée dans tes

    pieds, une autre dans ta gorge.

    Tes pieds, ta gorge s’ouvrent, mais jamais par ces entrées qui

    mènent au flamenco…

    Quand bien même te couperais les pieds, te trancherais la gorge,

    ne trouverais ce chemin que ton dieu seul connaît…

    Tu me caches quelque chose…

    Quelque chose de bien plus bas que la mer…

    J’y enfonce mes genoux, mon poitrail et ma tête à la suite et

    tu m’as bâillonné pour que je ne crie pas…

    je voudrais te rejoindre quand tu danses tes eaux à m’en pourrir

    l’éponge. Mais jamais ne verrai ce fond d’où tu me vois t’aimer

    d’amour encloaqué…

    Tu me caches quelque chose…

    Quelque chose de bien plus bas que le ciel…

    N’ai plus rien à te dire…Ton amant est le Vent, que veux-tu que

    je fasse ?

    D’une brise il remonte ta robe, d’une rafale il l’ôte, il t’emporte

    en son souffle vers son bordel abstrait, où l’on change de désir

    comme on change de jouir et où les noces sont courtes, le temps

    qu’elles t’écartèlent.

    Tu me caches quelque chose…

    (Tectonique de la femme, Editions Cadex, 2006)

    BIBLIOGRAPHIE

    Quintes, Buchet-Chastel, 1962

    Bannière de bave, Gallimard, 1966

    La Terre infestée d'hommes, Buchet-Chastel, 1966

    Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel, 1967

    Écrits du fonds de l'amour, Buchet-Chastel, 1968

    Julie ou la dissolution, Christian Bourgois, 1971

    La Pensée mongole, C. Bourgois, 1972; L'Éther Vague, 1991

    L'Ivre livre, Christian Bourgois, 1973

    Le Bord de mort, C. Bourgois, 1974; Les Amis de L'Éther Vague, 2002

    Les Arts viscéraux, C. Bourgois, 1975; L'Éther Vague, 1994

    Sacre de la femme, C. Bourgois, 1977; édition revue et corrigée, L'Éther Vague, 1991

    Le devoir de monstruosité. Obliques, № 12-13, 1977 p. 15 - 19

    Discours contre les entraves, C. Bourgois, 1979

    A dos de Dieu ou l'ordure lyrique, Luneau Ascot, 1980

    Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot, 1980

    Moreaumachie, Buchet-Chastel, 1982

    Cahier caniculaires, Lettres Vives, 1982

    Kamalalam, L'Age d'homme, 1982

    Saulitude, photos de Christian Calméjane, Accent, 1982

    Londres", Préface du port-folio de photos en photogravure de Christian Calméjane de 100 exemplaires numérotés et signés, Editeur Christian Calméjane, 31.12.1983

    Incandescence et Egobiographie tordue, Labor, 1984

    Monstre, Luneau Ascot, 1986

    Issue sans issue, L'Éther Vague, 1986

    Le Grouilloucouillou, en collaboration Roland Topor, Atelier Clot, Bramsen et Georges, 1987

    Treize portraits, en collaboration avec Antonio Saura, Atelier Clot, Bramsen, et Georges, 1987

    Amours à en mourir, Lettres Vives, 1988

    Opéra gouffre, La Pierre d'Alun, 1988

    Mille voix rauques, Buchet-Chastel, 1989

    Neung, conscience fiction, L'Éther Vague, 1990

    Grimoires et moiresillustrations de Michel Liénard, 1991

    L'Œuvre Gravé, Didier Devillez, 1992

    Chants de la tombée des jours, Éditions Cadex, 1992

    Le Charme et l'Epouvante, La Différence, 1992

    Noces de mort, Lettres Vives, 1993

    Stéphane Mandelbaum, D. Devillez, 1992

    Tombeau pour les enténébrés (en collaboration avec Jean-David Moreau), L'Éther Vague, 1993

    Bal dans la tête, La Différence, 1995

    La Compagnie des femmes, Lettres Vives, 1996

    Insensément ton corps, Éditions Cadex, 1997

    Quintes, Mihaly, 1998

    La Jeune Fille et son fou, Lettres vives, 1998

    Extase pour une infante roumaine, Lettres Vives, 1998

    La Vie de Jéju, Actes Sud, 1998

    Féminaire, Lettres Vives, 2000

    Lecture irrationnelle de la vie, Complexe, 2001

    Corpus Scripti, Denöel, 2002

    Tectonique des corps, Les Amis de L'Éther Vague, 2003

    Morale des épicentres, Denöel, 2004

    Adoration de Nona, Lettres Vives, 2004

    Nous, amants au bonheur ne croyant..., Denoël, 2005

    Le Chant des paroxysmes, suivi de La Nukaï, réédition, VLB Éditeur, Québec, 2005

    Quintes, L’Ivre livre, Sacre de la femme, Discours contre les entraves, réédition, Denoël, collection « Des heures durant... », 2005

    Tectonique des femmes, Éditions Cadex, 2006

    Souvenirs d'immensité avec troubles de la vision, Éditions Arfuyen, 2007, publié à l'occasion de la remise du Prix de littérature francophone Jean Arp 2006

    Insolation de nuit, avec Pierre Alechinsky, La Pierre d'Alun, 2007

    Une philosophie à coups de rein, Denoël, 2008

    Des hallalis dans les alléluias, Denoël, 2009

    La Violencelliste, Denoël, 2011

    Un Cratère à cordes, Les évadés du Poème 2, 2013

    De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs, correspondance Jean Dubuffet/Marcel Moreau, L'Atelier contemporain, 2014

    Un Cratère à cordes, Lettres Vives, 2016 

    (https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Moreau)

    Choix de sites à consulter pour Marcel Moreau:

    http://www.tiensetc.org/marcel-moreau-p13602

    https://www.franceculture.fr/emissions/sur-les-docks/marcel-moreau

    https://www.youtube.com/watch?v=DqsKcoF9ZvQ

    https://www.youtube.com/watch?v=OayALx8E1RY

    https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/160612/marcel-moreau-corps-ecrivant

    https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/290115/jean-dubuffet-marcel-moreau-de-l-art-brut-aux-beaux-arts-convulsifs

  • I comme Iran de Sanaz Azari avec Behrouz Majidi

    I COMME IRAN

    de Sanaz Azari avec Behrouz Majidi

    Joaillerie et documentairea mam1.jpg

    Les circonstances

    a mam 2.jpgSuzy Cohen, artiste judéo-marocaine qui elle aussi a connu l'exil, l'apprentissage des langues différentes, les vexations, les injures, avait attiré mon attention sur la qualité extra-ordinaire de ce documentaire de Sanaz Azari et de son interprète Behrouz Majidi, Iranien en exil que nous appelons affectueusement Mamali. Par la suite, grâce à l'intercession de Suzy Cohen, nous avons revu ce documentaire exceptionnel en compagnie de Christine Nicaise, l'artiste peintre qui était l'épouse de Mamali, hélas décédé récemment, de façon inopinée. Le drame de sa disparition a ébranlé Christine, il nous a, nous aussi, fortement atteints. Et nous regardons cette terrible absence comme des éleveurs d'Afrique sidérés et abasourdis cherchent un point d'eau et de vie soudainement disparu, anéanti. Mon propos, en chroniquant dans mon espace littéraire personnel, n'est pas réellement de "faire de la presse". Mon propos, c'est toujours, c'est d'abord de transmettre une vibration, un frisson, un bouleversement, un tressaillement, de mettre à portée de mon visiteur, ce qui m'émeut et me met en mouvement, ce qui sollicite, pour les grandir et les enrichir, mon âme, mon cœur, mon intelligence. Ce qui fait tinter la cloche de mon humanité. Ici, devant I comme Iran, devant la disparition de son acteur, devant le désastre dans lequel est jeté Christine Nicaise, ma vie tend les bras et prend tout ensemble, l'oeuvre, la tragédie, la détresse et retentit violemment à la fois comme un tocsin d'alerte et un bourdon de glas. Je frémis de l'écrire. Mamali avait acquis la nationalité belge, il venait d'échapper tout récemment à cette errance honteuse à quoi sont livrés les migrants qui fuient une réalité abjecte, à ce trou d'identité qui deviendra le scandale de notre siècle, quand il aura pris du recul face à son égoïste pusillanimité. Mamali respirait enfin. Sans doute, pourtant, la résistance, l'exode, la longue lutte, les épreuves répétées, les brimades, les procédés vexatoires ont-ils usé ce cœur ardent, courageux et exalté, ce coeur épris de justice et de liberté. Pourtant, I comme Iran, témoignage splendide et exceptionnel lieu de mémoire désormais, nous convie à voir Mamali à  l'oeuvre. Vivant, beau, convaincant, subtil, habité d'un feu captivant, sorti blessé d'une épreuve terrible. Le voir au-dessus du ressentiment personnel mais totalement investi, engagé dans une conscience politique ferme et courageuse, dans un combat au fleuret, à l'élégance, à la poésie, un combat qui prend racine dans la racine même des mots. Rien, peut-être, n'est plus efficace, dans la protestation ultime, que la position de cet enseignant qu'il incarne et dont il est la matière et l'essence. Cet enseignant providentiel fait naître de l'approche sensible, raisonnée, habile et perspicace des mots le halo magnifique de la liberté. "Mamali, me disait très judicieusement Suzy Cohen, a la même présence de dos que de face, et quand il efface le tableau, même ce geste anodin est chargé, métaphorique...c'est une force". Mamali est à l'écran ce qu'un ami qu'on aime, qui rayonne et en qui on a confiance est à la vie. Il témoigne là, avec une grâce philosophique et une inspiration poétique rares. "Et on comprend à travers ce film, me disait Suzy Cohen avec ferveur, tous les dégâts faits sur cette belle âme ... Il faut parler, ajoute-t-elle, de toutes ces langues qu'il emploie et qu'il a glanées sur le.chemin...". Oui, ce parcours pénible, harassant, dans le film, il le suggère. Si bien, si adroitement qu'on le lit en filigrane, Suzy Cohen a raison. Mamali est de ces hommes qui trouvent de l'or impalpable dans l'épreuve, des fruits savoureux dans le désert. Ses yeux considérables l'affirment. Sa dextérité intellectuelle le signale. Nous savons toutefois, avec Aragon et Brassens, "ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, ... , ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare". Nous devinons, avec un effroi mêlé de compassion, l'énergie vitale qu'il aura dépensé au cours de ce long gravissement.

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    La réalisatrice Sanaz Azari

    Le pitch

    Nous sommes dans une classe. Un bureau, un tableau, un enseignant, une étudiante. Huis clos. L’étudiante (la réalisatrice, Sanaz Azari) a une connaissance orale de sa langue maternelle. Elle veut apprendre à la lire et à l'écrire. Pour l'assister dans cette voie (voix), un enseignant (Behrouz Majidi, notre Mamali). Son regard pétille d'intelligence. Il possède cette langue iranienne, le persan, et l'enseigne avec bienveillance. Une once de malice aussi. Il apprend à son élève la graphie, les notions élémentaires de la langue. Entre elle et lui, un dialogue plein de saveur, de savoir, d'écoute, de respect. Il ouvre son enseignement à l'histoire et à la culture de l'Iran. Il ajoute à l'enseignement strict la notion d'initiation. Il revient sur les mots immolés, pour cause de révolution islamique. Je laisse Suzy Cohen, exaltée et tellement impliquée, vous parler de Mamali évoquant le vin.  "Saroooob. Le vin. Mamali boit le mot, il s'en délecte. Ce mot, cet interdit désormais .Sa manière à lui de dire merde aux mollahs. À l hypocrisie qui tue." La révolution islamique a balayé le mot vin pour en fait un neutre nectar des anges, quelque chose de cette nature. Ce mot destitué, Mamali le fait sonner comme l'ivresse qu'il apporte, il l'enfle de souffle et d'ivresse.  "Naaan, le pain, poursuit Suzy au maximum de sa fièvre, le pain, le début de tout.. Le début de la lutte, c'est beau". Oui, pour apprendre le mot pain, Mamali prend l'exemple d'un père désargenté qui ne peut offrir de pain aux siens. Tout est imbriqué, la leçon de persan est aussi la leçon de vie. La leçon est aussi un questionnement d'une profondeur vertigineuse. Qu'est-ce qu'une révolution ? Qu'est-ce que la conscience d'un peuple ? Et de ce foisonnement de rectifications, d'interrogations, de mots et de vignettes pris de vertiges eux aussi, redistribués comme un imagier insidieux de Magritte avec une opportunité implacable, on voit se lever, fascinant et bienvenu, le corps presque transparent de la liberté. Geste blasphématoire et salvateur par excellence. Mamali continue invariablement, désormais, à affirmer son opposition à toute révolution qui, pour asseoir sa pérennité (relative), s'assoit sur la saveur, la complexité, sur la poésie, sur la liberté des mots et des idées. Je le salue comme un phare, avec respect et affection. J'écris ceci pour tous ceux qui l'aiment et pour le bonheur intime et lumineux que c'est de faire connaître à des inconnus un beau visage aimable. Digne d'être aimé.  

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    Mamali et Christine

  • Suzy Cohen, nouvelle aile

    On sait l'admiration que je voue à l'artiste Suzy Cohen. Aujourd'hui, j'ai la chance d'augmenter ma collection virtuelle de quelques pièces qui donnent naissance à une nouvelle aile dans mon espace internautique personnel. L'aile est rehaussée de deux poèmes récents de l'artiste.

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    Tu dors
    Comme dort la nuit
    Avec des ombres
    Du silence
    Et des étoiles
    Sur la peau

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    Il est des alchimies
    Qui vous transforment
    Et font sauter tous
    Vos verrous
    Et d'un coup
    On se retrouve
    Volontairement
    En prison !
    Un bracelet au pied
    Dans une espèce
    De dépendance chaude
    Comme une pluie tropicale
    À laquelle on s'offre avec ferveur

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  • RAXOLA - album punk-rock - Guts Out

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    R  A  X  O  L  A

    (revolution axis opens lights ahead)

    GUTS OUT

    sur le versant des incorruptibles 

    http://raxola.net

    https://www.facebook.com/yves.kengen

    Yke Raxola (Yves Kengen), Phil Bertran, Mario Zola, et Fab Giacinto

    Le punk-rock de Raxola, vif, d'un son impeccable, costaud, madré mais aussi formidablement varié, me restitue mes premiers élans & émois musicaux, quand la scène de la fin des années soixante-dix exhibait des crêtes sauvages, des idées anarcho-iconoclates, une sévère discourtoisie sociale, des riffs élémentaires et offensifs, des épingles à nourrice, de gluants glaviots belliqueux et des tessons de cannettes. L'affaire ne tient pourtant pas dans un effet de la nostalgie. Car si le punk-rock de Raxola me remet en mémoire la geste punk, son aigreur et sa violence assénée, il me donne aussi un son très abouti, une compétence, une aventure régénérée, diversifiée qui a gardé le souffle, la gerbe, le prurit et a considérablement peaufiné l'outil. C'est du vrai, du bien grandi, du solide, du poignant, du maturé, parvenu à l'âge bien adulte sans l'ombre d'un reniement ni d'une défaillance. 

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    Aujourd'hui, Raxola, qui affiche quarante balais à son compteur, qui a été une des têtes de proue de la scène punk belge avec les Kids et Hubble Bubble, sort Guts Out, son nouvel album. Raxola revient donc, recomposé, reconstruit comme le phénix mais dans un édifiant état de santé. Pour connaître l'histoire du band, sa discographie, ses avatars, ses rebonds, je recommande la lecture de l'article ci-joint

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Raxola

    Le phénix est là, donc, de retour, lui, le bouffeur de boyaux paraît tripes à l'air. Dépoitraillé. Mais, selon ses magies, en pleine forme, avide, vilain et serres acérés. Résistant, arrogant, et toujours pas domestiqué. 

    Guts Out

    Émotions et sensations en vrac. A l'écoute. J'ai le tympan qui frémit. Oui, ça cogne alerte, musclé, ça rue, le r sexpistolisé, à la Rotten Johnny, Son of a bitch pour ouvrir les hostilités. Des petits solos fumants, pointus. J'aime la forme déstructurée, distroyed de façon sophistiquée, de Paranoized, une rythmique insidieuse, variable, avec une batterie cinglante, lourde et chaude. Carton. Avec Waiting for WW3, on est dans la conviction au marteau de forge, avec des breaks bien foutus, très subtils. La voix d'Yke Raxola (Yves Kengen) suture tout ça avec les dents. Ah, Come Back Shoes, oui, ça me va tout droit au plexus, ça pue le pogo à plein nez, mais un pogo de race,avec un son guitare bien foutu et exalté, section rythmique saignante. A écouter pleins décibels, l'esgourde ventousée à l'ampli. Rolling Son nous embarque sur une houle vertigineuse, décalée, flottante, un tantinet psychédélique mais avec l'influx punk, une sonorité étrange et conquérante. Les types de Raxola tiennent une forme infernale, dans la compo et dans l'interprétation. Ici, le rappeur Mingus (Afrique du sud) apporte une contribution très aboutie. C'est superbement bien assorti. Une vraie coopération. Le son guitare entre en fureur, le morceau prend feu. Sacrément bien foutu. I Wanna Be An Angel, c'est, dirait-on, le tube de l'album. Il a la facture du morceau qui cartonne. Une once d'ironie, de l'insoumission, une séduisante façon de bondir. On voit des moignons d'ailes apparaître aux omoplates d'Yke Raxola. Tout à fait crédible. The Idiot, oui, c'est ma came, sec, torché mais avec des lancinances, cette voix excédée, un zeste démoniaque de l'ange, repenti on le présume. Yke tient une pêche de géhenne.  Sur Back On Wild, la rythmique opère superbement, des petits solos futés et efficaces en diable, encore un morceau qui pourrait faire office de tube, retour du rappeur Mingus, oui, c'est un plus pour l'album, c'est une trouvaille. Oui, le morceau possède un tonus formidable, il m'emporte, j'exulte, c'est sévère en classe. L'ironique Stakanovist Punk (rock around the cock, bon dieu, c'est cohénien !) me renvoie, intact, aux secousses de mon adolescence, c'est fourré à la nitroglycérine, à l'électricité sauvage.  Between The Wars, c'est une pièce à l'écart, une sorte de ballade superbe, lente, déchirante, belle comme tout. Instant de poésie nue.  Je me passe un kleenex sous les yeux. Les salauds, ils m'ont pris au dépourvu. J'aime. La voix de Kengen chiale et se redresse d'orgueil, c'est poignant. On ne peut pas mieux finir. Un esprit clairvoyant aura senti que j'aime cet album et qu'il m'a retourné les viscères et l'âme. Reconnaissance. Ite missa est.

    https://www.youtube.com/watch?v=vKXSLdSMddM